La sculpture du Second Empire dissimule parfois d’étonnantes filiations artistiques. À travers l’analyse d’une œuvre méconnue conservée au musée d’Orsay, cette intervention explore comment les artistes du XIXe siècle ont réinterprété les codes de la statuaire antique.
Ce voyage à travers le temps révèle la manière dont les sculpteurs ont transformé des figures majestueuses en scènes de genre intimistes.
Ce qu’il faut retenir
La dévideuse de Jules Salmson s’inspire directement de la statuaire antique. Elle adapte la posture d’une impératrice romaine pour représenter un sujet du quotidien.
Les sculpteurs du XIXe siècle oscillent entre le pastiche néoclassique et le naturalisme. Ils transposent la grâce des figures de l’Antiquité dans le monde contemporain.
Jules Dalou modernise définitivement ce thème en libérant le motif de la femme occupée à ses travaux d’aiguille de tout carcan académique.
La dévideuse de Jules Salmson
Présentée au salon de 1863, cette sculpture grandeur nature de Jules Salmson intrigue par sa composition. Elle représente une jeune femme drapée à l’antique, assise et absorbée par le travail de la laine.
L’œuvre incarne parfaitement le goût du Second Empire pour les scènes de genre. Salmson traite un sujet anecdotique avec la noblesse traditionnellement réservée aux grandes figures de l’histoire.
Le sculpteur soigne chaque détail archéologique avec une précision remarquable. Il reconstitue avec fidélité la chaise kismos grecque, un meuble élégant emblématique de l’Antiquité.
La jeune femme tient dans sa main un petit dévidoir denté. Salmson s’inspire directement d’objets antiques retrouvés lors des fouilles de l’époque pour concevoir cet accessoire.
L’héritage de l’Antiquité romaine
L’inspiration principale de cette création remonte à une œuvre célèbre du musée du Capitole à Rome. Longtemps identifiée comme un portrait d’Agrippine l’Ancienne, cette statue représente en réalité l’impératrice Hélène.
La posture de l’impératrice romaine a traversé les siècles. Elle servait déjà de modèle sous le Premier Empire, notamment lorsque Canova a réalisé le portrait de la mère de Napoléon.
Salmson reprend l’attitude générale de cette figure majestueuse. Il conserve la dignité de la pose tout en l’adaptant à un contexte domestique et paisible.
Le traitement des drapés témoigne également de cet emprunt classique. La fluidité des étoffes rappelle la statuaire grecque et romaine la plus raffinée.
Du sujet noble à la scène de genre
La transition entre la figure souveraine et la jeune travailleuse s’effectue avec subtilité. L’impératrice romaine adoptait une attitude de méditation, le bras appuyé sur le dossier de son siège.
La dévideuse adopte une posture similaire, mais son geste devient utilitaire. La méditation impériale cède sa place à la concentration sereine d’une jeune femme de la bonne société.
Cette démocratisation du sujet s’accompagne d’un souci du détail quotidien. La présence d’une corbeille à ouvrage renforce le caractère intimiste de la scène.
Les artistes de cette période aiment ancrer leurs créations dans une idéalisation du monde antique. Ils imaginent une Grèce idéale où le travail manuel conserve toute sa grâce.
La réponse naturaliste de Jules Dalou
Quelques années plus tard, au salon de 1870, le sculpteur Jules Dalou propose une vision radicalement différente. Il choisit d’aborder ce même thème en rupture avec les références académiques.
Sa brodeuse abandoned le drapé grec et la chaise kismos. Dalou installe son modèle dans un intérieur contemporain du XIXe siècle, vêtu d’une tenue d’intérieur moderne.
Le siège devient un fauteuil de style Louis XV, typique des salons bourgeois de l’époque. La scène perd son prétexte antique pour devenir un témoignage d’une parfaite vérité sociale.
Cette approche naturaliste marque l’aboutissement d’une longue évolution artistique. L’image de la femme à son ouvrage se libère enfin de l’ombre des marbres du Capitole pour célébrer la vie quotidienne.