Cette conférence, menée par Pascal Jouquet, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement, explore la place fondamentale des insectes dans le fonctionnement des écosystèmes terrestres. En prenant comme exemple privilégié les termites des régions tropicales, le chercheur met en lumière les multiples services écosystémiques rendus par ces organismes.
La présentation interroge notre perception souvent négative du monde insectoïde pour révéler son rôle clé dans le maintien de la biodiversité, la fertilité des sols et la réalisation des objectifs de développement durable définis par les Nations unies.
Ce qu’il faut retenir
1. Les insectes constituent l’essentiel de la biomasse et de la diversité animales sur Terre, jouant un rôle pilier irremplaçable dans le recyclage de la matière et la régulation des cycles biologiques.
2. Malgré leur image d’animaux nuisibles ou de ravageurs, des insectes comme les termites agissent comme de véritables ingénieurs de l’écosystème en améliorant la structure, l’infiltration d’eau et la fertilité des sols.
3. L’intégration des pratiques agroécologiques basées sur l’activité des insectes permet de restaurer des terres dégradées, de soutenir la sécurité alimentaire et de favoriser la cohabitation durable entre l’homme et la nature.
Qu’est-ce qu’un insecte ?
Le monde des insectes appartient au groupe des arthropodes. Leur corps se divise rigoureusement en trois parties distinctes : la tête, le thorax et l’abdomen.
La tête regroupe les organes sensoriels majeurs ainsi que les pièces buccales. Ces pièces présentent une adaptation morphologique saisissante selon les régimes alimentaires : trompe déroulante chez le papillon, stylet piqueur chez le moustique ou mandibules broyeuses chez le scarabée.
Le thorax soutient la locomotion. Il porte toujours trois paires de pattes et est généralement associé à des ailes à un stade de leur développement.
L’abdomen abrite les fonctions vitales de digestion et de reproduction. Contrairement aux vertébrés, les insectes possèdent un système nerveux ventral et un squelette externe composé de chitin : la cuticule.
Cette enveloppe rigide impose des croissances par mues successives. Deux grands cycles de vie s’observent : les métamorphoses incomplètes où le jeune ressemble à l’adulte, et les métamorphoses complètes passant par une phase larvaire et nymphale totalement différente de la forme imaginale finale.
À l’échelle de la planète, ces créatures représentent les trois quarts des espèces animales identifiées, avec près d’un million et demi d’espèces décrites et des millions d’autres ignorées.
Leur biomasse cumulée dépasse quatre fois celle des vertébrés. Fait fascinant : les insectes sociaux représentent à eux seuls la moitié de cette masse biologique globale.
Pourquoi les insectes sont-ils si importants ?
La perception humaine s’arrête souvent aux désagréments provoqués par certaines espèces. Les risques sanitaires portés par les moustiques ou les vecteurs de la maladie de Chagas tuent des centaines de milliers de personnes par an.
De même, les invasions d’acridiens peuvent dévaster des cultures entières en quelques heures. Ces impacts financiers et humains sont colossaux.
Cependant, ces effets négatifs masquent les immenses bénéfices écologiques globaux. Les insectes constituent les maillons indispensables des réseaux trophiques en servant de proies, de prédateurs et de détritivores.
Leur travail de décomposition accélère le recyclage des nutriments essentiels à la pousse des végétaux. De plus, la pollinisation par les insectes concerne près de 90 % des plantes sauvages et les trois quarts des cultures agricoles mondiales.
Ils représentent également une ressource alimentaire directe pour plus de deux milliards d’êtres humains. Leur valeur économique globale dépasse les cinq cents milliards de dollars chaque année.
Les termites : un ravageur bien utile
Dans l’imaginaire collectif, le termite évoque les dégâts matériels sur le bois des habitations ou la destruction des récoltes sous les tropiques. Les pertes agricoles attribuées à cet insecte atteignent parfois des proportions dramatiques.
Pourtant, le termite est un formidable ingénieur de l’écosystème et un agent majeur de bioturbation. En déplaçant la terre pour bâtir des termitières parfois hautes de plusieurs mètres, il modifie en profondeur la physique des sols.
Les termites déposent également des plaquages de terre sur le sol pour s’abriter des prédateurs et préserver leur humidité lorsqu’ils consomment la matière organique sèche.
Ces remaniements créent de véritables îlots de fertilité. Les études scientifiques montrent que la terre travaillée par les termites s’enrichit en particules fines comme les argiles et les limons.
Elle concentre plus de matière organique et de nutriments essentiels que les sols environnants.
En creusant un réseau dense de galeries pour se déplacer, les termites aèrent la terre. Cette porosité biologique augmente considérablement l’infiltration des eaux de pluie.
En région sèche, ce rôle devient exclusif : en l’absence de vers de terre ou de bousiers, seuls les termites maintiennent cette capacité du sol à absorber l’eau.
Pratiques agricoles et restauration des écosystèmes
Cette capacité naturelle à transformer le sol est exploitée dans l’agriculture traditionnelle. En Afrique subsaharienne, la technique agroécologique du Zaï consiste à creuser des poquets remplis de matière organique.
Cette matière attire les termites. Leurs galeries multiplient par deux l’infiltration de l’eau et permettent de multiplier par dix les rendements de cultures comme le sorgho sur des terres autrefois arides.
En Asie du Sud-Est, les buts termitiques façonnent les paysages de rizières. Ces reliefs créent des mosaïques d’hétérogénéité favorables à la biodiversité lors des inondations ou des périodes de sécheresse extrême.
Les agriculteurs exploitent ces structures sans les détruire. Ils en prélevent la terre riche comme amendement et y cultivent du maraîchage.
Ces zones permettent aussi la cueillette de champignons symbiotiques appréciés et la collecte d’insectes comestibles qui améliorent la sécurité alimentaire locale.
La dimension culturelle et l’avenir des relations homme-insecte
L’impact des termites dépasse le cadre strictement biologique pour toucher au domaine culturel et sacré. En Inde ou au Cambodge, certaines termitières font l’objet de vénérations ou sont intégrées aux sanctuaires religieux.
La tradition hindouiste associe la termitière au mythe du poète Valmiki, l’auteur du Ramayana, dont le nom signifie littéralement : celui qui est né de la termitière.
Cette symbolique illustre une métaphore puissante : d’une créature capable du pire pour les cultures peut naître le meilleur pour l’environnement et la culture humaine.
Face aux menaces d’extinction des espèces et aux dégradations climatiques, l’enjeu majeur ne réside pas dans l’éradication systématique par les produits chimiques. L’avenir repose sur notre faculté à cohabiter avec les insectes et à valoriser leurs fonctions écologiques pour construire des systèmes agricoles durables.