La date du 14 juillet évoque immédiatement dans l’imaginaire collectif la naissance de la nation républicaine et la fin de l’absolutisme. Pourtant, derrière le mythe fondateur célébré chaque année se cache une réalité historique bien plus complexe et nuancée.
À travers cet entretien avec l’historien Jean-Christian Petitfils, nous plongeons dans les méandres de l’histoire de la Bastille, de sa construction médiévale à sa chute, afin de démêler le fait historique de la légende noire construite au fil des siècles.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
- La Bastille n’a jamais été conçue pour être une prison d’État oppressive : sa fonction initiale était purement militaire, servant de forteresse de défense pour protéger l’est de Paris contre les invasions étrangères avant de se transformer progressivement en centre de détention royal.
- Le régime carcéral de la forteresse était profondément marqué par l’inégalité sociale : tandis que les prisonniers de marque y menaient une vie de salon quasi dorée, apportant leurs meubles et profitant d’une excellente table, les détenus plus modestes subissaient la rigueur de cachots insalubres et l’arbitraire de l’oubli administratif.
- La prise de la Bastille découle d’un immense quiproquo logistique et non d’une volonté initiale de renverser un symbole : les émeutiers cherchaient avant tout de la poudre pour leurs fusils afin de se défendre, et la forteresse est tombée en raison de la faiblesse de sa défense et des négociations manquées de son gouverneur.
L’odyssée des archives et le sac de la forteresse
Au lendemain de la capitulation de la forteresse, un chaos indescriptible s’empare des lieux. La foule victorieuse investit les bâtiments et s’en prend immédiatement au dépôt des archives de la lieutenance générale de police. Des milliers de registres, de lettres de cachet et de procès-verbaux d’interrogatoire sont jetés par les fenêtres et finissent dans la boue des fossés.
Cette dispersion engendre un véritable pillage culturel : des collectionneurs et des figures célèbres comme Beaumarchais ou l’attaché d’ambassade de Russie ramassent ces documents précieux par brassées entières. Certains de ces papiers voyageront ainsi jusqu’à Saint-Pétersbourg avant que les autorités ne tentent de les rassembler des années plus tard. Ce fonds documentaire exceptionnel ne sera véritablement redécouvert et exploité par les historiens qu’au milieu du dix-neuvième siècle, révélant la véritable vie quotidienne de la prison.
D’une forteresse militaire à la prison du Roi
À l’origine, le bâtiment n’a rien d’un lieu de détention : il s’agit d’une simple porte fortifiée flanquée de deux tours, érigée pour protéger le faubourg Saint-Antoine. C’est le prévôt de Paris, Hugues Aubriot, qui décide d’agrandir l’édifice pour en faire un château fort imposant doté de huit tours massives culminant à vingt-quatre mètres de hauteur. L’objectif est double : défendre la capitale contre les Anglais et surveiller une population parisienne déjà jugée remuante.
La transformation de la forteresse en prison d’État s’opère de manière empirique, probablement sous le règne de Louis XI, qui y enferme de grands seigneurs rebelles. C’est à cette époque que commence à se forger la réputation sinistre du lieu, notamment avec l’usage des fillettes, ces cages de fer et de bois qui servaient à entraver les prisonniers.
L’administration et la vie quotidienne des pensionnaires
La Bastille fonctionne comme une prison royale de haute sécurité directement sous l’autorité du souverain. À sa tête, un gouverneur nommé par le roi dirige une équipe d’une quarantaine de personnes, comprenant un lieutenant de roi, un major, des porte-clés, un chirurgien et une garnison de soldats invalides. Durant toute son histoire, elle accueille un peu plus de six mille prisonniers, un chiffre inférieur à celui d’autres prisons parisiennes comme la Conciergerie.
La vie à l’intérieur dépend entièrement du rang social du détenu : l’administration royale respecte scrupuleusement la hiérarchie de l’Ancien Régime. Les courtisans et les nobles embastillés bénéficient de conditions de vie surprenantes : ils logent dans de grandes chambres, peuvent faire venir leurs propres meubles, leurs tapisseries et même leurs domestiques. La nourriture fournie par le gouverneur est excellente et abondante, bien supérieure à ce que mange la majorité des Français de l’époque.
En revanche, le sort des prisonniers de condition modeste, tels que les libraires ou les colporteurs de livres interdits, est bien moins enviable : ils reçoivent une pension minimale et risquent d’être enfermés dans les cachots situés en sous-sol, régulièrement inondés lors des crues de la Seine.
Le secret d’État et le mécanisme des lettres de cachet
Ce qui rend la Bastille si terrifiante aux yeux du public, c’est le secret absolu qui l’entoure. Les prisonniers sont soumis à un anonymat total : ils ne sont jamais désignés par leur nom, mais par le nom de la tour et de la chambre qu’ils occupent. Ce secret se prolonge parfois jusqu’après leur mort, puisque certains détenus sont enterrés sous de fausses identités dans les registres paroissiaux.
L’entrée à la Bastille se fait par l’intermédiaire d’une lettre de cachet, un ordre écrit signé de la main du roi ou de ses secrétaires. Ce mécanisme relève de la justice retenue du souverain, qui s’octroie le droit d’incarcérer un individu sans procès pour des motifs politiques ou à la demande des familles pour éviter le déshonneur d’une condamnation publique. Les abus du système deviennent criants au dix-huitième siècle, lorsque de simples commis ministériels obtiennent le pouvoir de délivrer ces lettres, transformant un outil de régulation sociale en un instrument d’arbitraire pur.
Le plus grand drame de ce système est l’oubli administratif : la lettre de cachet ne mentionnant pas le motif de l’arrestation ni la durée de la peine, certains prisonniers restent enfermés pendant plusieurs décennies simplement parce que les ministres ont changé et que leur dossier a été égaré.
Légendes, évasions et la journée historique
Malgré la surveillance, la forteresse est le théâtre d’évasions spectaculaires qui alimentent la chronique littéraire de l’époque. Des personnages hauts en couleur comme l’abbé de Bucquoy ou Jean-Henri Latude parviennent à tromper la vigilance des gardes en fabriquant des échelles de corde ingénieuses. Latude, enfermé pendant trente-trois ans pour un faux complot contre la marquise de Pompadour, deviendra une figure héroïque célébrée par les révolutionnaires.
À l’aube de la Révolution, la Bastille est devenue le symbole universel du despotisme royal, une cible idéale pour une population parisienne étouffée par la crise économique et paniquée par les mouvements de troupes autour de la capitale. Pourtant, l’objectif des émeutiers qui se dirigent vers la forteresse n’est pas d’ordre idéologique : ils ont pillé les Invalides pour obtenir des fusils et cherchent désespérément de la poudre pour se défendre.
La chute de la Bastille est le résultat d’une série de malentendus tragiques entre le gouverneur de Launay, qui refuse de livrer la poudre, et une foule nerveuse. La garnison d’invalides, refusant de massacrer le peuple, force le gouverneur à capituler et à abaisser le pont-levis. Cet événement marque l’émergence d’une souveraineté populaire violente et spontanée qui va bousculer la légitimité royale et la souveraineté nationale naissante, ouvrant définitivement la voie à la période de la Terreur.