La danse est un art fondamentalement éphémère et immatériel qui s’efface souvent dès que le mouvement prend fin. Dans cette conférence captivante, Dany Lévêque lève le voile sur un métier rare et pourtant indispensable à la préservation du patrimoine chorégraphique : choréologue.

Depuis plusieurs décennies, elle collabore avec le célèbre chorégraphe Angelin Preljocaj pour transcrire la danse sur du papier. À travers la présentation du système de notation Benesh, elle démontre que l’écriture du mouvement est une science rigoureuse. C’est un langage universel capable de traverser les siècles et de s’affranchir des pièges de la technologie moderne.

Ce qu’il faut retenir

L’essentiel du message de cette conférence s’articule autour de trois points majeurs :

  • Un système de notation universel et rigoureux : la choréologie Benesh permet de transcrire l’intégralité des mouvements humains en trois dimensions sur une portée à cinq lignes, offrant une précision chirurgicale impossible à résumer par de simples mots.
  • La supériorité du papier sur la vidéo : contrairement à l’enregistrement vidéo qui impose le cadrage d’un réalisateur et fige l’interprétation d’un danseur, la partition préserve l’intention pure du chorégraphe et permet au nouvel interprète de trouver sa propre vérité.
  • La sauvegarde de notre patrimoine immatériel : graver la danse sur un support physique est un acte de transmission culturelle capital pour que les courants artistiques s’inscrivent dans l’histoire, au même titre que la peinture, la littérature ou la musique.

L’art d’écrire la danse

Le besoin de fixer la danse ne date pas d’hier.

Au dix-septième siècle, le roi Louis XIV disposait déjà de maîtres à danser qui consignaient les mouvements de la cour sur des partitions complexes.

Ces documents précieux sont aujourd’hui jalousement conservés à la Bibliothèque nationale de l’Opéra de Paris. Ils nous permettent de reconstituer fidèlement des spectacles disparus.

Le métier de choréologue s’inscrit directement dans cette lignée historique.

Le travail quotidien comporte deux facettes indissociables.

D’une part, il s’agit de noter en direct la création d’une œuvre au studio aux côtés du chorégraphe.

D’autre part, il faut orchestrer la reconstruction de la chorégraphie lorsqu’un nouvel interprète intègre la troupe.

Le noteur transmet alors au danseur toutes les informations indispensables pour exécuter le mouvement avec une justesse absolue.

Comment ça marche

Le système utilisé par Dany Lévêque s’appelle la choréologie.

Cette méthode a été inventée à Londres par Joan Benesh, qui était danseuse, et son mari Rudolf, un musicien et mathématicien de génie.

Rudolf Benesh refusait de voir sa femme s’épuiser à décrire la danse avec de longs textes approximatifs. Il a donc conçu un langage visuel et mathématique.

Le concept de base repose sur le plan frontal du corps humain, semblable à l’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci.

Pour retranscrire la troisième dimension, le système emploie des signes graphiques très simples.

Un trait vertical indique que le membre se trouve en avant du corps.

Un trait horizontal signifie que le membre se situe sur le plan du corps.

Un simple point symbolise un mouvement qui s’exécute vers l’arrière.

Le système brille par son immense économie de moyens.

Les coudes et les genoux ne font l’objet d’une notation graphique que lorsqu’ils sont pliés.

La partition elle-même ressemble à une portée musicale classique, mais ses cinq lignes représentent les repères anatomiques du danseur.

La ligne inférieure symbolise le sol.

Viennent ensuite le niveau des genoux, la taille, les épaules, et enfin le sommet de la tête.

L’écriture consiste à capturer des instants clés du mouvement pour documenter la transition d’un point de départ à un point d’arrivée.

Le choréologue structure sa page de manière très organisée.

Sous la portée, il note tout ce qui concerne l’utilisation de l’espace, les déplacements et les relations entre les différents partenaires.

Au-dessus de la portée, il inscrit le rythme, la temporalité et les nuances de l’action.

Une ligne continue peut ainsi indiquer un mouvement lié, appelé legato, tandis qu’un petit triangle noir signale un accent dynamique et percutant.

La lecture reste fluide grâce à la logique interne du système, même si les partitions deviennent visuellement denses lorsque le danseur interagit avec des objets ou touche le sol.

Quand plusieurs artistes évoluent en même temps sur scène sans faire les mêmes gestes, les portées se superposent à la manière d’une partition d’orchestre.

Le processus d’écriture durant la phase de création s’apparente à un immense laboratoire de recherche.

Le premier jet est un brouillon surchargé de ratures car une chorégraphie ne cesse d’évoluer au fil des répétitions.

Ce n’est que dans un second temps que le noteur nettoie son texte pour produire une partition définitive, claire et exploitable.

Ce document finalisé intègre aussi des notes textuelles en français.

Ces indications agissent comme des didascalies de théâtre.

Elles guident le danseur sur l’intention profonde et l’état d’esprit requis pour habiter le mouvement.

La vidéo vs la partition

Une question revient de manière systématique : la vidéo ne rend-elle pas l’écriture obsolète ?

La réponse de l’experte est catégorique : les deux outils possèdent des vertus parfaitement complémentaires.

Cependant, s’en remettre uniquement à l’image animée comporte des risques majeurs pour l’intégrité de l’œuvre.

Apprendre une chorégraphie en visionnant un écran conduit inévitablement à copier l’interprétation d’un autre artiste.

Le danseur calque les tics physiologiques et les choix personnels de son prédécesseur au lieu de chercher sa propre vérité corporelle.

La partition de danse élimine ce parasitage en ne transmettant que le mouvement