Dans ce numéro des Grands Dossiers de l’Histoire sur Radio Classique, Franck Ferrand nous plonge au cœur des remous de la fin du dix-huitième siècle. À travers le portrait captivant de Louis Alexandre de La Rochefoucauld, il retrace l’itinéraire d’un grand seigneur idéaliste qui a choisi d’épouser la cause du tiers état.
Entre l’effervescence de l’indépendance américaine importée à Paris et les déchirures de la Révolution française, ce récit met en lumière le destin tragique d’un aristocrate éclairé, piégé par les vents violents d’une époque qu’il a lui-même contribué à faire naître.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
L’influence majeure du modèle américain a agi comme le grand déclencheur. La présence de Benjamin Franklin à Paris dès le début de l’insurrection américaine transforme les théories des Lumières en une réalité politique concrète.
Louis Alexandre de La Rochefoucauld incarne un désintéressement de classe absolu. Issu de la plus haute noblesse, il n’hésite pas à abandonner ses privilèges, à militer pour le vote par tête et à soutenir la destruction de ses propres titres de noblesse.
La Révolution a fini par dévorer ses propres pères. Malgré son patriotisme sincère et sa droiture, le duc de La Rochefoucauld devient suspect aux yeux des révolutionnaires les plus radicaux, illustrant l’engrenage incontrôlable de la Terreur.
L’électrochoc de la Franklinomania à Paris
L’histoire commence sur les rives de l’Atlantique en décembre de l’année de l’indépendance américaine. Un vieillard de soixante-dix ans débarque à Nantes après une traversée maritime périlleuse.
Cet homme arbore un style radicalement différent des standards de la cour française. Il porte une toque de trappeur, des cheveux plats sans poudre ni perruque, de gros souliers et un habit brun très simple. Ce savant républicain, inventeur du paratonnerre, n’est autre que Benjamin Franklin.
À Paris, son arrivée déclenche un véritable raz-de-marée culturel et politique. On s’arrache sa présence dans les salons et la manufacture de Sèvre vend son effigie. Le roi Louis XVI le reçoit même dans l’intimité de ses appartements privés à Versailles pour parler de serrurerie.
Pour la jeunesse aristocratique française, Franklin est la preuve vivante que les idées de Voltaire, Rousseau et Montesquieu ne sont pas de simples utopies. Les hommes peuvent se lever contre un roi et proclamer l’égalité. C’est dans cette atmosphère électrique que naît le clan américain, un groupe de nobles convaincus que l’Amérique est le laboratoire d’un monde nouveau.
Louis Alexandre de La Rochefoucauld, l’héritier des Lumières
Parmi ces aristocrates séduits par la modernité se trouve Louis Alexandre de La Rochefoucauld. Il appartient à l’une des plus anciennes familles du royaume, mais il ne partage pas le cynisme de son illustre ancêtre moraliste.
Son esprit a été forgé par sa mère, la duchesse d’Anville, qui transformait son somptueux château de La Roche-Guyon en un pôle intellectuel. Elle y recevait de grands esprits comme Turgot ou Condorcet. Proche de Voltaire, elle avait même fait vacciner son fils contre la variole à une époque où la pratique était jugée très risquée.
Baigné dans cette atmosphère de progrès, Louis Alexandre abandonne la carrière militaire pour se consacrer aux sciences. Ses voyages et ses travaux lui ouvrent les portes des plus grandes académies européennes.
Les contemporains décrivent un homme rude mais jamais grossier. Il est un ami solide de la liberté et de l’égalité. Contrairement à d’autres, il ne cherche pas à briller dans les salons par de grands discours, mais il écoute et retient tout pour se rendre utile à la société.
Le grand saut dans l’arène révolutionnaire
Lorsque la crise fiscale force le pouvoir royal à convoquer les États généraux, La Rochefoucauld s’engage activement. Il rejoint la Société des Trente, un cercle de nobles libéraux comprenant La Fayette, Talleyrand et le vicomte de Noailles.
Ensemble, ils militent pour une réforme cruciale : le doublement du tiers état et le vote par tête. Cette modification change radicalement la donne politique. Elle permet aux représentants du peuple de peser aussi lourd que la noblesse et le clergé réunis.
Le bras de fer s’intensifie rapidement à Versailles. Chassés de leur salle de réunion, les députés se rassemblent au Jeu de paume et se proclament Assemblée nationale. Parmi eux se trouvent quarante-sept aristocrates courageux qui décident de défier l’autorité royale. Louis Alexandre est de ceux-là.
Au sein de la toute nouvelle Assemblée constituante, le duc travaille dans l’ombre. Gêné par un bégaiement, il évite les tribunes mais fait avancer des dossiers majeurs. Il met à l’ordre du jour l’abolition de l’esclavage.
Aux côtés de grands savants comme Lavoisier, il s’attelle à l’unification des poids et mesures, un chantier qui donnera naissance au système métrique. Il vote aussi la vente des biens du clergé et soutient la liberté de la presse.
Son adhésion aux valeurs nouvelles va jusqu’au détachement matériel. Quand Condorcet propose de brûler les titres de noblesse conservés dans les archives publiques, le duc applaudit. Il cherche même ses propres parchemins pour les jeter au feu, se désolant de ne pas les retrouver à cause du désordre de ses archives.
L’engrenage infernal et la rupture avec Paris
La Constituante se sépare après avoir rédigé la Constitution. La France est désormais une monarchie constitutionnelle et ses députés choisissent de ne pas se représenter. La Rochefoucauld ne quitte pas pour autant l’action publique.
Il prend la présidence du conseil départemental de Paris, où il siège aux côtés de Mirabeau et de Talleyrand. Le duc croit encore à une transition pacifique et légale, mais la rue parisienne s’embrase. La guerre contre l’Autriche échauffe les esprits et le maire Pétion distribue des piques dans les faubourgs populaires.
La tension culmine lors de la journée d’émeute où la foule envahit les Tuileries. Fidèle à l’ordre légal, La Rochefoucauld signe un arrêté pour interdire la manifestation. Face à l’inaction du maire, il prend la décision courageuse mais suicidaire de suspendre Pétion.
Cet acte le désigne immédiatement comme une cible pour les sans-culottes. Dans les quartiers populaires, la colère gronde contre ce grand seigneur. La Rochefoucauld est contraint de démissionner de ses fonctions.
Le refus de l’exil et le piège de Gisors
L’été de la chute de la monarchie plonge la capitale dans le chaos. Le manifeste du duc de Brunswick, qui menace Paris de destruction, brise le dernier lien de confiance entre le peuple et le roi Louis XVI.
Après l’assaut des Tuileries et l’emprisonnement de la famille royale, un ordre d’arrestation est lancé contre La Rochefoucauld. Contrairement à son cousin et à la majorité des aristocrates, le duc refuse d’émigrer. Il refuse d’abandonner son pays ou de trahir ses convictions profondément patriotiques.
Il décide simplement de se retirer en Normandie pour rejoindre sa famille. Il pense que sa réputation de père de la Révolution le protégera. C’est une terrible erreur d’appréciation : pour les militants radicaux, son ancien titre de duc éclipse totalement son passé de patriote.
Des envoyés de l’Assemblée interceptent son convoi et le retiennent dans une auberge à Gisors. Le commissaire responsable commet alors un geste étrange en laissant les prisonniers sans surveillance pendant plusieurs heures. La Rochefoucauld, par honnêteté ou par excès de confiance, refuse de s’enfuir.
Le lendemain, le convoi reprend sa route sous la protection théorique des gardes nationaux. En rase campagne, un groupe d’enragés rattrape les voitures et force le duc à descendre.
Sous les yeux horrifiés de sa mère et de son épouse, l’ancien grand seigneur est lynché et massacré à coups de pierres. Les motifs exacts de cette violence et les complicités passives resteront à jamais un mystère.
Louis Alexandre de La Rochefoucauld avait tout pour lui : la fortune, le nom et le rang. Il aurait pu traverser la tourmente à l’abri des frontières. En choisissant la voie de la réforme et de la justice sociale, il a ouvert une boîte de Pandore dont il n’avait pas mesuré la violence destructrice.