Dans ce récit captivant, l’historien et conteur Franck Ferrand nous plonge au cœur du dix-huitième siècle, sous le règne de Louis XV, pour retracer le parcours hors du commun de Joseph Mosneron. À travers la redécouverte du journal de bord de ce jeune Nantais, l’émission lève le voile sur la réalité brute, pragmatique et souvent terrifiante du commerce triangulaire et de la traite négrière. Ce document historique, précieusement conservé puis analysé par l’historien Olivier Grenouillot, offre un témoignage rare sur la vie maritime de l’époque, oscillant entre l’incompétence des commandants, les ravages des maladies tropicales et le cynisme économique d’une bourgeoisie marchande en pleine ascension.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
- Un témoignage historique exceptionnel : les mémoires de Joseph Mosneron, rédigées quarante ans après ses voyages et redécouvertes en mille neuf cent quatre-vingt-quinze, offrent une plongée brute et sans fard dans le quotidien de la traite négrière nantaise.
- La réalité des fiascos maritimes : loin du mythe d’une machine commerciale parfaitement huilée, les expéditions de Mosneron révèlent l’amateurisme des capitaines, la vétusté des navires et la prépondérance des maladies qui décimaient les équipages.
- Le cynisme de l’élite marchande : malgré les horreurs vécues et sa propre prise de conscience de la barbarie européenne, Mosneron est devenu un riche armateur défendant fermement le maintien de l’esclavage pour préserver ses intérêts financiers.
L’apprentissage à bord du Prudent et l’enfer de Bissau
L’histoire commence après la signature du traité de Paris, marquant la perte d’influence de la France face à la Grande-Bretagne. Dans le port de Painbœuf, près de Nantes, un navire marchand de cent vingt tonneaux s’apprête à lever l’ancre.
Ce bâtiment se nomme le Prudent. Il s’agit d’un navire négrier transportant une cargaison de fusils et de tissus destinés au marché africain.
À son bord se trouve Joseph Mosneron Dupin, un jeune pilotin de seulement quinze ans. Fils d’un riche armateur de Nantes, le garçon a été élevé à la dure chez les jésuites. Ayant montré peu de goût pour les études cléricales, son père lui a trouvé cette place pour parfaire son éducation par la dure réalité de la mer.
Le commerce de la traite ne choque personne à cette époque. Nantes s’impose alors comme la capitale française de ce trafic, concentrant près de la moitié des expéditions négrières de l’époque.
Pourtant, le Prudent s’avère être un choix funeste. Le navire est lourd, usé, et prend l’eau dès la première tempête, gâtant ainsi une grande partie des provisions.
Le capitaine Jam, âgé de trente-quatre ans, s’avère un piètre meneur d’hommes. Joseph le décrit comme un esprit froid, peu communicatif et totalement dépourvu de l’autorité nécessaire pour se faire obéir d’un équipage peu aguerri.
Après quatre mois d’une navigation laborieuse, le navire atteint enfin l’île de Bissau, au sud du Sénégal. Le tableau décrit par le jeune homme est particulièrement sombre : l’air y est brûlant et malsain, les marécages exhalent une vase noire et puante, et les crocodiles monstrueux terrifient les marins.
Le regard que porte le jeune Mosneron sur les populations locales est empreint des préjugés raciaux de son siècle. Il décrit les habitants comme cruels et vindicatifs, une déshumanisation rhétorique qui facilite la perception des captifs comme une simple marchandise.
Les transactions commerciales s’avèrent catastrophiques. Les fusils transportés dans les cales mal isolées ont souffert de la rouille. Il faut de longues semaines de nettoyage intensif pour les rendre présentables aux marchands locaux.
Face à une concurrence féroce de navires anglais et portugais, le capitaine Jam hésite, tergiverse et se braque. Alors que les autres concurrents repartent les cales pleines, le Prudent reste bloqué au mouillage alors que la saison des pluies commence.
L’hivernage forcé derrière l’île du Sorcier se transforme en un véritable enfer. Privé de sel, l’équipage voit sa viande pourrir et doit se nourrir exclusivement d’ignames et de riz. Les moustiques transmettent des fièvres violentes. Huit marins perdent la vie et Joseph lui-même frôle la mort.
La traversée meurtrière et le retour à Nantes
Une fois l’hiver passé, le capitaine se résout à brader ses marchandises pour acheter à la hâte des captifs. Des hommes, des femmes, mais aussi des enfants et des vieillards sont entassés au fer dans l’entrepont.
La menace permanente d’une mutinerie pèse sur les trente-deux hommes d’équipage. Mosneron évoque avec effroi la révolte survenue sur un autre navire, le Barry, où les captifs étaient parvenus à égorger la quasi-totalité des marins blancs. Sur le Prudent, la discipline est maintenue par la force des sabres et des armes à feu, veillant néanmoins à ne pas altérer la valeur marchande des prisonniers.
La traversée de l’Atlantique vers la Martinique s’avère encore plus dévastatrice que l’escale africaine. Le scorbut décime simultanément les marins et les captifs. Selon les statistiques historiques, environ un quart des esclaves et un tiers de l’équipage périssent durant ces voyages.
Dans ce chaos, le jeune Joseph, âgé de seize ans, se retrouvé même contraint d’improviser le rôle de sage-femme lors d’une naissance à bord.
À l’arrivée à Fort-Royal, les survivants sont débarqués et soignés sommairement avant d’être vendus pour travailler dans les plantations de canne à sucre et de tabac. Joseph goûte au soulagement de retrouver du pain chaud et du vin, mais tombe gravement malade. Hébergé par une tante à Saint-Pierre, il s’éprend d’une cousine et va jusqu’à se battre en duel pour ses beaux yeux.
Le voyage de retour s’effectue dans des conditions extrêmes. L’équipage est tellement réduit que le genre pilotin doit tenir la barre jour et nuit. Lorsqu’il frappe enfin à la porte de ses parents à Nantes, sa propre mère peine à le reconnaître tant les épreuves l’ont métamorphosé.
La seconde expédition et le piège de la côte africaine
L’accueil paternel est dénué de toute chaleur. Jugeant son fils comme une charge financière trop lourde pour la maison, l’armateur avare le renvoie en mer seulement trois mois plus tard.
Désormais promu second lieutenant à l’âge de dix-sept ans, Joseph s’embarque pour la Guinée. Le nouveau commandant, le capitaine Kadiak, s’avère pire que le précédent : Mosneron le décrit comme un être lâche, méchant et d’une profonde bêtise.
En jetant l’ancre devant l’île de Goré, le jeune homme découvre la corruption endémique du système colonial. Le gouverneur français local détourne ouvertement le matériel militaire et utilise les soldats pour mener son propre commerce d’esclaves en toute illégalité.
Le scénario de la première expédition se répète dramatiquement. Les fièvres frappent à nouveau les marins et Joseph se retrouve pour la troisième fois de sa vie aux portes de la mort.
Le marché local étant tari, le navire longe la côte vers le sud. Kadiak se laisse berner par un autre capitaine français qui, pour l’éloigner de sa zone de commerce, lui conseille mensongèrement de remonter vers le fleuve Gambie.
Pour explorer le fleuve, un petit canot doit escorter le navire amiral. En guise de punition pour ses critiques incessantes contre le commandement, Joseph est désigné pour diriger cette embarcation légère avec deux matelots. Dès la première nuit, une violente tempête éclate.
Le capitaine Kadiak refuse d’attendre le canot et l’abandonne délibérément dans l’obscurité. Perdus et livrés à une nature hostile, les trois hommes parviennent miraculeusement à trouver refuge sur une île où la population locale les accueille avec bienveillance.
Joseph réussit finalement à embarquer sur un autre navire négrier en partance pour Saint-Domingue. Durant cette traversée, ses talents de surveillant lui permettent de déjouer une nouvelle tentative de révolte des esclaves, sauvant ainsi la vie de l’équipage.
À son retour à Nantes, le constat est amer. Kadiak est rentré en France les cales vides, sans avoir acheté le moindre esclave. Les historiens analyseront plus tard ces expéditions comme de parfaits exemples de fiascos économiques, liés à l’ignorance des capitaines qui naviguaient dans des zones délaissées par le commerce négrier moderne.
La traversée en droiture et la fin de la vie de marin
La persévérance de son fils force l’admiration. Le père Mosneron commence enfin à lui accorder de l’estime. Il l’intègre dans une troisième expédition à bord de l’Apollon, un imposant navire de coins cents tonneaux.
Cette campagne se fait sous le commandement d’Alexis Mosneron, le frère aîné de Joseph. Le voyage évite l’Afrique pour se rendre directement aux Antilles, une route maritime qualifiée de traversée en droiture.
L’objectif n’est plus l’achat d’esclaves, mais la récupération directe des denrées coloniales : le sucre, le café et le cacao, produits par la main-d’œuvre servile des plantations.
Pourtant, Joseph semble accumuler les maladresses. Chargé de commander une chaloupe pour les navettes entre le port et le navire, il accepte de surcharger l’embarcation qui sombre immédiatement, l’obligeant à jeter la moitié de la cargaison de briques à la mer.
Peu après, lors d’une manœuvre nocturne, l’ensemble de son équipage s’endort. La chaloupe vient se fracasser contre des récifs, frôlant le désastre total. Enfin, coupable d’une erreur dans le compte des barriques de sucre, il tente de fuir les gardes coloniaux pour éviter un contrôle. Il doit son salut à l’intervention diplomatique de son frère qui lui évite de justesse la prison.
À la suite de ces mésaventures, Alexis convainc leur père de mettre un terme définitif à la carrière maritime de Joseph. Ce retour à terre marque la conclusion du journal de bord du jeune homme.
Mosneron pose un regard lucide sur ses années de voyage. Il écrit avoir traversé des climats violents et côtoyé des nations sauvages, mais souligne avec amertume que les Européens prétendument civilisés s’avéraient souvent bien plus barbares que les peuples d’Afrique.
Devenu sédentaire, Joseph se consacre aux affaires familiales auprès du patriarche. À la mort de ce dernier, il hérite d’une fortune colossale de huit cent mille livres, l’une des plus importantes de la ville de Nantes.
Devenu à son tour un armateur influent et respecté, le pragmatisme économique reprend le dessus sur les considérations morales de sa jeunesse. En mille sept cent quatre-vingt-quatorze, au moment de la Révolution française, il prend position contre l’abolition de la traite négrière. Pour Joseph Mosneron, la prospérité du commerce et la sauvegarde de sa fortune suffisaient amplement à justifier l’horreur des moyens employés. Tout au long de sa vie, il aura armé treize expéditions maritimes, dont au moins huit consacrées exclusivement au trafic d’êtres humains.