La conférence de Félicien de Heusch explore les dimensions sociologiques, politiques et émotionnelles de la mort en contexte migratoire.

En s’appuyant sur une enquête ethnographique menée entre la Belgique, l’Espagne et le Sénégal, le chercheur analyse comment le décès d’un migrant devient un moteur de mobilisation pour les vivants.

L’étude se concentre particulièrement sur la diaspora sénégalaise et la pratique quasi systématique du rapatriement des corps.

Ce processus n’est pas seulement technique: il révèle une économie morale complexe où se mêlent solidarité communautaire, obligations religieuses et revendications politiques face à l’État d’origine et aux pays d’accueil.

Ce qu’il faut retenir

  • Le rapatriement est une obligation morale suprême: au sein de la diaspora, la solidarité pour rapatrier une dépouille est souvent plus efficace et rapide que celle destinée à soigner un vivant, car elle touche au cœur de l’identité et du devoir religieux.

  • La mort peut devenir un emblème politique: certaines « très mauvaises morts », comme celles survenues lors d’interventions policières ou dans l’anonymat des frontières, transforment le défunt en symbole de lutte pour la dignité et les droits des migrants.

  • Il existe une protection sociale post-mortem: au-delà du corps physique, la migration génère des droits (comme les pensions de survie) qui obligent les États et les familles à maintenir des liens administratifs et économiques transnationaux bien après le décès.

L’économie morale du rapatriement des corps

Le rapatriement des dépouilles vers le Sénégal constitue le socle de nombreuses associations de migrants en Europe. Félicien de Heusch explique que cette pratique répond à un besoin de « réparer l’absence » et de réaffirmer l’appartenance à la terre des ancêtres.

Cette organisation repose sur ce qu’il nomme une économie morale tanatique: un ensemble de normes et de valeurs qui dictent la conduite des vivants face à la mort. En Belgique et en Espagne, des « caisses des morts » ont été créées pour pallier le coût élevé du transport aérien, qui s’élève souvent à plusieurs milliers d’euros.

Notez que ces structures associatives bénéficient d’une confiance bien plus grande que les assurances privées marchandes. Les migrants préfèrent confier leur dernier voyage à leurs pairs plutôt qu’à des institutions financières dont ils questionnent parfois la fiabilité éthique.

La « très mauvaise mort » et la figure du mort emblème

Le chercheur introduit le concept de « très mauvaise mort » pour qualifier les décès survenus dans des conditions violentes, solitaires ou injustes. Ces morts bousculent l’ordre social et catalysent des mobilisations spectaculaires.

L’exemple de Mambai, un vendeur ambulant sénégalais décédé à Madrid après une course-poursuite policière, est particulièrement frappant. Sa mort n’a pas seulement mobilisé sa famille, mais tout un quartier et des collectifs de défense des droits, transformant sa dépouille en un emblème de la lutte contre les persécutions.

Dans ces cas précis, on observe une mobilisation « par les morts »: le défunt devient un acteur politique malgré lui. Son corps et sa mémoire servent à dénoncer les failles des systèmes de protection consulaire et les violences institutionnelles des pays de résidence.

Les infrastructures de la mort : entre gestion publique et religieuse

Une fois le corps rapatrié au Sénégal, il entre dans un nouveau circuit de gestion qui révèle des tensions entre le séculier et le sacré. La recherche compare notamment la gestion du cimetière de Yoff à Dakar et celle de la ville sainte de Touba.

À Dakar, l’administration publique gère les inhumations avec des moyens limités, mais une forte pression sociale pour agir vite. À l’inverse, à Touba, c’est la confrérie mouride qui exerce une autorité quasi étatique sur la mort, offrant une protection sociale et spirituelle à ses fidèles.

Le transport du corps depuis l’aéroport jusqu’au cimetière est un moment de réhumanisation. Après avoir été traité comme une marchandise par les services de fret aérien, le défunt redevient un sujet entouré par sa communauté, souvent escorté par des corbillards prioritaires dans les embouteillages dakarois.

La protection sociale post-mortem et les pensions de survie

Un aspect souvent ignoré de la mort en migration est l’exportation des droits sociaux. Félicien de Heusch souligne que le migrant continue de protéger sa famille même après son décès à travers les pensions de survie.

L’accès à ces ressources est toutefois un parcours du combattant administratif. Les veuves restées au Sénégal doivent souvent prouver périodiquement qu’elles sont en vie (certificat de vie) pour continuer à percevoir des droits acquis par un mari ayant travaillé en Europe.

Cette bureaucratie transnationale oblige des institutions européennes, comme les syndicats italiens ou les consulats espagnols, à s’adapter aux réalités locales, notamment à la polygamie. La mort maintient ainsi une connexion forcée et parfois conflictuelle entre les législations nationales et les structures familiales traditionnelles.

Évolution des pratiques et impact de la pandémie

La crise de la COVID-19 a marqué un tournant majeur dans la gestion des décès migratoires. L’interdiction temporaire de rapatrier les corps a provoqué des crises identitaires profondes et des luttes judiciaires contre l’État sénégalais.

Cette période a favorisé l’émergence de nouvelles réflexions sur l’enterrement local en Europe. Si le rapatriement reste l’idéal pour beaucoup, les jeunes générations ou les personnes installées de longue date commencent à envisager des sépultures en terre de résidence.

Le chercheur conclut en rappelant que les frontières ne sont pas seulement des lignes géographiques: elles sont des cicatrices que la mort traverse, obligeant les sociétés à regarder l’humain au-delà de son statut de travailleur ou de migrant. La gestion des morts est, en fin de compte, l’un des reflets les plus honnêtes de la dignité d’une société.