La conférence du Musée Curie met en lumière une facette méconnue de la vie de Marie Curie : sa relation fusionnelle et le pacte de solidarité qui l’a unie à sa sœur aînée, Bronia Dluska. L’historienne Natacha Henry présente son ouvrage biographique en explorant comment ces deux femmes polonaises ont brisé les empêchements de leur époque pour accéder aux plus hautes sphères scientifiques et médicales.
Au-delà du mythe de la chercheuse solitaire en robe noire, la trajectoire de Marie Curie s’inscrit dans une aventure familiale et sororale marquée par un soutien mutuel indéfectible.
Résumé des points abordés
- Ce qu’il faut retenir
- Une jeunesse polonaise sous l’oppression russe
- L’université volante et le pacte fondateur
- L’exil de Marie dans les champs de betteraves
- L’arrivée à Paris et les luttes de Bronia
- Pierre Curie et le retour en Pologne
- La défense de Marie face aux scandales
- L’héritage scientifique et les Instituts du Radium
Ce qu’il faut retenir
- Un pacte de solidarité historique : pour surmonter l’interdiction faite aux femmes polonaises d’étudier à l’université, les deux sœurs concluent un accord financier crucial. Marie travaille plusieurs années comme gouvernante à la campagne pour payer les études de médecine de Bronia à Paris, avant que cette dernière ne l’accueille à son tour en France.
- L’ambition sociale et médicale de Bronia : première diplômée de la fratrie, Bronia Dluska mène des travaux novateurs en médecine sociale. Elle consacre sa thèse à la promotion de l’allaitement maternel pour sauver les nourrissons des ravages microbiens et co-dirige le sanatorium le plus luxueux de Pologne.
- L’édification des Instituts du Radium en miroir : les deux sœurs ont matérialisé leur vision commune de la recherche et du soin. Si Marie bâtit l’Institut du Radium à Paris, Bronia assure de bout en bout la construction et la direction clinique de son jumeau à Varsovie, gravant la sororité au cœur de la lutte contre le cancer.
Une jeunesse polonaise sous l’oppression russe
L’enfance de Marie et Bronia se déroule à Varsovie dans un contexte politique extrêmement lourd. L’Empire russe occupe alors la Pologne et mène une politique de russification agressive. L’usage de la langue polonaise est sévèrement réprimé et surveillé. Leur père, un enseignant de sciences physiques profondément patriote, perd successivement ses postes dans les collèges officiels en raison de ses convictions. Cette situation jette la famille dans une grande précarité matérielle.
Pour survivre, le père se voit contraint de louer des chambres à des étudiants au sein de l’appartement familial. La promiscuité et le manque d’hygiène de ces pensionnaires amènent des parasites porteurs du typhus. Sophia, la sœur aînée de la fratrie, contracte la maladie et meurt préocément à l’âge de onze ans. Quelques années plus tard, la tuberculose emporte également leur mère. C’est à ce moment que Bronia devient de fait la sœur aînée, assumant un rôle de figure protectrice auprès de Marie.
Face à l’adversité, le père transmet à ses enfants des valeurs intellectuelles rigoureuses : le savoir est présenté comme la seule richesse que l’occupant ne pourra jamais leur confisquer. Les sciences se voient placées au-dessus de tout car elles reposent sur des faits prouvables et des expériences concrètes. Les enfants grandissent ainsi avec la certitude que l’éducation et le progrès scientifique constituent les seuls leviers légitimes pour bâtir un monde meilleur et restaurer la dignité de leur nation.
L’université volante et le pacte fondateur
Marie et Bronia obtiennent brillamment leur baccalauréat mais se heurtent aussitôt à une législation discriminatoire. Le gouvernement tsariste interdit formellement l’accès des universités aux femmes. Face à cet obstacle majeur, les deux sœurs refusent de renoncer à leurs ambitions. Elles intègrent dans un premier temps l’Université volante de Varsovie.
Cette structure clandestine et nomade a été fondée par la militante féministe madame Davidova. Les cours y sont dispensés en secret par de véritables professeurs de l’université officielle. Pour échapper aux descentes de la police impériale, les cours changent constamment de lieu : ils se tiennent tour à tour dans des caves, des greniers ou des arrière-boutiques. Étudier dans ces conditions représente un risque mortel : toute arrestation peut conduire à une déportation immédiate en Sibérie. Malgré le danger, cette institution parvient à former près de trois mille jeunes femmes.
La formation clandestine reste cependant insuffisante pour les ambitions de Bronia qui rêve de devenir médecin. Les deux sœurs scellent alors un pacte : la Sorbonne à Paris étant ouverte aux femmes, Bronia doit s’y rendre sans tarder. Pour financer ce projet, Marie se sacrifie et accepte de travailler comme gouvernante en Pologne afin d’envoyer la moitié de son modeste salaire à sa sœur.
L’exil de Marie dans les champs de betteraves
Marie honore son engagement et quitte Varsovie pour s’installer à cent kilomètres au nord, au sein de la famille Zoravski. Le père y dirige une exploitation agricole majeure et une raffinerie de betteraves à sucre. Marie y passe de longues années isolées à donner des cours aux enfants de la famille. Touchée par la misère locale, elle décide d’enfreindre la loi en ouvrant une école du soir clandestine pour enseigner la lecture et l’écriture aux enfants des paysans locaux.
Cet exil rural marque toutefois une étape décisive pour sa future carrière. Les ingénieurs chimistes de la raffinerie possèdent une riche bibliothèque technique. Marie y découvre des traités de chimie rédigés en français qu’elle étudie et mémorise intégralement durant ses longues soirées de solitude. C’est sa toute première confrontation théorique avec le monde de la recherche en laboratoire.
C’est également dans cette propriété que Marie vit son premier grand amour avec Casimir Zoravski, le fils aîné de la famille et futur grand mathématicien polonais. Les parents de ce dernier s’opposent catégoriquement au mariage de leur fils avec une simple gouvernante. Cette rupture plonge Marie dans une détresse profonde et une dépression sévère. Elle refuse initialement de rejoindre Paris, s’estimant incapable de réussir. C’est son cousin, Joseph Boguski, qui la sauve en lui ouvrant la nuit les portes de son laboratoire à Varsovie, lui permettant de réaliser ses premières expériences pratiques.
L’arrivée à Paris et les luttes de Bronia
De son côté, Bronia traverse des épreuves majeures à Paris. Elle s’inscrit à la faculté de médecine dans un climat universitaire profondément misogyne. Sur deux mille étudiants, on ne compte qu’un peu plus d’une centaine de femmes, majoritairement d’origine polonaise ou russe. Les étudiantes essuient quotidiennement les sifflets et les remarques hostiles des jeunes hommes dans les amphithéâtres. Bronia doit en outre surmonter la barrière de la langue pour maîtriser le jargon médical.
Elle vit misérablement dans une petite mansarde et travaille sans relâche. Elle soutient sa thèse sur l’allaitement maternel : une question de santé publique cruciale à la fin du dix-neuvième siècle. À cette époque, l’usage des biberons à tube en caoutchouc provoque une mortalité infantile effrayante en raison de la prolifération des microbes. Bronia démontre scientifiquement les bienfaits de l’allaitement naturel pour sauver les enfants des classes populaires.
Elle épouse Casimir Dluski, un médecin et militant politique exilé. Ensemble, ils s’installent dans un quartier ouvrier du nord de Paris, près des abattoirs de la Villette. Bronia y déploie une médecine à forte vocation sociale : elle soigne les ouvrières dont la santé est ruinée par les conditions de travail industrielles, tandis que son mari propose des consultations gratuites aux plus démunis. Alertée par la détresse de Marie en Pologne, Bronia retourne à Varsovie pour ramener de force sa jeune sœur à Paris, lui permettant de s’inscrire enfin à la faculté des sciences.
Pierre Curie et le retour en Pologne
À Paris, Marie fait la connaissance de Pierre Curie. Sa famille, de sensibilité républicaine et libre-penseuse, partage les mêmes valeurs humanistes et scientifiques que les Sklodowski. Pierre et son frère partagent un lien fraternel aussi fort que celui des deux sœurs. Marie hésite pourtant à l’épouser : son projet initial consiste à achever ses études en France puis à retourner en Pologne pour participer à l’émancipation de son pays.
Pierre Curie se montre prêt à tout pour la retenir : il propose de s’installer avec elle en Pologne, quitte à sacrifier sa propre carrière de physicien. Face aux hésitations de Marie, il choisit d’approcher directement Bronia. Invitée dans la maison familiale des Curie, Bronia est séduite par la noblesse d’esprit de Pierre. Elle intervient auprès de sa sœur pour la convaincre d’accepter cette union, ouvrant la voie à une collaboration scientifique légendaire.
Quelques années plus tard, Bronia et son mari prennent la décision de rentrer en Pologne. Ils s’installent dans la région de Cracovie, à Zakopane, au cœur des Carpates. Ils y bâtissent un sanatorium de grand standing destiné au traitement de la tuberculose. Ce centre intègre une dimension culturelle inédite : il dispose d’un théâtre, d’une salle de concert et d’une bibliothèque pour accompagner la convalescence des malades. Une part notable du financement de ces travaux provient des fonds du premier prix Nobel que Marie et Pierre Curie choisissent de leur donner par solidarité.
La défense de Marie face aux scandales
La mort brutale de Pierre Curie laisse Marie terrassée et isolée avec ses deux filles. Quelques années plus tard, sa liaison sentimentale avec le physicien Paul Langevin déclenche une campagne de presse d’une violence inouïe. La presse nationaliste et d’extrême droite française prend Marie Curie pour cible : elle subit des attaques racistes, misogynes et xénophobes d’une extrême virulence.
La chercheuse est traquée par les journalistes jusque sous ses fenêtres. Sa santé mentale et physique vacille sous la pression sociale. Dès qu’elle apprend la situation, Bronia quitte immédiatement la Pologne pour rejoindre Paris. Elle organise la mise à l’abri de sa sœur et l’emmène se réfugier dans les montagnes polonaises, loin de la fureur médiatique française.
C’est dans ce havre de paix, entourée de sa langue maternelle et des soins attentionnés de son aînée, que Marie Curie recouvre ses forces. Lorsque le comité suédois lui décerne son second prix Nobel, Marie se sent trop affaiblie et intimidée pour se déplacer. Bronia intervient une fois de plus avec fermeté : elle balaie les doutes de sa sœur, gère les détails matériels et l’accompagne à Stockholm pour recevoir sa distinction, préservant ainsi sa stature internationale.
L’héritage scientifique et les Instituts du Radium
Le déclenchement de la Première Guerre mondiale sépare temporairement les deux sœurs. Marie Curie s’illustre en créant les petites curies : des véhicules équipés d’appareils de radiographie qui parcourent les lignes de front pour localiser les éclats d’obus chez les blessés. Sa fille Irène l’accompagne dans cette mission périlleuse. En Pologne, Bronia transforme son sanatorium en hôpital militaire de campagne pour prodiguer des soins d’urgence aux soldats.
L’armistice consacre la fin des combats et l’indépendance de la Pologne. Le mari de Bronia représente la nation polonaise lors des négociations du traité de Versailles. Marie Curie se consacre alors pleinement au développement de l’Institut du Radium de Paris, concevant un modèle novateur qui réunit le laboratoire de recherche et le centre de soins cliniques sur un même site.
Désireuse d’offrir la même structure à sa patrie d’origine, Marie confie tout naturellement la création de l’Institut du Radium de Varsovie à Bronia. Cette dernière met à profit ses compétences médicales et son expérience de gestionnaire pour diriger le chantier de construction. Inauguré en présence des deux sœurs âgées, cet institut survit aux destructions de la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui encore, l’établissement abrite une salle dédiée à Bronia Dluska, scellant dans la pierre l’alliance scientifique et humaine de ces deux sœurs exceptionnelles.