La conférence organisée par l’Université Grenoble Alpes dans le cadre du Mois de l’égalité met en lumière les dynamiques de genre au sein d’une profession historiquement masculine : la chirurgie.
Cette intervention s’appuie sur les recherches sociologiques d’Emmanuelle Zolesio, enseignante-chercheuse, qui a mené une enquête ethnographique approfondie dans plusieurs services chirurgicaux français.
À travers des observations directes et des entretiens, l’analyse dévoile la persistance des préjugés, les obstacles rencontrés par les femmes durant leur formation hospitalière et les stratégies qu’elles déploient pour s’imposer.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
- La persistance de stéréotypes archaïques : le milieu chirurgical véhicule encore des représentations qui associent la compétence technique à la virilité, qualifiant parfois les praticiennes de femmes travesties ou remettant en cause leur légitimité à concilier ce métier avec la maternité.
- Des stratégies de résistance diversifiées : face au sexisme ambiant, les internes et chirurgiennes adoptent soit une posture offensive en surenchérissant dans les codes masculins (endurance, joutes verbales), soit une approche plus fluide basée sur l’humour et le détachement pour désamorcer les tensions.
- L’importance cruciale des modèles et de l’institution : la présence de pionnières visibles et la mise en place de structures d’écoute et de formation par les universités s’avèrent indispensables pour encourager les vocations et freiner la fuite des talents féminins face à l’épuisement moral causé par le sexisme ordinaire.
Mois de l’égalité UGA 2023 : les stéréotypes de genre et les métiers de la chirurgie
L’introduction de la conférence rappelle que l’événement s’inscrit dans une démarche globale de diffusion des études de genre au sein des sciences humaines et sociales, mais aussi dans des secteurs plus traditionnellement fermés comme le domaine médical. L’implication de l’université et de l’Institut du genre souligne la nécessité de soutenir la recherche sur ces thématiques pour transformer durablement les pratiques institutionnelles.
L’enquête présentée repose sur un travail de terrain rigoureux. L’ethnographe a partagé le quotidien de six services de chirurgie digestive au sein de centres hospitaliers universitaires et d’une clinique privée. En suivant les équipes de sept heures du matin à sept heures du soir, incluant les gardes, les consultations et les blocs opératoires, la chercheuse a pu capter les interactions informelles où se construisent et se perpétuent les stéréotypes professionnels.
Les données chiffrées de l’époque de l’enquête illustrent l’isolement des femmes. Elles ne représentaient que dix pour cent des effectifs en chirurgie digestive. Cette faible proportion se traduisait souvent par la présence d’une seule femme par équipe, renforçant leur statut de bêtes curieuses et exacerbant les mécanismes de résistance masculine.
Les stéréotypes ne se limitent pas à la sphère hospitalière. Ils sont largement nourris par la culture populaire et les fictions télévisuelles. Les représentations du chirurgien tout-puissant, assimilé à une figure divine, contrastent avec la relative absence des femmes à ces postes dans les médias, où elles sont plus fréquemment cantonnées à des rôles d’infirmières.
Historiquement, l’accès des femmes à la médecine et à la chirurgie s’est heurté à des violences symboliques et physiques extrêmes. Les premières pionnières de l’internat à la fin du dix-neuvième siècle subissaient le rejet violent de leurs pairs masculins. Si les formes de résistance ont évolué, l’enquête démontre que le sexisme contemporain s’est simplement déplacé vers des modalités plus pernicieuses.
Les témoignages recueillis révèlent des stratégies explicites de découragement dès le début du cursus. Des chefs de service utilisaient les entretiens individuels pour dissuader les jeunes femmes de s’inscrire aux concours, leur affirmant que la chirurgie restait un métier d’hommes et qu’elles finiraient isolées. Pour les générations plus anciennes, l’exclusion allait parfois jusqu’à l’interdiction pure et simple d’accéder au bloc opératoire, privant ainsi les internes de l’apprentissage des gestes techniques fondamentaux.
Chez les chirurgiens plus jeunes, le sexisme s’exprime moins par une interdiction formelle que par un recours systématique aux plaisanteries grivoises et à l’humour de salle de garde. Sous couvert de second degré, ces boutades répétées maintiennent une frontière invisible entre les genres. Elles finissent par installer une lassitude profonde chez les praticiennes qui doivent constamment tolérer ce bruit de fond discriminatoire.
Face à ce climat, l’impact des modèles féminins est déterminant pour les nouvelles générations. Voir des femmes réussir à s’imposer tout en menant une vie de famille épanouie fonctionne comme un déclencheur de vocation. Cela prouve aux internes que l’accès à la haute technicité chirurgicale n’exige pas le renoncement à leur identité ou à leur vie privée.
Cependant, l’analyse sociologique montre qu’il n’existe pas de compagnonnage privilégié ou exclusif entre les pionnières et les jeunes internes. Les femmes seniors estiment devoir former de la même manière les profils masculins et féminins. Pour trouver des mentors ou des soutiens hiérarchiques, les doctorantes continuent de se tourner majoritairement vers des figures masculines établies.
L’analyse met en évidence deux grands types de réponses face aux stigmates professionnels. La première modalité consiste à retourner le stéréotype en adoptant une attitude offensive. Certaines internes choisissent de surenchérir dans la performance physique, d’accepter plus de gardes et d’adopter des codes de communication virils pour forcer le respect. Cette stratégie de la répartie cinglante permet de gagner du crédit auprès de la hiérarchie, qui qualifie alors positivement ces praticiennes de femmes à poigne.
La seconde modalité de réponse privilégie une stratégie plus coulante. Elle s’observe plus fréquemment chez les chirurgiennes installées depuis longtemps ou ayant stabilisé leur position institutionnelle. En utilisant l’humour, le sourire et le rappel historique des compétences féminines traditionnelles, elles désarment les remarques sexistes sans entrer dans un conflit frontal. Cette approche témoigne d’une volonté discrète mais ferme d’affirmer sa légitimité.
La fin de la conférence s’élargit aux données sociétales globales sur le sexisme en France, rappelant que l’environnement hospitalier reflète des dynamiques nationales. Les statistiques évoquées soulignent que la majorité des femmes ressentent encore des inégalités de traitement liées à leur genre, que ce soit en matière de rémunération ou à travers l’exposition à des violences psychologiques et verbales.
L’accent est mis sur la nécessité d’une réponse institutionnelle forte. L’augmentation massive du nombre de femmes dans les premiers cycles des facultés de médecine pousse les universités à faire évoluer leurs structures. La création de cellules de signalement, la mise en place de plans de formation obligatoires sur les violences sexistes pour les internes et la sensibilisation de l’ensemble du personnel administratif constituent des leviers indispensables pour garantir un cadre de travail sécurisant et attractif.