Trente ans après le drame de Srebrenica, les traumatismes de la guerre de Bosnie-Herzégovine demeurent profonds et douloureux. En juillet 1995, plus de 8 000 hommes et adolescents musulmans ont été exécutés par les forces serbes sous les yeux des casques bleus de l’ONU.
L’anthropologue Véronique Nahoum-Grappe revient sur les mécanismes de ce massacre à huis clos, l’effondrement de la protection internationale et les formes contemporaines du révisionnisme qui entravent encore aujourd’hui la mémoire des victimes.
Ce qu’il faut retenir
- Un massacre planifié et dissimulé : l’exécution systématique de plus de 8 000 hommes et adolescents bosniaques a été suivie par une tentative inédite d’effacement des preuves, via la dispersion des corps dans des charniers secondaires.
- L’impuissance de la communauté internationale : désarmés, isolés et privés de soutien aérien par une chaîne de commandement défaillante, les casques bleus néerlandais ont assisté sans pouvoir l’empêcher au tri et à la déportation des civils.
- Une mémoire étouffée et contestée : trente ans plus tard, le déni politique persistant en République serbe de Bosnie et l’amnésie collective en Europe empêchent la pleine reconnaissance de ce génocide.
Srebrenica, une enclave stratégique piégée dans la guerre
Srebrenica se situe tout à l’est de la Bosnie-Herzégovine, tout près de la frontière serbe. Cette position géographique en faisait une cible prioritaire pour les dirigeants nationalistes serbes.
Pour les stratèges militaires, le contrôle de cette zone devait garantir une continuité territoriale. Les populations locales sont devenues les victimes directes de cette logique géopolitique.
Dès l’été 1991, la tactique dite du nettoyage ethnique s’est déployée à travers le pays. Il s’agissait de chasser et d’exterminer les populations non serbes.
En 1993, la région de Srebrenica subit des attaques d’une violence extrême. Près de trois cents villages sont détruits dans les alentours.
Devant l’urgence humanitaire, l’ONU déclare la ville zone de sécurité. Des dizaines de milliers de réfugiés viennent s’y réfugier.
La petite cité de 9 000 habitants accueille soudainement plus de 60 000 civils assiégés. Le blocus s’installe dans la durée.
L’aide humanitaire est régulièrement bloquée par les forces assaillantes. Dès la mi-1995, la faim et la dénutrition frappent massivement la population.
Un ambassadeur auprès de l’ONU décrit alors la situation avec sévérité : la ville est devenue un camp de concentration à ciel ouvert.
La chute de l’enclave et la trahison des casques bleus
Au début du mois de juillet 1995, la pression militaire devient insupportable. Les troupes serbes commandées par Ratko Mladić s’avancent vers la ville.
La population terrifiée cherche désespérément de l’aide auprès du contingent néerlandais de l’ONU. Plus de 25 000 civils se pressent devant la base de Potočari.
Les soldats de la force d’interposition se trouvent isolés et démunis. Les liaisons téléphoniques coupent brutalement et les demandes d’appui aérien restent sans réponse.
Face aux caméras qu’il contrôle, le général Ratko Mladić distribue des friandises aux enfants. Au même moment, la séparation barbare des familles s’organise.
Les hommes et adolescents sont séparés des femmes et des vieillards. Même les jeunes garçons cachés parmi les femmes sont dénoncés et emmenés.
Face à l’avancée ennemie, environ 15 000 hommes choisissent de fuir à travers les montagnes. Ils entament ce qu’on appliquera à nommer la marche de la mort.
Traqués et pilonnés dans les forêts, plus de la moitié d’entre eux ne survivront pas. Seule une partie parviendra à rejoindre le territoire sous contrôle bosniaque.
L’industrialisation des exécutions et l’effacement des preuves
Les milliers d’hommes capturés ou regroupés sont emmenés vers des lieux d’exécution. Les massacres sont commis à la chaîne par des unités militaires et des milices paramilitaires.
L’omniprésence des milices traduit une dérive fascisante de l’appareil d’État. Ces groupes très rétribués accomplissent les tâches les plus abjectes.
Durant plusieurs jours, les fusillades se succèdent de manière méthodique. Plus de 8 000 personnes sont assassinées dans des conditions effroyables.
Dans les semaines qui suivent, les bourreaux organisent le camouflage du crime. Des bulldozers sont déployés pour exhumer et déplacer les cadavres.
Les restes humains sont éparpillés dans des charniers dits secondaires ou tertiaires. On retrouvera plus tard les ossements d’un même individu dispersés sur plus de quarante kilomètres.
Ce travail d’effacement visait à tromper les enquêtes internationales. Cependant, les investigations minutieuses de la justice internationale ont permis d’établir chaque étape du processus.
La composition des sols et l’analyse des traces matérielles ont apporté des preuves irréfutables. Le Tribunal pénal international a qualifié juridiquement ces faits de génocide.
Le travail de mémoire face au déni et au révisionnisme
Trente ans plus tard, les familles des victimes se heurtent encore à d’immenses obstacles. Le travail de mémoire reste entravé par le contexte politique local.
Les survivants expriment une profonde solitude face à l’indifférence. Les dirigeants politiques régionaux ont longtemps évité d’aborder ce drame.
Les structures politiques qui ont encadré les crimes n’ont pas été entièrement balayées. Les acteurs révisionnistes entretiennent le mensonge et la falsification des faits.
Ce déni méthodique s’appuie sur le renversement des responsabilités. Il s’agit d’attribuer aux victimes les exactions commises par les agresseurs.
Les autorités nationalistes serbes continuent d’invalider la qualification de génocide. Elles reçoivent dans cette démarche un soutien actif de la propagande russe.
En Europe occidentale et en France, le souvenir de cette guerre tend à s’estomper. Le conflit s’est pourtant déroulé au cœur du continent européen.
Cette amnésie collective interpelle l’anthropologue Véronique Nahoum-Grappe. Les mécanismes de la haine et de la désinformation étaient pourtant déjà tous à l’œuvre.
Aujourd’hui encore, la reconnaissance de la vérité historique reste une bataille essentielle. Elle constitue l’unique rempart face à la répétition des barbaries.