Dans cet entretien pour StoriaVoce, l’historien Florian Louis présente l’ouvrage collectif d’envergure qu’il a codirigé avec Nicolas Beaupré, publié aux Presses Universitaires de France : Une histoire mondiale des impérialismes (du XIXe au XXIe siècle).

À travers cette synthèse monumentale réunissant une soixantaine de spécialistes, les auteurs proposent une relecture globale des dynamiques impériales. Ils analysent la façon dont l’impérialisme s’est réinventé face à la montée des nationalismes et comment il continue de façonner les relations géopolitiques contemporaines.

Ce qu’il faut retenir

L’impérialisme contemporain se définit par la réunion stricte de cinq critères cardinaux : l’expansionnisme, l’immensité territoriale, l’hétérogénéité des populations, l’asymétrie du pouvoir et la coercition.

L’émergence de la nation au XIXe siècle transforme radicalement les logiques impériales : le nationalisme agit à la fois comme un dissolvant des empires et comme un puissant moteur d’expansion.

L’impérialisme ne se limite ni à la colonisation formelle, ni à la seule sphère occidentale : il s’exprime également à travers des dominances informelles et des coopérations transimpériales mondiales.

L’urgence d’une synthèse historique sur l’impérialisme

La résurgence des tensions géopolitiques contemporaines rend indispensable une réflexion globale sur la notion d’impérialisme. Bien que le sujet suscite une abondante littérature, les travaux de recherche sont souvent trop cloisonnés entre l’histoire de la colonisation et celle de la guerre froide.

L’objectif de cet ouvrage est de dépasser ces cloisonnements historiographiques. Il s’agit de comparer les différentes formes d’impérialisme sur la longue durée afin de mieux en saisir les spécificités, les continuités et les évolutions actuelles.

Empire et impérialisme : les cinq critères de la situation impériale

Si la notion d’empire remonte à l’Antiquité romaine, le mot impérialisme est d’apparition plus récente. Pour éviter d’englober des réalités trop hétérogènes, les auteurs ont fixé une grille d’analyse rigoureuse fondée sur la conjonction de cinq critères indissociables.

Le premier critère est l’expansionnisme territorial. Il doit s’accompagner d’une immensité spatiale pour distinguer l’impérialisme des simples annexions locales entre petits états.

La situation impériale exige également la multiethnicité, une asymétrie politique marquée entre dominants et dominés, ainsi que l’exercice d’une coercition par un centre décisionnel sur ses périphéries.

1815 et la rupture du nationalisme

L’année 1815 marque le début d’une nouvelle ère pour les dynamiques impériales. La diffusion de l’idée nationale à l’échelle internationale vient bouleverser un jeu géopolitique jusqu’alors réservé aux seuls affrontements entre états ou empires.

Le nationalisme joue un rôle profondément ambigu face aux constructions impériales. D’un côté, il agit comme un corrosif majeur qui fragilise et dissout les grandes structures polyethniques telles que l’Empire ottoman ou l’Empire austro-hongrois.

D’un autre côté, le sentiment national sert de carburant à l’expansion impériale. Des nations en construction ou des républiques affirmées instrumentalisent le nationalisme pour justifier la conquête de nouveaux territoires.

Une réalité non exclusivement occidentale

Si les puissances d’Occident ont exercé un impérialisme particulièrement marquant durant les deux derniers siècles, le phénomène demeure profondément mondial et ne saurait leur être exclusivement réservé.

Des configurations impériales originales ont vu le jour hors d’Europe, notamment au sein des empires chinois, japonais, ottoman ou à travers les états djihadistes d’Afrique de l’Ouest. Ces modèles se distinguent parfois nettement du colonialisme occidental classique.

Il convient néanmoins de distinguer l’impérialisme d’autres formes d’expansion territorialisée. La conquête de territoires internes par certains états sud-américains relève ainsi davantage du colonialisme interne que d’un véritable impérialisme.

L’impérialisme informel et la colonisation

La colonisation directe et l’occupation territoriale ne constituent pas nécessairement la forme la plus aboutie de l’impérialisme. L’exercice d’une domination informelle se révèle souvent bien plus efficace et économique pour une puissance dominante.

L’impérialisme informel permet d’obtenir d’un territoire ou d’un état toutes les concessions souhaitées sans supporter les coûts administratifs et militaires d’une conquête formelle. La prise de contrôle directe est parfois l’aveu d’un échec de cette influence indirecte.

Rivalités et coopérations transimpériales

L’histoire des XIXe et XXe siècles ne se résume pas à une compétition permanente et belliqueuse entre empires rivaux. L’étude des connexions inter-impériales révèle l’existence de multiples synergies et collaborations.

Les grandes puissances ont fréquemment partagé leurs savoirs techniques, leurs données scientifiques et leurs méthodes de gestion coloniale. La conférence de Berlin illustre cette capacité à fixer des règles communes pour orchestrer le partage des zones d’influence.

La résurgence contemporaine des logiques d’empire

Les discours et actions politiques contemporains témoignent d’un retour explicite des rhétoriques et pratiques impériales sur la scène internationale. Les velléités territoriales ou les politiques d’influence des grandes puissances rappellent les logiques du passé.

Cette résurgence s’accompagne toutefois de mutations profondes liées aux transformations technologiques. L’existence des armes nucléaires et l’émergence du domaine numérique modifient radicalement les modes d’exercice de la puissance ainsi que les moyens d’y résister.