Le paysage politique contemporain connaît une mutation profonde caractérisée par l’implication ouverte d’hommes richissimes dans le financement des courants d’extrême droite. Si cette démarche rappelle les agissements de puissants industriels de l’entre-deux-guerres, la discrétion qui prévalait depuis des décennies a désormais laissé la place à une stratégie d’affirmation décomplexée. Cet épisode de Programme B propose le portrait détaillé de Pierre-Édouard Stérin, figure de proue de cette bascule financière et idéologique aux côtés de Vincent Bolloré.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
L’essentiel du message développé dans ce portrait journalistique repose sur trois axes principaux :
- L’entrepreneur derrière la marque : Pierre-Édouard Stérin a bâti sa fortune colossale sur le succès des coffrets cadeaux Smartbox, un modèle économique rentable mais régulièrement contesté par le secteur de l’hôtellerie et de la restauration.
- La guerre culturelle et métapolitique : inspiré par les théories de la Nouvelle droite, le milliardaire utilise sa fortune pour mener une stratégie d’entrisme à travers des fonds caritatifs, des médias d’influence et des projets éducatifs d’inspiration traditionaliste.
- Le projet Périclès et ses turbulences : avec un plan d’investissement de cent cinquante millions d’euros sur dix ans, l’homme d’affaires ambitionne d’unifier les droites pour porter l’extrême droite au pouvoir, malgré des difficultés financières récentes et des enquêtes parlementaires.
De Smartbox à la fortune irlandaise
Le parcours de Pierre-Édouard Stérin débute sous les auspices classiques d’un diplômé de l’EM Lyon. Ses premières tentatives entrepreneuriales se soldent par des échecs, notamment en raison de l’éclatement de la bulle internet au début des années deux mille. C’est en s’associant avec un entrepreneur belge pour importer le concept des coffrets cadeaux sous la marque Weekendesk que sa trajectoire bascule.
Le démarrage est difficile et marqué par des démêlés judiciaires avec l’administration française, qui exige une licence d’agent de voyage pour cette activité. Mis en examen, le jeune patron sollicite directement le sommet de l’État et obtient une relaxe qui fait jurisprudence. En deux mille sept, il rachète les parts de son associé et fonde Smartbox, un empire qui profite notamment d’un paramètre technique : le pourcentage élevé de coffrets vendus mais jamais utilisés par les clients.
Face aux critiques des hôteliers et à une baisse de régime de son modèle, l’homme d’affaires choisit de délocaliser la gestion de son entreprise en Irlande en deux mille onze. L’année suivante, l’élection de François Hollande et la crainte d’une fiscalité accrue le poussent à s’exiler personnellement en Belgique, d’où il fustige la haine française envers la réussite.
L’agenda idéologique et les bases autonomes
Durant son exil belge, les convictions ultra-réactionnaires du financier commencent à se traduire concrètement dans la structure même de ses affaires. La holding qu’il crée pour gérer son patrimoine est baptisée Bad 21. Si le nombre évoque une échéance personnelle pour se consacrer à la philanthropie, l’acronyme désigne un concept bien connu des milieux survivalistes radicaux : la base autonome durable.
Ce concept, théorisé par des essayistes de la mouvance identitaire comme Michel Drac, prône la création de lieux de vie isolés et sécurisés pour vivre en dehors du système démocratique tout en préparant son renversement. Pierre-Édouard Stérin applique cette logique de rupture pour diffuser un agenda politique conforme à ses valeurs chrétiennes traditionalistes, opposées à l’IVG et au mariage pour tous.
Pour mener à bien son projet, le multimillionnaire s’approprie le concept de métapolitique. Cette doctrine postule que la victoire électorale nécessite d’abord de gagner la bataille des idées au sein de la société civile, en s’immisçant dans la culture, les médias et les cercles économiques.
Le caritatif comme arme de conquête culturelle
La première concrétisation de cette stratégie métapolitique prend la forme de la Nuit du bien commun, un événement caritatif lancé en deux mille dix-sept. Sous couvert d’actions consensuelles, cette plateforme permet de financer des écoles privées hors contrat d’inspiration religieuse et des associations anti-avortement. Le Fonds du bien commun complète ce dispositif en orientant ses priorités vers la promotion de la foi catholique et la défense de la famille traditionnelle.
Les prises de parole privées du milliardaire révèlent une obsession nataliste liée aux théories racistes du grand remplacement. Ses investissements ciblent parfois des projets à l’image élogieuse mais contestés en coulisses, à l’instar des Cafés Joyeux. Cette enseigne, saluée pour l’intégration de salariés porteurs de trisomie 21, entretient des liens étroits avec la Fondation Jérôme Lejeune, une organisation majeure du mouvement anti-IVG.
La Versailles Connection et le casting politique
Pour l’élite économique et les hauts fonctionnaires sensibles aux idées nationalistes, le ralliement direct à l’extrême droite historique est longtemps resté un tabou. Ce verrou a sauté grâce à des cercles de réflexion comme le Club de l’horloge, puis à travers un groupe de l’ombre baptisé les Horaces, qui conseille le Rassemblement national.
Le bras droit de Pierre-Édouard Stérin, François Durvye, est une figure centrale de cette nébuleuse surnommée la Versailles Connection. Ce réseau de financiers catholiques très aisés a activement participé à l’élaboration du programme économique de Marine Le Pen. Stérin lui-même multiplie les audiences avec les ténors de la droite et de l’extrême droite, attribuant des notes à ses interlocuteurs. S’il juge Marine Le Pen trop à gauche sur le plan social, il affiche sa préférence pour Jordan Bardella, tout en approchant Éric Zemmour ou Laurent Wauquiez.
L’Empire des médias et le projet Périclès
L’ambition d’entrisme culturel se déploie également dans le secteur des médias, sur le modèle développé par Vincent Bolloré. Après l’échec d’une tentative de rachat du géant de l’édition Editis, Pierre-Édouard Stérin investit dans des médias numériques émergents comme Néo, sorte de vitrine identitaire célébrant le patrimoine et les terroirs français. Il acquiert également l’hebdomadaire Valeurs actuelles et lorgne un temps sur le magazine Marianne, avant que l’opposition des salariés ne fasse échouer l’opération.
Les révélations de la presse contraignent le milliardaire à officialiser le projet Périclès. Cet acronyme résume son plan de bataille : unifier les forces patriotes, identitaires, chrétiennes et souverainistes. Doté de cent cinquante millions d’euros, ce fonds soutient des écoles de cadres politiques, des agences d’influenceurs et s’implique directement dans la sélection des candidats lors des élections législatives de deux mille vingt-quatre.
Enquêtes judiciaires et essoufflement de la tirelire
Cette immixtion directe dans le jeu électoral attire l’attention des institutions. Pierre-Édouard Stérin est visé par des soupçons de financements illégaux lors de scrutins municipaux et régionaux. Convoqué par une commission d’enquête parlementaire, l’homme d’affaires refuse à plusieurs reprises de se présenter devant les députés, qualifiant les élus d’imbéciles sur le plateau de CNews, ce qui lui vaut l’ouverture d’une enquête pour délit de soustraction à une convocation législative.
Ce tumulte politique provoque le retrait de plusieurs de ses associés commerciaux et caritatifs. Parallèlement, l’empire financier montre des signes de faiblesse. Fin deux mille vingt-cinq, les réserves de cash d’Otium diminuent et Smartbox subit une baisse nette de ses ventes face à une concurrence accrue. À l’approche des échéances électorales majeures, la capacité du financier à tenir ses promesses auprès de la droite dure suscite des interrogations, d’autant que le prétendu patriote conserve sa résidence fiscale en Belgique.