À l’été 1888, une jeune femme audacieuse de vingt-neuf ans nommée Marie Henry ouvre les portes de la Buvette de la Plage au Pouldu, un hameau isolé du Finistère sud. Ancienne lingère à Paris, cette Quimpéroise de caractère brave les conventions de son époque en élevant seule sa fille.
Son établissement devient vite le refuge privilégié des marins et des paysans de passage. Mais l’histoire de cette modeste auberge prend un tournant décisif lorsque des artistes visionnaires en franchissent le seuil.
Ce qu’il faut retenir
L’audace d’une femme indépendante : Marie Henry crée un lieu de vie prospère et préserve son autonomie financière dans une Bretagne très conservatrice.
Le berceau d’une révolution artistique : la Buvette de la Plage devient le refuge créatif de Paul Gauguin et de ses compagnons, métamorphosant l’auberge en un chef-d’œuvre pictural collectif.
Un triomphe judiciaire et financier : grâce à sa ténacité, Marie Henry gagne son procès contre Gauguin, conserve les œuvres abandonnées et termine sa vie fortunée.
Une buvette moderne au cœur du Finistère
Marie Henry possède une remarquable intuition commerciale. Après plusieurs années passées dans la capitale, elle place ses économies dans un terrain stratégique. Son café s’installe à quelques mètres de la plage des Grands Sables.
Les goémonniers et les cultivateurs s’y arrêtent régulièrement. Ils viennent se désaltérer avec du cidre ou du lait ribot. La modernité du mobilier surprend agréablement ces hommes habitués aux intérieurs rustiques.
Mère célibataire, la tenancière assume pleinement son statut. Les cancans du voisinage ne troublent pas sa détermination. Elle recherche avant tout la tranquillité et une solide autonomie financière.
L’arrivée de Paul Gauguin et de la bande du Pouldu
À quelques kilomètres de là, le village de Pont-Aven étouffe sous le nombre de peintres. Paul Gauguin recherche un cadre plus calme et moins coûteux pour travailler. L’artiste vit dans une grande précarité depuis son départ du milieu bancaire.
Accompagné de Paul Sérusier et de Meijer de Haan, le maître de trente-huit ans débarque au Pouldu. Les trois compagnons cherchent un logement abordable.
Marie Henry met à leur disposition ses trois chambres. Les artistes installent rapidement leur matériel dans les combles d’une bâtisse voisine. La vue imprenable sur l’océan Atlantique et les orages les inspire profondément.
Une effervescence artistique au quotidien
L’ambiance au sein du petit groupe est particulièrement studieuse. Les peintres se lèvent dès l’aube pour parcourir la campagne bretonne. Ils croquent les paysages, les fermes et les enfants de paysans guidant leurs vaches.
Le soir venu, la communauté se retrouve autour de repas conviviaux. La musique occupe une place centrale dans leurs activités. Gauguin joue de la mandoline pendant que ses camarades chantent à tue-tête.
Un jeune promeneur solitaire fait une étape imprévue dans l’établissement. Il s’agit du futur écrivain André Gide. Découvrant les toiles empilées au sol, il reste saisi par la vigueur des couleurs. Il décide immédiatement de passer la nuit sur place pour partager le repas de ces créateurs extravagants.
La métamorphose de l’auberge
La complicité entre l’hôtesse et ses pensionnaires grandit au fil des mois. Les peintres surnomment affectueusement la jeune femme : Marie Poupée. Une romance passionnée naît d’ailleurs entre la propriétaire et le peintre hollandais Meijer de Haan.
Les artistes décident de transformer leur lieu de vie en atelier à grandeur nature. Ils couvrent les murs de la salle à manger de fresques impressionnantes. Les portes et les fenêtres se parent de motifs colorés.
Marie Henry sert de modèle pour plusieurs compositions majeures. Gauguin réalise son célèbre portrait posant devant une nature morte de Cézanne. De son côté, Meijer de Haan la représente allaitant son enfant.
Tensions, jalousies et ruine financière
L’harmonie du groupe se dégrade au cours de l’automne. Les soucis financiers de Gauguin deviennent dramatiques. Le suicide de Vincent van Gogh prive le peintre de son soutien financier habituel. Marie Henry accepte de lui faire crédit pour des sommes importantes.
Gauguin projette d’embarquer vers les îles du Pacifique. Il souhaite emmener Meijer de Haan dans cette aventure tropicale. La liaison entre le peintre hollandais et l’aubergiste suscite toutefois la jalousie de Gauguin.
L’artiste français commet alors un acte lourd de conséquences. Il écrit à la famille de son ami en Hollande pour dénoncer sa relation avec une simple aubergiste.
La réaction des proches est immédiate : ils coupent tous les vivres à Meijer de Haan. Le peintre doit quitter précipitamment la Bretagne. Ne pouvant régler ses dettes, Gauguin abandonne l’ensemble de ses tableaux sur place en guise de garantie.
Le bras de fer judiciaire et la gloire tardive
Quelques années plus tard, Marie Henry quitte la Buvette de la Plage pour s’installer à Kerfany. Elle emporte dans ses bagages un trésor inestimable composé de dizaines de toiles, de dessins et de sculptures.
Gauguin revient sur les lieux avec la ferme intention de récupérer son bien. Face au refus catégorique de l’ancienne aubergiste, le peintre décide de porter l’affaire devant la justice.
Le procès se tient devant le tribunal de Quimperlé. L’artiste commet une erreur fatale : il n’a signé aucun contrat écrit lors de son départ. De plus, il signait ses œuvres bretonnes sous le pseudonyme : Pego.
Le juge déboute intégralement Gauguin de ses demandes. Marie Henry devient ainsi la propriétaire légitime des chefs-d’œuvre.
Au fil des années, la valeur des toiles s’envole sur le marché de l’art. Marie Henry vend une partie de sa collection pour des sommes colosales. L’ancienne aubergiste du Pouldu termine ses jours à l’abri du besoin, s’éteignant paisiblement à l’âge de 86 ans.