Franck Ferrand retrace le destin hors norme d’Éric Tabarly. Ce navigateur de génie a profondément marqué l’histoire maritime française et mondiale.

À travers un récit vibrant, l’animateur met en lumière les multiples facettes d’un homme qui fut à la fois un compétiteur d’exception, un inventeur visionnaire et un infatigable défenseur du patrimoine marin.

Ce qu’il faut retenir

  • Une révolution sportive et populaire : en remportant la Transat anglaise de 1964, le jeune marin a révélé la course au large au grand public français et a transformé une discipline autrefois confidentielle en un véritable phénomène national.
  • Un esprit d’innovation technique permanent : bien plus qu’un simple skipper, il s’est affirmé comme un ingénieur naval avant-gardiste en introduisant des technologies de pointe à l’image du polyester stratifié, des quilles en uranium ou des foils en aluminium.
  • Un amour absolu et viscéral pour les bateaux : toute son existence est restée indissociable de sa passion pour les voiliers et plus particulièrement pour le mythique Pen Duick, le navire familial qu’il sauva de la ruine et mena jusqu’à son ultime voyage.

L’exploit fondateur de la Transat anglaise de 1964

La Transat anglaise est une course à la voile transatlantique en solitaire créée sous l’impulsion de Francis Chichester et de Blondie Hassler. Cette épreuve exigeante consiste à relier l’Europe à l’Amérique du Nord d’est en ouest. Les navigateurs doivent lutter sans relâche contre les vents dominants de l’Atlantique Nord.

Lors de la première édition, le fondateur de la course s’impose après quarante jours passés en mer. Quatre ans plus tard, ce dernier a la ferme intention de réitérer son triomphe en passant sous la barre des trente jours.

Mais un jeune Français encore totalement inconnu du grand public va bouleverser ses plans.

Éric Tabarly s’élance à bord d’un voilier flambant neuf conçu spécifiquement pour l’occasion : le Pen Duick II.

Le départ est donné dans des conditions éprouvantes. Le skipper breton prend immédiatement les commandes de la flotte grâce à un choix audacieux : le déploiement d’un spi monumental qui nécessite habituellement l’effort de trois équipiers.

Les difficultés s’accumulent rapidement à bord. Le pilote automatique tombe en panne dès la fin de la première semaine.

Cette avarie majeure contraint le navigateur à barrer de longues heures durant sans interruption. Privé de liaison radio avec le poste de commandement de la course, il s’isole du reste du monde. En Angleterre, l’inquiétude grandit de jour en jour au point que la presse britannique titre avec angoisse sur sa mystérieuse disparition.

L’incroyable se produit pourtant au bout de vingt-sept jours de navigation solitaire. Le Pen Duick II fend la brume américaine et franchit la ligne d’arrivée en grand vainqueur.

L’accueil à Newport est absolument triomphal. Cette victoire retentissante suscite une immense fierté nationale en France.

Le général de Gaulle érige immédiatement le marin au rang de héros de la nation. Il voit en lui un symbole éclatant du rayonnement français à l’international.

L’amour inconditionnel pour Pen Duick et la formation d’un marin

La passion d’Éric Tabarly pour la navigation prend sa source dès sa plus tendre enfance. Dès l’âge de trois ans, il effectue ses premières sorties en mer sur le bateau familial.

Son destin bascule définitivement lorsque son père acquiert un cotre de course qui va devenir légendaire : le Pen Duick.

Ce nom signifie petite mésange noire en langue bretonne. C’est sur ce pont que le jeune garçon apprend les rudiments de la navigation et contracte un amour immodéré pour les voiliers.

Les contraintes financières obligent malheureusement la famille à se séparer du navire au début des années cinquante. Refusant de voir son bateau de cœur condamné à l’abandon, le jeune homme décide de le racheter avec ses propres économies.

Afin de financer l’entretien coûteux de cette unité en bois, il choisit de s’engager dans la Marine nationale. Il intègre l’aéronautique navale comme pilote de multimoteurs.

Cette expérience militaire le mène jusqu’en Indochine pour des missions de repérage et d’observation. Ces années de vol vont profondément influencer sa vision de la navigation : elles lui permettent d’assimiler des notions complexes d’aérodynamique qu’il appliquera plus tard à ses propres voiles.

Malgré ses efforts, le Pen Duick originel reste immobilisé et se dégrade sur une vasière. Sa coque en bois est entièrement pourrie et semble irrécupérable.

Le skipper fait alors preuve d’une audace technique incroyable pour l’époque. Il décide de sauver le navire en utilisant une méthode novatrice : le moulage direct de la coque usée avec du stratifié de polyester.

Le voilier renaît de ses cendres et devient ainsi le plus grand bateau en plastique de son époque. Cette réussite confirme le tempérament obstiné d’un homme qui intègre ensuite l’École navale pour devenir officier, tout en conservant son propre navire au sein de l’institution.

Le génie visionnaire de l’ingénierie navale

Au-delà de ses talents exceptionnels de barreur, l’officier de marine s’impose comme un précurseur absolu de l’architecture navale moderne. Chaque nouveau navire de la lignée des Pen Duick est l’occasion d’expérimenter des concepts en rupture totale avec les traditions maritimes.

Sur le Pen Duick III, il opte pour une coque révolutionnaire en alliage d’aluminium. Il y associe une quille profilée dotée d’un bulbe terminal.

Cette innovation anticipe de plusieurs décennies la structure actuelle des voiliers de course modernes. Ses succès sont immédiats : le navire réalise un Grand Chelem historique en remportant sept victoires consécutives lors de la saison de 1967.

Il ne s’arrête pas en si bon chemin et se tourne vers le monde des multicoques. Le Pen Duick IV s’affirme comme l’un des premiers grands trimarans de course de l’histoire.

Le modèle suivant introduit une carène très plate et ultra-légère. Ce bateau précurseur intègre également des ballasts liquides destinés à stabiliser l’assiette du navire.

Les innovations technologiques atteignent des sommets sur les unités suivantes. Le Pen Duick VI est équipé d’une quille coulée en uranium appauvri pour maximiser le lest sans augmenter le volume.

Il popularise également l’usage de la chaussette à spi qui facilite grandement les manœuvres en solitaire. Plus tard, avec le soutien de l’entrepreneur Paul Ricard, il conçoit un hydroptère muni de foils en aluminium.

Ces profils d’ailes immergées soulèvent la coque au-dessus des vagues pour réduire les frottements. Grâce à ce concept audacieux, il pulvérise le record de la traversée de l’Atlantique Nord en 1980.

Ce jalon technique ouvre la voie à son projet d’hydroptère à grande échelle. Ce navire de très haute technologie franchira la barre mythique des cinquante nœuds bien des années plus tard.

Un homme de convictions face à l’immensité de la mer

L’homme public cultivait une réputation de personnage taiseux et distant face aux médias. Il fuyait volontiers les projecteurs pour se consacrer exclusivement à ses projets maritimes.

Cette réserve naturelle laissait place à une détermination farouche lorsque ses convictions étaient bousculées. Face aux menaces de fermeture du musée de la Marine à Paris, le navigateur s’est engagé corps et âme dans un combat de défense patrimoniale.

Il a adressé un courrier de protestation mémorable au président de la République. Dans cette missive, il regrettait amèrement le manque de conscience maritime de ses concitoyens.

Le skipper estimait que la France tournait trop souvent le dos à son immense domaine maritime. Selon lui, le développement du pays passait impérativement par une éducation tournée vers l’océan.

Sa vie privée s’est stabilisée en Bretagne où il a fondé une famille et s’est installé dans une longère traditionnelle face à l’eau. Il y passait d’innombrables heures à entretenir amoureusement le tout premier Pen Duick pour son centenaire.

Le destin tragique du marin s’est scellé au cours d’une nuit noire en mer d’Irlande. Alors qu’il convoyait son cher voilier vers un rassemblement historique en Écosse, une violente manœuvre de voilure l’a projeté par-dessus bord.

La disparition de cette figure légendaire a plongé le monde de la voile et la nation entière dans une immense tristesse. Son épouse a transmis ses derniers vœux : un appel vibrant à redécouvrir la mer comme une source essentielle de puissance et d’unité.