Dans ce numéro de l’émission « Franck Ferrand raconte » sur Radio Classique, le récit plonge dans les coulisses de la vie de Paul Newman. L’histoire commence en octobre 1986, lors de l’été indien dans le Connecticut. À l’âge de 60 ans, l’acteur mythique aux yeux azur décide de se livrer à son ami scénariste Stuart Stern.
Devant un magnétophone, il entame une confession intime qui durera cinq ans. Ce projet de mémoires, abandonné puis oublié dans une boîte à chaussures, refait surface en 2019 dans un garde-meuble. Les filles du comédien exhument quatorze mille pages de retranscriptions. Celles-ci donnent naissance à une autobiographie posthume intitulée Paul Newman, la vie extraordinaire d’un homme ordinaire. Ce document exceptionnel lève le voile sur les doutes profonds, les fêlures d’enfance et le sentiment d’imposture d’une star mondiale.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
- Un handicap émotionnel précoce : Paul Newman grandit dans un milieu aisé mais toxique, marqué par une mère étouffante qui le traite comme un objet d’ornement et un père distant.
- La quête perpétuelle de légitimité : perçu comme un imposteur choisi pour sa seule beauté, l’acteur passe sa carrière à chercher la reconnaissance pour son jeu et son travail plutôt que pour son physique.
- Une trajectoire liée au destin : ses premiers grands succès hollywoodiens découlent directement des tragédies et des refus d’autres monstres sacrés, comme la mort de James Dean ou le désistement temporaire de Marlon Brando.
Une enfance sous le signe du paraître
Paul Newman grandit dans les années 1920 et 1930 à Shaker Heights. C’est une banlieue très résidentielle, tranquille et exclusivement blanche de Cleveland, située au bord du lac Érié. Son père et son oncle y dirigent une entreprise prospère d’articles de sport. Le cadre semble idyllique.
Pourtant, la réalité familiale s’avère bien plus sombre et complexe.
Sa mère, Tresse, nourrit une immense fierté pour la beauté resplendissante de son fils. Elle le pare de vêtements coûteux. Elle le traite au fond comme une décoration pour sa maison. Le comédien confiera plus tard que cette relation était purement artificielle : si son physique avait été ingrat, sa mère ne lui aurait sans doute jamais adressé la parole.
Cette affection maternelle s’avère aussi étouffante qu’instable. Sans crier gare, Tresse peut passer des câlins les plus protecteurs aux coups de brosse à cheveux. Son frère aîné, Arthur, lui fait payer cher cette préférence maternelle injuste.
Le père de Paul n’offre pas un meilleur refuge. Il est souvent porté sur la bouteille après ses journées à la boutique. Un soir, le jeune Paul se blesse gravement en jouant au baseball. Il tente de rentrer à la maison à quatre pattes, terrassé par la douleur. Son père passe à côté de lui sur la pelouse sans s’arrêter : il refuse de l’aider en croyant à une plaisanterie. Le lendemain, le médecin diagnostique une fracture de la cheville.
À la maison comme à l’école, Paul est considéré comme un bon à rien. Ses résultats scolaires restent médiocres. Il ne donne aucun motif de fierté à son père.
Pour survivre à ce climat, le garçon développe un mécanisme de défense particulier. Il ressent une sensation d’anesthésie dès que les choses tournent mal. C’est ce qu’il nommera plus tard son handicap émotionnel.
Ce traumatisme va pourtant nourrir son art. Le théâtre devient le seul endroit où il se sent à l’aise. Il commence à jouer dans des pièces scolaires comme Robin des Bois. Plus tard, il intègre le club de théâtre de l’Université de l’Ohio.
De la guerre aux premiers pas sur scène
En 1942, la Seconde Guerre mondiale bouleverse ses plans. Les États-Unis entrent dans le conflit mondial. Le jeune homme devance l’appel.
Il s’engage dans la marine et devient opérateur radio sur un bombardier dans le Pacifique. Son rôle consiste principalement à former les équipages. La guerre le rattrape pourtant lors de la bataille de la mer de de Leyde, aux Philippines. Il se retrouve au cœur des affrontements dans sa tourelle de tir.
Newman traverse cette période avec sa froideur habituelle. Il décrira cette expérience historique comme une simple averse passagère.
Après la capitulation du Japon, il reprend ses études au Kenyon College. Il y étudie l’économie et les sciences politiques. Sur le campus, Paul mène une véritable vie de patachon : il enchaîne les fêtes, l’alcool et les conquêtes féminines. Ses camarades le décrivent comme un jeune homme anarchique, lascif et dangereux. Les filles l’adorent pour ce côté rebelle.
Les cours théoriques l’ennuient profondément. Seule la scène continue de l’animer. Il admet n’avoir aucun don inné pour jouer du Shakespeare ou des rôles naturalistes. En réalité, il préfère la phase de préparation au jeu lui-même : il est déjà un metteur en scène qui s’ignore.
Durant l’été, il rejoint une troupe de théâtre dans le Wisconsin. Il y rencontre sa première épouse, la comédienne Jackie Witte. Le mariage se fait par convention, parce que cela semblait la chose normale à faire. Le couple attend rapidement un premier enfant.
La maladie puis le décès de son père changent le cours de son existence. Après la vente de l’entreprise familiale, Paul se sent enfin libre. À l’âge de 25 ans, il décide de se consacrer pleinement au métier de comédien.
L’Actors Studio et le dilemme amoureux
Paul Newman quitte tout pour étudier l’art dramatique à l’Université de Yale. Il tente ensuite sa chance à New York, où il intègre le prestigieux Actors Studio. Cette école révolutionne sa vision du métier. On lui apprend à puiser dans ses propres souvenirs et à utiliser ses fêlures intérieures pour nourrir ses personnages.
Cette méthode produit des miracles sur scène. Son jeu se caractérise par un mélange détonnant d’assurance, de rage et d’effroi.
Il fréquente alors les futures légendes de sa génération : Marlon Brando et James Dean. Pourtant, le doute ne le quitte jamais. Newman se sent comme un imposteur au milieu de ces monstres sacrés. Il reste persuadé qu’on l’embauche uniquement pour la couleur azur de ses yeux.
Le succès frappe à sa porte à Broadway avec la pièce Picnic. D’abord engagé pour un rôle mineur, il récupère le second rôle. Il finit par remplacer le premier rôle grâce à sa vitesse d’apprentissage.
Le metteur en scène exploite sa plastique pour en faire une incarnation de la sensualité. Le public est conquis.
C’est durant cette aventure qu’il rencontre la comédienne Joan Woodward. Elle a 23 ans. Elle est solaire, joyeuse et libre. Une passion physique intense s’enflamme entre eux. Newman dira plus tard que c’est Joan qui l’a inventé et qui lui a permis de se sentir sexy pour la première fois.
Cette liaison plonge l’acteur dans un terrible conflit moral. Sa vie de famille avec Jackie se poursuit en parallèle. Par lâcheté ou indécision, il n’ose pas avouer la vérité à sa femme. Deux autres enfants naissent de cette union légitime. Newman tente plusieurs fois de rompre avec Joan, mais le destin les ramène sans cesse l’un vers l’autre.
Hollywood et l’ombre des géants
Le triomphe de Broadway attire le regard des grands studios d’Hollywood. Les propositions affluent sur le bureau de son agent. La Warner lui propose le rôle principal dans Le Calice d’argent. C’est un film biblique au style académique et poussiéreux. Newman refuse d’abord, mais finit par céder sous la pression.
Le tournage s’avère difficile. L’acteur ne parvient pas à habiter son personnage. Son coach dramatique lui reproche de ne pas penser ses actions, mais de se contenter de penser qu’il y pense.
Malgré ses doutes, ce premier film lui vaut le Golden Globe de la révélation masculine.
Dans les studios, il croise à nouveau James Dean. Ce dernier vient de décrocher le rôle principal dans À l’est d’Éden sous la direction d’Elia Kazan. Newman n’éprouve aucune jalousie, juste une forme de résignation face au talent de son camarade.
Le réalisateur Elia Kazan cherche ensuite un comédien pour l’adaptation cinématographique d’Un tramway nommé Désir. Il propose le rôle à Marlon Brando, qui refuse d’abord par choix politique. Newman passe alors une audition mémorable. Kazan est impressionné par sa virilité et sa puissance. Il écrit à son scénariste que ce garçon deviendra une star, même s’il n’égalera sans doute jamais le niveau de Brando. Au dernier moment, Brando change d’avis et reprend le rôle, privant Newman d’un immense tremplin.
Le destin va s’accélérer par le biais d’un drame national.
Paul Newman est engagé sur un projet de téléfilm en direct intitulé Le Champion, où il doit jouer le partenaire de James Dean. Le 30 septembre 1955, James Dean meurt tragiquement dans un accident de voiture au volant de sa Porsche. La production attribue le rôle principal à Newman. Grâce à son travail acharné, la performance est saluée par la critique.
Dans la foulée, le réalisateur Robert Wise lui offre le rôle du boxeur Rocky Graziano dans Marqué par la haine. Pour s’imprégner du personnage, Newman s’installe dans le quartier populaire du Lower East Side à New York. Il suit le véritable boxeur au quotidien. Cette méthode d’immersion totale devient sa marque de fabrique.
La consécration d’un monstre sacré
Sa carrière prend une envergure internationale avec le film Les Feux de l’été, adapté d’une œuvre de William Faulkner. Le tournage se déroule à la Nouvelle-Orléans. Newman tombe amoureux de l’atmosphère moite et musicale de la ville. Joan Woodward fait également partie de la distribution, ce qui transfigure le comédien à l’écran.
Sur le plateau, il doit faire face à Orson Welles. Le vieux maître tente de monopoliser l’attention et de s’approprier les meilleurs cadrages. Welles est sans doute inquiet face à ce jeune rival qui capte si bien la lumière. Le film est un triomphe commercial et critique.
Ce succès permet à Paul Newman de régler sa situation personnelle. Il divorce enfin de Jackie, épouse Joan Woodward à Las Vegas et stabilise sa vie sentimentale.
Il enchaîne immédiatement avec le tournage de La Chatte sur un toit brûlant aux côtés d’Elizabeth Taylor. Il y incarne Brick, un homme brisé et mélancolique qui fuit son épouse. Le réalisateur Richard Brooks choisit de lisser les aspects homosexuels de la pièce originale de Tennessee Williams pour contourner la censure de l’époque.
Le film reste un chef-d’œuvre absolu, porté par l’intensité dramatique des deux acteurs. Richard Brooks soulignera le talent unique de Newman pour préserver une part de mystère, une dignité et une honnêteté profonde qui refusent de se dévoiler facilement.
Le long-métrage s’installe à la première place du box-office américain pendant quatre semaines consécutives. À seulement 33 ans, Paul Newman accède au rang d’icône absolue du cinéma mondial.
Cette gloire immense ne lui apportera jamais la paix intérieure. Toute sa vie, l’acteur aura lutté contre son propre physique, qu’il considérait comme son principal ennemi. Son autobiographie tardive n’avait qu’un seul but : détruire le mythe de papier glacé pour faire éclater la vérité d’un homme qui se sentait éternellement illégitime.