Cette chronique historique retrace les derniers mois de pouvoir du duc Philippe d’Orléans et de son principal ministre, le cardinal Dubois. À l’aube de la majorité de Louis XV, la France s’apprête à clore l’une des périodes les plus fascinantes et controversées de son histoire politique.

Ce qu’il faut retenir

  • Un bilan globalement pacifique : malgré les rumeurs de débauche, la régence de Philippe d’Orléans a assuré une stabilité intérieure durable et une paix internationale inédite grâce à une alliance stratégique avec l’Angleterre.
  • La chute brutale des hommes clés : le cardinal Dubois et le duc d’Orléans s’éteignent à seulement quelques mois d’intervalle, terrassés par la maladie et l’épuisement d’une vie de labeur intense combinée à de multiples excès.
  • Une transition politique opportuniste : la disparition subite du premier ministre permet au duc de Bourbon de s’emparer immédiatement du pouvoir auprès du jeune monarque, devançant les autres prétendants de la cour de Versailles.

Un homme surmené au bilan solide

L’année commence sous le signe de l’épuisement pour Philippe d’Orléans. Ce prince n’a pourtant que quarante-huit ans. Le poids de sept années de régence ininterrompue pèse lourdement sur ses épaules.

Le régent presents un visage marqué. Ses traits trahissent une fatigue profonde. Ses détracteurs attribuent cette mine pathibulaire à une vie nocturne dissolue. La rumeur publique évoque sans cesse des soupers orgiaques.

La réalité s’avère bien plus nuancée. Philippe d’Orléans apprécie certes les plaisirs de l’existence. Cependant, il consacre la majeure partie de son temps aux affaires du royaume. C’est un travailleur acharné et méthodique.

Son bilan politique plaide largement en sa faveur. Il a su maintenir une paix intérieure absolue en étouffant les prémices de nouvelles frondes. Le pays ne connaîtra aucun désordre majeur avant la Révolution.

Sur le plan diplomatique, le succès reste tout aussi éclatant. L’alliance conclue avec l’Angleterre garantit un quart de siècle de tranquillité à l’Europe. Cette stabilité constitue un véritable exploit pour l’époque.

Le roi Louis XV approche désormais de sa majorité officielle. L’adolescent s’apprête à recevoir l’onction du sacre dans la cathédrale de Reims. Le régent se prépare logiquement à transmettre les reines du pouvoir.

Philippe d’Orléans sait que le jeune souverain est encore trop tendre pour gouverner seul. Il choisit donc de transférer les responsabilités quotidiennes à son principal collaborateur. L’ambitieux cardinal Dubois entre alors pleinement en scène.

L’ascension et le calvaire du cardinal Dubois

Le cardinal Dubois ne suscite guère l’unanimité au sein de la cour. Ses origines modestes de fils d’apothicaire provoquent le mépris de la haute noblesse. Ses rivaux le dépeignent comme un personnage cynique et dénué de piété.

L’homme possède pourtant des qualités indéniables. C’est un grand commis de l’État. Il se montre exigeant avec lui-même et dévoué à la bonne marche de la France. Le régent lui accorde une confiance totale.

Le nouveau principal ministre se jette à corps perdu dans sa tâche. Malheureusement, son corps commence à le trahir. Sa santé défaillante devient rapidement un secret de polichinelle à Versailles.

Une longue cérémonie à cheval aggrave cruellement sa situation. Un abcès interne éclate dans ses entrailles. La fièvre s’installe de manière définitive et son humeur devient exécrable.

Le ministre se montre agressif avec son entourage. Il repousse les solliciteuses avec une vulgarité rare. Dubois prend conscience que la mort approche et qu’il n’égalera jamais Richelieu ou Mazarin.

L’urgence médicale s’impose au cœur de l’été. Les chirurgiens décident de tenter une opération de la dernière chance. L’avenir politique du royaume de France se joue désormais dans une chambre close.

L’intervention chirurgicale tourne au désastre. Les praticiens découvrent l’étendue incurable du mal. Le duc de Saint-Simon raconte avec une certaine ironie les dernières heures du mourant.

Dubois s’éteint dans la rage et le désespoir le plus total. Il refuse les derniers sacrements et maudit ses propres médecins. Sa fortune immense s’efface devant le néant de la mort.

Le retour aux affaires et l’épuisement du duc d’Orléans

La disparition du cardinal force le duc d’Orléans à réagir. Il ne peut laisser le gouvernement à des courtisans inexpérimentés ou dangereux. Le prince décide donc de reprendre directement la direction des affaires.

Il se rend immédiatement auprès de Louis XV. Le neveu de Louis XIV propose ses services en qualité de premier ministre. Le jeune roi accepte cette nomination d’un simple mot.

Cet événement provoque une vive sensation à la cour. Il est effectivement d’usage qu’un prince du sang n’occupe pas de telles fonctions subalternes. Le duc passe outre le protocole par pur devoir d’État.

Le nouveau premier ministre se remet courageusement à la tâche. Il affronte quotidiennement des liasses de documents indigestes. Il doit également arbitrer les querelles incessantes des courtisans.

Cette charge de travail s’avère trop lourde pour un organisme déjà usé. Philippe d’Orléans continue de mener une double vie périlleuse. Les excès de table et les nuits blanches consument ses dernières forces.

Les témoins de son intimité s’alarment de son état physique. Saint-Simon décrit un homme au visage cramoisi et au regard hébété. Le prince s’exprime parfois d’une langue épaisse que ses valets peinent à comprendre.

La cour s’est réinstallée à Versailles pour renouer avec les traditions du Grand Siècle. Le premier ministre y traîne sa silhouette de plus en plus pesante. Les observateurs lucides commencent secrètement à préparer sa succession.

La mort subite du prince et la course à la succession

La journée commence comme les autres par un mélange d’obligations et de plaisirs. Un froid glacial enveloppe le château de Versailles. Le premier ministre souffre d’un encombrement respiratoire persistant.

Une douleur sourde s’installe dans son abdomen. Le prince refuse pourtant d’interrompre ses audiences professionnelles. Il enchaîne les entretiens politiques tout au long de l’après-midi.

Il s’accorde un moment de répit avant son rendez-vous du soir avec le roi. Le duc fait appeler l’une de ses jeunes maîtresses, la duchesse de Falari. La jeune femme s’installe à ses côtés pour converser.

Soudain, le corps de Philippe d’Orléans s’affaisse lourdement. Le prince s’effondre dans son fauteuil sans laisser le moindre signe de conscience. La duchesse hurle de terreur pour appeler les secours.

Les antichambres de Versailles restent désespérément vides à cette heure. La jeune femme doit courir jusqu’à la cour basse pour trouver du monde. Plus d’une demi-heure s’écoule avant l’arrivée du premier médecin.

Les tentatives de saignée restent totalement vaines. L’ancien régent ne rouvrira plus jamais les yeux. Il s’éteint brusquement, s’épargnant ainsi une longue agonie et des adieux hypocrites.

La nouvelle de son décès foudroyant jette Versailles dans la stupeur. La course pour s’emparer du poste de premier ministre démarre sur-le-champ. Les prétendants potentiels doivent agir avec une rapidité extrême.

Le propre fils du défunt ne peut postuler. Le jeune duc de Chartres n’a que vingt ans et se trouve alors à l’opéra de Paris. L’éloignement géographique le disqualifie d’office.

Le précepteur du roi, l’évêque de Fréjus, possède une immense influence sur le souverain. Cependant, sa naissance médiocre freine ses ambitions immédiates. L’heure de Fleury n’a pas encore sonné.

Le duc de Bourbon profite habilement de la situation. Ce cousin du roi se trouve par chance dans les appartements royaux au moment du drame. Il monte immédiatement chez le monarque pour réclamer la place.

Louis XV pleure la mort de son oncle. L’adolescent perturbé consulte son précepteur du regard. Après un signe d’assentiment discret de Fleury, le roi accorde la charge au duc de Bourbon.

Le nouveau premier ministre prête serment immédiatement. En l’espace de quelques mois, les deux figures majeures de la régence ont disparu. La France tourne définitivement une page d’audace et de transition.