Dans cet épisode du podcast Métamorphose, l’animatrice Anne Ghesquière inversera les rôles traditionnels des médias en recevant Ali Rebeihi. Connu pour être la voix chaleureuse et bienveillante de l’émission quotidienne Grand bien vous fasse sur France Inter, le journaliste se livrera ici à l’exercice parfois inconfortable de l’interviewé.
Cette rencontre exclusive sera l’occasion d’explorer les coulisses de sa création littéraire avec la sortie de son nouveau roman policier intitulé Meurtre en chaîne, publié aux éditions Le masque.
Au fil de la discussion, l’homme de radio lèvera le voile sur ses influences anglaises, son rapport intime à la mort après un grave accident de santé, et sa vision profondément humaniste de la psyché. Cet échange d’une grande sensibilité mettra en lumière les passerelles évidentes qui existent entre son métier de journaliste axé sur la psychologie et son œuvre d’écrivain.
Résumé des points abordés
- Ce qu’il faut retenir
- Le cosy crime comme miroir des passions humaines
- L’exploration du couple et la réinvention des liens
- Le face-à-face avec la mort et le dialogue avec les absents
- La puissance thérapeutique de la lecture
- La culpabilité, la foi et le point de bascule criminel
- La radio comme mission de service public
Ce qu’il faut retenir
L’œuvre littéraire d’Ali Rebeihi s’inscrit pleinement dans le genre du cosy crime : il s’agit d’un sous-genre du roman policier qui enrobe les passions humaines les plus sombres, comme l’envie ou la colère, dans une atmosphère douillette, humoristique et profondément réconfortante pour le lecteur.
Une expérience de mort imminente causée par un accident cardiaque a radicalement transformé le journaliste : ce face-à-face inattendu avec sa propre finitude a fait naître en lui un calme intérieur profond et l’a libéré d’une grande partie de ses angoisses existentielles.
La littérature et le journalisme partagent la même mission fondamentale de compréhension de l’âme humaine : le romancier s’inspire de la formule de Georges Simenon, à savoir comprendre et ne pas juger, pour explorer les blessures psychologiques et les points de bascule qui peuvent mener des individus ordinaires à commettre des actes irréparables.
Le cosy crime comme miroir des passions humaines
Ali Rebeihi définira le style de ses romans avec une métaphore culinaire pour le moins imagée : il comparera le cosy crime à un beignet fourré au fumier. Derrière l’humour de cette formule se cache une réalité psychologique bien précise.
La pâte mœlleuse et le sucre représentent le cadre rassurant de l’histoire. L’action se situe dans une petite ville française fictive nommée Valmont-sur-Loin, un lieu pittoresque inspiré des paysages de la forêt de Fontainebleau.
Le fumier symbolise quant à lui la noirceur des affects qui agitent les personnages. Les ingrédients restent les mêmes que ceux d’un thriller psychologique classique : la jalousie dévorante, la rancœur ou la cupidité. La seule différence réside dans l’absence de tueurs en série sanguinaires et de scènes de violence gratuite à chaque page.
Ce genre littéraire offrira une douceur apparente. Il permettra pourtant d’évoquer des sujets sérieux comme le deuil, la résilience et la reconstruction personnelle.
L’héroïne de cette saga se nomme Alice Bonneville. Cette ancienne professeure de droit pénal et criminologue à la retraite mettra ses compétences au service des enquêtes locales. Pour l’auteur, le choix d’un personnage féminin fort était une évidence absolue.
Il puisera cette inspiration directement dans son histoire familiale. Élevé par une mère divorcée au sein d’une famille de cinq enfants et très proche de sa grand-mère maternelle, le journaliste vouera une immense admiration aux femmes résilientes.
Ses personnages refléteront la dignité des personnes modestes. La complicité entre Alice et sa femme de ménage illustrera l’importance cruciale des familles de cœur et des amitiés électives face aux conventions sociales.
L’exploration du couple et la réinvention des liens
Le roman mettra également en scène la relation singulière entre Alice et Haroun, un homme veuf qui tient un salon de thé d’inspiration britannique. Le duo fonctionnera sur le mode du chat et du chien, s’affrontant amicalement sur des questions de gastronomie et de pâtisserie.
L’auteur choisira délibérément d’explorer une zone grise sentimentale. Les deux protagonistes partageront une complicité évidente et une forte séduction, sans pour autant basculer dans une relation amoureuse ou sexuelle traditionnelle.
Ce choix narratif fera écho aux aspirations des nouvelles générations. Le romancier constatera avec intérêt que les jeunes bousculent aujourd’hui les injonctions traditionnelles liées à la vie de couple.
Il ne s’agira plus forcément de suivre un schéma tracé d’avance. Vivre dans des appartements séparés ou préserver des espaces de liberté totale sont autant de manières de réinventer la carte du tendre.
Pour des personnages quinquagénaires ayant déjà vécu une vie entière, cette liberté sera vécue comme un affranchissement total. Ils refuseront de s’encombrer des pressions sociétales qui leur ont pesé par le passé.
Le face-à-face avec la mort et le dialogue avec les absents
La thématique du deuil occupera une place centrale dans la discussion. Ali Rebeihi partagera une confidence intime et poignante au sujet de sa propre santé.
Il racontera comment il a frôlé la mort suite à un œdème pulmonaire aigu provoqué par une anomalie cardiaque méconnue, elle-même liée à sa naissance prématurée. Alors qu’il discutait au téléphone avec un ami, ses poumons se sont soudainement remplis d’eau.
Pendant ces minutes critiques où il a suffoqué, l’animateur ressentira un calme paradoxal et une forme de sérénité surprenante. Cet accident agira comme un véritable déclic existentiel.
L’expérience modifiera profondément son rapport à la finitude. En se plongeant dans les lectures des philosophes stoïciens et du psychiatre Irvin Yalom, il développera une approche apaisée de la disparition.
Cette vision transparaîtra dans ses écrits à travers le comportement d’Alice. La veuve entretiendra un dialogue invisible et régulier avec son défunt mari George.
Ce rituel ne relèvera pas de la morbidité : il s’agira plutôt d’un puissant moteur de reconstruction. Parler à ses morts permettra de garder en soi leur influence et leur amour pour mieux entamer un nouveau chapitre de son existence.
La puissance thérapeutique de la lecture
L’invité rappellera une citation d’Umberto Eco : celui qui ne lit pas n’aura vécu qu’une seule vie, la sienne, tandis que le lecteur aura vécu dix mille vies. La littérature fonctionnera à la fois comme une loupe grossissante sur les travers humains et comme un microscope braqué sur notre propre intériorité.
L’acte de lire favorisera le décentrement de soi. Il permettra d’épouser des perspectives totalement étrangères à notre quotidien et de développer une immense empathie pour autrui.
Les clubs de lecture décrits dans le roman serviront de laboratoire psychologique. À travers l’analyse d’une œuvre comme Bartleby le scribe d’Herman Melville, chaque personnage projettera ses propres névroses et son ego.
Ces réunions donneront lieu à des passes d’armes savoureuses et révélatrices de la diversité des caractères.
Ali Rebeihi évoquera ses lectures d’enfance comme les séries Fantômette ou Le Club des Cinq. Il concevra ses romans actuels comme des versions pour adultes de ces récits fondateurs qui l’ont tant marqué.
La culpabilité, la foi et le point de bascule criminel
Le deuxième tome de la saga explorera la mort suspecte d’un célèbre producteur de télévision. Ce point de départ sera le prétexte idéal pour aborder les notions religieuses de rédemption et de pardon.
L’un des personnages portera le fardeau d’une lourde culpabilité. Ce dernier cherchera le salut à travers une conversion tardive et un baptême à l’âge adulte.
Bien que se définissant lui-même comme agnostique, l’auteur se dira fasciné par le mystère de la foi. Il constatera le retour actuel des démarches spirituelles chez les adultes en quête de repères dans une époque trouble.
Pour l’écriture de ces passages, il sollicitera l’aide de son amie philosophe Laurence Devillairs afin de retranscrire avec exactitude l’intensité d’une crise de foi.
Le romancier refusera la fascination pour les profils de psychopathes ou de tueurs en série. Ce qui l’intéressera artistiquement, ce sont les criminels ordinaires qui nous ressemblent.
Il s’agira de comprendre les mécanismes psychologiques qui poussent un individu à franchir la ligne rouge sous le coup de la colère ou de la vengeance. Cette démarche visera à amener de la nuance, sans jamais chercher à absoudre ou à excuser la gravité de l’acte commis.
La radio comme mission de service public
La conversation déviera naturellement vers l’univers des médias que l’invité connaît sur le bout des doigts. Il dépeindra le quotidien des animateurs de radio comme un véritable travail de marathonien.
Préparer une émission quotidienne de premier plan exigera une discipline de fer et de longues heures de lecture. L’exercice laissera très peu de place aux mondanités et aux déjeuners professionnels prolongés.
Ali Rebeihi se remémorera avec émotion la période du premier confinement lié à la crise sanitaire. Il décrira l’angoisse tangible de la population et la panique visible sur les visages des citoyens.
Pendant cette période historique, son émission se transformera en un véritable refuge psychologique pour les auditeurs. Il évoquera le souvenir marquant d’une auditrice suicidaire prise en charge en direct par les psychiatres Christophe André et Aurélia Schneider.
Ce moment de grâce confirmera la valeur profonde du service public : apporter une parole calme, experte et rationnelle pour contrer les peurs collectives.
L’écrivain profitera de son livre pour égratigner avec humour les travers du milieu de la télévision. Il se souviendra de ses débuts en tant que stagiaire où la hiérarchie et les ego de certains animateurs vedettes interdisaient tout contact humain direct.
Aujourd’hui, il se félicitera d’évoluer dans des équipes bienveillantes, notamment aux côtés d’Agathe Lecaron. Il conclura sur l’importance pour les professionnels des médias d’accepter leur nature multiple.
Il utilisera l’image poétique de la boule à facettes : un objet qui conserve son unité centrale tout en présentant des aspects différents selon les interlocuteurs, une capacité d’adaptation essentielle pour créer un lien authentique avec le public.