Ce document propose une synthèse approfondie et immersive du témoignage de Jacques-Marie Bardintzeff, volcanologue de renom, lors de sa toute première expédition scientifique menée au Guatemala à la fin des années soixante-dix.
À travers ce récit, le chercheur partage l’excitation de l’aventure, la rigueur du travail de terrain face à des monstres de feu et la fascination intemporelle pour les secrets enfouis dans les profondeurs de la Terre.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
- Une quête scientifique pionnière : l’expédition de cinq semaines menée par un jeune chercheur de vingt-cinq ans constitue une étude comparative rare de trois volcans actifs et pourtant totalement différents, situés à seulement quelques dizaines de kilomètres les uns des autres.
- La traque des nuées ardentes : au-delà des simples coulées de lave, la recherche s’est concentrée sur les projections de cendres et les nuages de gaz toxiques destructeurs, des phénomènes extrêmement volatils qui nécessitent des prélèvements de matière immédiats malgré le danger mortel.
- L’apprentissage de la modestie face à la nature : entre les ponts suspendus artisanaux au-dessus du vide, la jungle dense, les routes balayées par des glissements de terrain et les journées de marche exténuantes, la volcanologie s’impose comme une discipline où la volonté humaine doit constamment s’adapter aux humeurs de la Terre.
Introduction à l’aventure volcanologique
Le voyage commence en mille-neuf-cent-soixante-dix-huit. À cette époque, prendre l’avion pour traverser l’Atlantique représente une véritable expédition, compliquée et onéreuse.
Le jeune chercheur Jacques-Marie Bardintzeff vient d’être recruté comme assistant à l’université Paris-Sud Orsay. Son directeur de laboratoire lui confie une mission de grande envergure pour sa thèse d’État : explorer les mécanismes des nuées ardentes.
Pour se préparer, son mentor lui remet un ouvrage de référence de sept cents pages sur l’éruption de la montagne Pelée survenue en Martinique. Ce texte scientifique pose les bases de l’étude de ces nuages brûlants de gaz et de cendres qui dévalent les flancs volcaniques à cinq cents kilomètres par heure, détruisant toute forme de vie sur leur passage.
L’opportunité se présente soudainement lorsqu’un bulletin d’alerte signale que trois volcans sont en éruption simultanée au Guatemala. Accompagné de son collègue Christian Lefèvre, un géologue plus expérimenté et hispanophone, le jeune homme s’envole vers l’inconnu, muni de lettres d’introduction diplomatiques et de visas de courtoisie en guise de sésame.
Le Pacaya et l’initiation aux laves tranchantes
Arrivés à Guatemala City avec un équipement rudimentaire composé de marteaux, de tamis et de carnets de terrain, les deux scientifiques se dirigent vers leur premier objectif : le volcan Pacaya.
Ce géant culmine à environ deux mille cinq cents mètres d’altitude. Dès leur approche, le paysage se transforme en un cône rougeâtre et brunâtre, témoignant d’une terre littéralement consumée. Un panache de fumée blanche s’échappe du cratère, un signe de bienvenue rassurant puisqu’il s’agit principalement de vapeur d’eau non toxique.
Le travail sur le Pacaya s’avère physiquement exigeant. Les laves basaltiques refroidies forment des surfaces pointues et acérées. La moindre chute peut provoquer de profondes coupures, semblables à des blessures causées par du verre brisé. Bien protégés par des vêtements longs, les chercheurs gravissent les flancs pour échantillonner différentes coulées accumulées au fil des siècles.
À l’aide de leur marteau, ils brisent la roche pour atteindre le cœur sain des basaltes, exempt de toute pollution de surface. À l’œil nu et à la loupe, ils consignent minutieusement la présence de cristaux d’olivine verte dans leurs précieux carnets, un rituel d’écriture manuelle qui rappelle les méthodes des grands naturalistes du dix-neuvième siècle.
La fin de cette première étape est marquée par une rencontre humaine simple et forte. En redescendant vers le village, les géologues, lestés de sacs de roches de vingt kilos, croisent un groupe d’agriculteurs locaux portant de lourds fagots de bois. Ensemble, dans un silence respectueux, ils partagent la fatigue de la marche et le sentiment du travail accompli.
Le Fuego et la mitraille des projections vulcaniennes
Le second volet de l’expédition mène les deux hommes vers le Fuego, un volcan impressionnant qui frôle les quatre mille mètres d’altitude. Contrairement au Pacaya et à son dynamisme hawaïen caractérisé par des coulées de lave fluides, le Fuego déploie une activité vulcanienne violente.
Toutes les quinze minutes, une détonation sourde retentit et un immense panache de cendres s’élève à des centaines de mètres dans le ciel. Les populations locales se sont habituées à ce rythme tellurique, continuant leurs activités quotidiennes sans prêter attention aux grondements.
Pour l’étudier, les scientifiques remontent des gorges profondes formées par d’anciennes rivières, appelées barankas. Ces couloirs naturels permettent d’observer des coupes géologiques parfaites, superposant les sédiments anciens et les dépôts récents.
Au cours de ces ascensions, le chercheur fait une découverte majeure : un tronc d’arbre entièrement carbonisé, englobé par une ancienne nuée ardente. Consumé à l’abri de l’air, le bois est devenu un charbon d’une qualité exceptionnelle. Ce prélèvement permettra plus tard, en laboratoire, de déterminer précisément par spectrométrie la température interne du nuage volcanique, estimée entre trois cents et cinq cents degrés.
Atteindre le sommet du Fuego est inenvisageable. À cette proximité, le panache de cendres se transforme en une véritable mitraille de blocs rocheux de la taille de ballons de rugby, rendant l’espérance de vie humaine quasi nulle. Pour observer le monstre en toute sécurité, les chercheurs s’allient à un étudiant local et gravissent l’Acatenango, un volcan voisin endormi. De ce belvédère, ils bénéficient d’une vue imprenable sur le dynamisme explosif du Fuego.
Le Santiagito et l’expérience de la roulette russe
L’ultime étape, la plus dangereuse, se situe dans la région de Quetzaltenango, un territoire reculé accessible uniquement par des pistes de cailloux. Le Santiagito est un dôme de lave visqueuse, né au début du vingtième siècle sur les flancs du Santa Maria.
Ici, le magma est riche en silice et en gaz, ce qui engendre des explosions imprévisibles et de redoutables nuées ardentes. Le parcours pour y accéder relève du parcours du combattant. Les chercheurs doivent notamment traverser un canyon sur un pont suspendu artisanal constitué de câbles et de planches espacées, une structure oscillante au-dessus du vide qu’ils franchissent un à un.
Sur les pentes du Santiagito, le sol est recouvert de pierres ponces, des roches vitreuses et légères nées du refroidissement rapide des gaz. Alors qu’ils effectuent leurs prélèvements de matière, un bruit fracassant retentit, faisant craindre le pire. Le volcan semble pourtant calme. Ce n’est qu’au retour, après s’être brièvement égarés dans la jungle et avoir retrouvé leur chemin grâce à l’aide providentielle d’une habitante, qu’ils découvrent l’origine du sinistre : un pan entier de la montagne s’est effondré, provoquant un glissement de terrain massif qui a balayé la piste et écrasé un véhicule.
Cette expérience extrême met en lumière la logistique harassante de la volcanologie de terrain, où les journées de marche peuvent atteindre vingt-deux heures d’efforts ininterrompus. Le mental prend alors le relais sur le physique pour franchir les derniers mètres et regagner la voiture avec des sacs lourdement chargés.
Le bilan d’une expédition fondatrice
De retour à Guatemala City, l’heure est au bilan. Les deux scientifiques se retrouvent avec un volume impressionnant de quatre cents kilogrammes de roches à rapatrier en France. Ne pouvant pas embarquer une telle cargaison en avion, ils doivent improviser des solutions d’expédition maritime.
Sur un marché local, ils achètent de grandes caisses en bois pour y conditionner les pierres, suscitant la curiosité des passants qui s’imaginent l’emballage de lingots d’or. Par sécurité, le chercheur prélève un petit fragment de la taille d’un sucre pour chaque échantillon, un double miniature conservé dans son sac à dos au cas où la cargaison principale viendrait à faire naufrage.
Confiées à un transporteur local, les caisses transitent par le port de Puerto Barrios, se mêlant aux conteneurs de cacao et de café en partance pour Le Havre. Quelques mois plus tard, la totalité des échantillons arrive à bon port, permettant la réalisation de lames minces pour les analyses microscopiques et chimiques.
Cette première mission réussie, complétée par la suite par des travaux au Costa Rica et en Indonésie, scelle définitivement la trajectoire professionnelle du jeune homme. Elle marque la transition cruciale entre le statut d’amateur passionné et celui de scientifique rigoureux, capable de déchiffrer les messages cachés derrière les colères de la Terre.