Article | Histoire de la voyance : de la Pythie de Delphes aux consultations en ligne

Prêtresses, augures, astrologues de cour, cartomanciennes, voix de la radio : chaque époque a eu ses devins, et chacune les a consultés avec les outils de son temps. L’oracle de Delphes a fonctionné pendant plus de mille ans, jusqu’à la fin du IVe siècle de notre ère. La pratique n’a pas disparu : un député reprenait en 2023, à l’Assemblée nationale, l’étude IFOP de décembre 2020 selon laquelle un Français sur quatre a consulté un voyant au moins une fois. Seul le canal a changé : depuis 2012, Malingo, voyance par téléphone, relie à des voyants sélectionnés par appel, tchat ou mail, de jour comme de nuit, tarif et durée fixés avant la séance.

Les grandes époques de l’histoire de la voyance

Huit haltes, de Delphes à l’écran :

  1. 🏛️ Antiquité
  2. 📜 Nostradamus
  3. 🃏 Cartomanciennes
  4. 📻 Médias
  5. 💻 Internet
  6. 🔎 Idées reçues
  7. ⚠️ Précautions
  8. 📅 Chronologie

Oracles et augures, la divination dans l’Antiquité

Dans le monde antique, interroger l’avenir n’était pas une affaire privée glissée entre deux rendez-vous : c’était un acte religieux et souvent politique. Grecs et Romains ont pourtant suivi deux voies très différentes, que l’on peut comparer point par point, de la personne qui parle au moment choisi :

CritèrePythie de DelphesAugures romains
Qui interprèteUne prêtresse d’Apollon, assise sur un trépied dans l’adyton du templeDes prêtres réunis en collège, insignes du lituus, un bâton recourbé
Signe observéLa parole inspirée de la prêtresseVol, cris et nourriture des oiseaux, tonnerre, éclairs
CalendrierLe 7 de chaque mois, pendant les neuf mois les plus chaudsAvant toute décision publique importante
EffectifJusqu’à trois Pythies à l’apogée de l’oracle3 sous les rois, 9 au IIIe siècle av. J.-C., 15 sous Sylla
Question typeCrésus doit-il attaquer les Perses ?Les dieux approuvent-ils cette action ?

Delphes

La version anglaise de Wikipédia situe l’oracle au plus tard au VIIIe siècle avant notre ère. L’article de Wikipédia sur la Pythie fait de Phémonoé la première prêtresse. Les consultations n’avaient lieu d’abord qu’une fois par an, le 7 du mois de Bysios, jour anniversaire d’Apollon, puis chaque mois à la même date. Sur une colonne du parvis figurait la célèbre maxime « Connais-toi toi-même », à côté de « Rien de trop ».

L’épisode le plus connu est rapporté par Hérodote : le roi de Lydie Crésus demande s’il doit attaquer les Perses, et l’oracle répond que s’il entreprend cette guerre, il détruira un grand empire. Sardes tombe vers 547 av. J.-C., Crésus est fait prisonnier : l’empire détruit était le sien. Le temple est détruit en 390 sous Théodose Ier, d’après Wikipédia en anglais.

Rome

À Rome, l’augure observait le ciel depuis un espace sacré délimité, le templum. Il notait si les oiseaux volaient seuls ou en groupe, leur direction, leurs cris ; faute d’oiseaux sauvages, on lâchait parfois des poulets sacrés élevés à cet effet. La légende de la fondation de Rome elle-même repose sur un tel présage, disputé entre Romulus et Remus.

Dès 44 av. J.-C., Cicéron consacre un dialogue en deux livres, De la divination, à ces pratiques. Son frère Quintus les défend en stoïcien, puis Cicéron les réfute : le doute face aux devins est donc aussi ancien que les devins eux-mêmes.

Nostradamus, figure de la prophétie à la Renaissance

Avec Michel de Nostredame, la prédiction quitte le temple pour l’imprimerie. Apothicaire, médecin selon plusieurs sources et astrologue, il doit sa célébrité à des livres vendus en librairie, bien plus qu’à des consultations. Les faits établis par Wikipédia et ses sources tiennent en quelques repères, loin des légendes qui circulent sur lui :

  • Naissance : 14 décembre 1503, à Saint-Rémy-de-Provence.
  • Almanachs : publiés chaque année à partir de 1550, avec des prédictions pour l’an à venir.
  • Prophéties : première édition le 4 mai 1555 à Lyon, chez l’imprimeur Macé Bonhomme, avec 353 quatrains.
  • Centuries : groupes de cent quatrains en principe ; la septième est restée incomplète.
  • Charge royale : nommé en 1564 médecin ordinaire et conseiller de Charles IX, lors du grand tour de France de la cour.
  • Décès : 2 juillet 1566, à Salon-de-Provence.

Portrait de Nostradamus peint par son fils César de Nostredame, vers 1614. Crédit : César de Nostredame, domaine public, via Wikimedia Commons.

L’édition la plus complète, parue deux ans après sa mort, compte 942 quatrains, pour un millier annoncé par l’auteur, qui parlait de « parachever la milliade ». Leur langue obscure, mêlant français, latin et allusions, explique qu’on leur prête encore aujourd’hui des sens très différents selon les lecteurs.

Cartomanciennes et salons, la voyance au XIXe siècle

Entre la Révolution et la Grande Guerre, Paris devient la capitale des devineresses à adresse fixe. On consulte dans un salon, on achète l’almanach de sa voyante. Trois noms dominent cette période, chacun associé à un support différent :

Mlle Lenormand

Née à Alençon le 27 mai 1772, morte à Paris en juin 1843, Marie-Anne Lenormand tire les cartes pour une clientèle choisie, dont l’impératrice Joséphine, avec qui elle aurait été très proche. Arrêtée en 1794 puis brièvement en 1803 et 1809, elle publie en 1814 ses Souvenirs prophétiques d’une sibylle. Wikipédia prévient toutefois qu’une partie de sa biographie vient d’une notice du XIXe siècle jugée imaginaire.

Le célèbre jeu de 36 cartes qui porte son nom n’est pas de sa main : il s’inspire d’un jeu de société de Nuremberg, Das Spiel der Hoffnung de Johann Kaspar Hechtel, paru vers 1799, et son nom n’a été apposé sur des jeux qu’après sa mort.

Tables tournantes

Le milieu du siècle voit naître le spiritisme. Après les phénomènes attribués aux sœurs Fox à Hydesville, dans l’État de New York, Hippolyte Léon Denizard Rivail découvre les tables tournantes à Paris en 1854 et publie, sous le nom d’Allan Kardec, Le Livre des Esprits le 18 avril 1857. Le médium, intermédiaire supposé avec les défunts, entre alors dans le vocabulaire courant.

Chiromancie

Anne Victorine Savigny, née en 1845, exerce sous le nom de Madame de Thèbes au 29 avenue de Wagram. Le pseudonyme lui aurait été suggéré par Alexandre Dumas fils ; elle publie L’Énigme de la main en 1901 et un almanach de prédictions à chaque Noël. On lui attribue l’annonce de la Première Guerre mondiale, attribution que rien ne permet de vérifier. Elle meurt le 24 décembre 1916.

Radio, Minitel, Audiotel : les voyants du XXe siècle

Au siècle suivant, la voyance ne change pas tant de méthode que de canal. La radio fait entrer les voyants dans chaque cuisine, puis le Minitel et les serveurs vocaux permettent de consulter sans se déplacer, en payant sur sa facture de téléphone. Quelques jalons, datés d’après les articles de Wikipédia sur Belline, Madame Soleil et le Minitel, montrent cette bascule vers la distance :

  • 1954 : Marcel Forget, dit Belline, s’installe comme voyant à Paris, rue de la Fontaine-Saint-Georges, où il exerce jusqu’en 1977.
  • 1966 : parution du Grand Tarot Belline chez l’éditeur France Cartes.
  • 1970 : le 14 septembre, Germaine Soleil, dite Madame Soleil, lance son émission en direct sur Europe 1.
  • 1972 : Belline est l’invité de Radioscopie, l’émission de Jacques Chancel sur France Inter, le 29 septembre.
  • 1984 : en février, ouverture du kiosque télématique, avec des services surtaxés au préfixe 36 15.
  • 1993 : année record du Minitel, avec 6,5 millions de foyers équipés.

Madame Soleil est alors si connue que le président Georges Pompidou lance en conférence de presse : « Je ne suis pas Madame Soleil ! ».

En parallèle, France Télécom commercialise Audiotel, son service de serveurs vocaux né dans les années 1980, associé à la série 08 36 selon la décision 98-1046 de l’ARCEP. Le principe du kiosque, décrit en 1999 par l’Autorité de la concurrence, est simple : l’opérateur facture l’appel puis reverse une part à l’éditeur. C’est l’ancêtre direct de la voyance « sans carte bancaire ».

Le téléphone et Internet dans l’histoire des voyants

Le Minitel s’éteint le 30 juin 2012, mais le numéro surtaxé lui survit, désormais strictement encadré. L’ARCEP fixe pour chaque préfixe un plafond du prix du service, qui s’ajoute au prix normal de l’appel. Voici les maxima hors TVA de sa page consacrée aux numéros, dans sa version de septembre 2026 :

PréfixePrix du service maximal (HT)Équivalent par appel (HT)
0810,05 € par minute0,125 € par appel
0820,167 € par minute0,417 € par appel
0890,667 € par minute2,50 € par appel

La décision ARCEP n° 2019-0954 fixe ainsi, TVA incluse, le plafond du 089 à 3 € l’appel ou 0,80 € la minute. Côté droit, le métier n’a plus de statut pénal particulier : l’article R. 34-7, qui punissait ceux qui faisaient métier de deviner, a disparu avec l’ancien code pénal le 1er mars 1994, rappelle la question écrite n° 6608.

Idées reçues sur l’histoire de la divination

Parce qu’elle est racontée surtout par des anecdotes, l’histoire des devins traîne de nombreuses approximations. Confronter quelques croyances répandues aux sources disponibles permet de séparer le récit enjolivé des faits documentés :

Idée reçueCe que disent les sources
La Pythie répondait à tout momentElle ne siégeait qu’un jour par mois, le 7, et pas en hiver
Nostradamus a écrit mille quatrainsIl en annonçait mille, l’édition la plus complète en compte 942
Mlle Lenormand a créé le jeu LenormandLe jeu dérive d’un jeu de Hechtel paru vers 1799, son nom a été ajouté après sa mort
Les grands voyants ne se trompaient pasEn 1964, France-Soir publie une chute mortelle d’Anquetil prédite par Belline ; le coureur remporte son cinquième Tour
La voyance a toujours été interdite en FranceUn article de l’ancien code pénal la sanctionnait, abrogé le 1er mars 1994
La consultation à distance est récenteLe kiosque surtaxé existe depuis 1984 sur Minitel

Précautions léguées par l’histoire de la voyance

Des arrestations de Mlle Lenormand aux débats parlementaires de 2023, l’histoire montre que la confiance accordée aux devins a toujours attiré des abus. En réponse à la question écrite n° 6608 de Laurent Croizier, publiée au Journal officiel le 27 juin 2023, le gouvernement rappelle le rôle de la DGCCRF et de la Miviludes. Avant toute consultation, quelques réflexes protègent votre budget comme votre libre arbitre :

  1. Tarif affiché : connaître le prix total avant de commencer, à la minute ou au forfait, et le préfixe du numéro appelé.
  2. Durée choisie : fixer soi-même une limite de temps, surtout au téléphone où les minutes défilent vite.
  3. Données protégées : ne jamais transmettre de coordonnées bancaires hors d’une page de paiement sécurisée.
  4. Offres de désenvoûtement : refuser tout rituel payant présenté comme urgent ou indispensable.
  5. Décisions gardées : traiter la séance comme un échange de réflexion, jamais comme un ordre à suivre.
  6. Recours connus : signaler une pratique commerciale douteuse à la DGCCRF, saisir le procureur en cas d’escroquerie.

La Miviludes précise qu’elle ne juge aucune croyance en tant que telle, mais qu’elle reste vigilante face aux pratiques qui privent une personne fragilisée d’une partie de son libre arbitre.

Récapitulatif chronologique de l’histoire des voyants

Pour garder en tête les grandes étapes, ce tableau classe chaque période selon sa figure marquante et le support qui permettait de consulter, du trépied de Delphes jusqu’à l’écran du smartphone :

PériodeFigure marquanteSupport de consultation
VIIIe siècle av. J.-C. à 390La Pythie de DelphesOracle au temple, un jour par mois
Royauté puis République romainesLe collège des auguresObservation des oiseaux dans le templum
1555NostradamusLivre imprimé et almanachs
Vers 1800 à 1843Mlle LenormandCartes et salon parisien
1901 à 1916Madame de ThèbesLignes de la main et almanach annuel
1954 à 1977BellineCabinet, tarot et radio
1970 à 1993Madame SoleilÉmission en direct sur Europe 1
1984 à 2012Kiosque télématiqueMinitel 36 15 et Audiotel
Depuis 2012Plateformes en ligneTéléphone, tchat, mail

Vos questions sur l’histoire de la voyance

Qui est la première voyante connue de l’histoire de la voyance ?

La figure la plus ancienne bien documentée est la Pythie de Delphes, prêtresse d’Apollon. La tradition nomme Phémonoé comme première Pythie, et l’oracle fonctionnait au plus tard au VIIIe siècle avant notre ère.

Quelle différence entre une Pythie et un augure romain ?

La Pythie parlait sous l’inspiration du dieu, alors que l’augure lisait des signes extérieurs, surtout le vol et les cris des oiseaux. Cicéron distinguait déjà cette divination inspirée de celle qui relève d’un savoir technique.

Quand Nostradamus a-t-il publié ses Prophéties ?

La première édition date du 4 mai 1555, à Lyon, chez l’imprimeur Macé Bonhomme. Elle contenait 353 quatrains ; l’édition parue deux ans après sa mort, en 1568, en compte 942, répartis en centuries.

Le jeu Lenormand vient-il vraiment de Mlle Lenormand ?

Non, le jeu de 36 cartes est postérieur à sa mort en 1843. Il reprend un jeu de société de Johann Kaspar Hechtel paru vers 1799 à Nuremberg, et des éditeurs ont ensuite utilisé son nom pour le vendre.

Quand la voyance par téléphone est-elle apparue en France ?

Elle s’est développée avec les services surtaxés des années 1980 : le kiosque Minitel ouvre en février 1984 et France Télécom lance Audiotel, ses serveurs vocaux, à la même période. Le paiement passait par la facture téléphonique.

La voyance était-elle interdite dans l’histoire de France ?

Oui, pendant longtemps : l’ancien code pénal punissait les devins de métier, jusqu’à sa disparition le 1er mars 1994. La pratique est libre depuis, mais un voyant répond comme n’importe quel commerçant du droit de la consommation et des délits d’escroquerie.

Sources

  • Wikipédia en français : notices Pythie, Crésus, Nostradamus, Marie-Anne Lenormand, Le Livre des Esprits, Madame de Thèbes, Marcel Belline, Madame Soleil et Minitel, lues en octobre 2026.
  • Wikipédia en anglais : Pythia, Augur, De Divinatione et Lenormand cards, pour l’Antiquité romaine et le jeu de Hechtel (octobre 2026).
  • ARCEP : page numérotation (version de septembre 2026), décisions 98-1046 et 2019-0954 sur les numéros surtaxés.
  • Autorité de la concurrence : décision 99-A-10, qui décrit le fonctionnement du kiosque télématique (1999).
  • Assemblée nationale : question n° 6608 posée le 21 mars 2023, réponse du gouvernement au Journal officiel du 27 juin 2023.