Lors d’une conférence tenue à Poitiers, l’ancien footballeur international et président de fondation Lilian Thuram s’associe à l’historien Pascal Blanchard pour interroger la mémoire collective et décortiquer un phénomène longtemps méconnu : l’invention du sauvage à travers les zoos humains.
Devant un public réuni pour débattre de l’altérité et des discriminations, les deux intervenants croisent leurs expertises pour mettre en lumière la manière dont ces représentations du passé continuent d’irriguer le racisme contemporain.
En analysant l’envers de ces spectacles populaires du XIXe et du XXe siècle, ils rappellent que le racisme n’est pas une donnée naturelle mais une construction intellectuelle et culturelle dont il convient de déconstruire les mécanismes.
Ce qu’il faut retenir
- Une industrie mondiale du spectacle : entre le XIXe siècle et 1940, les exhibitions ethniques ont réuni plus d’un milliard et demi de visiteurs à travers le globe, façonnant à grande échelle l’illusion d’une supériorité raciale occidentale.
- L’invention intellectuelle du sauvage : le concept du sauvage ne relève pas de la réalité biologique mais d’une mise en scène scrupuleusement élaborée par la science, les médias et les états coloniaux pour fabriquer une frontière artificielle entre « eux » et « nous ».
- La persistance des réflexes postcoloniaux : bien que les formes explicites de ségrégation et de colonisation appartiennent au passé, les représentations hiérarchiques nées de cette époque continuent d’alimenter le sexisme, l’homophobie et le racisme moderne.
Une mécanique industrielle de l’exhibition
Au milieu du XIXe siècle, l’Occident ne se contente pas de formaliser des théories raciales dans des traités réservés à des élites intellectuelles. Il déploie une véritable industrie du spectacle capable de diffuser ces théories auprès des masses. Des impresarios parcourent le globe pour recruter des populations indigènes et les transporter en Europe, en Amérique ou au Japon. Ces exhibitions s’inscrivent dans une logistique commerciale rodée, avec contrats de travail, billets d’entrée et cartes postales vendues par millions aux visiteurs.
De Paris à Saint-Pétersbourg, en passant par de petites villes de province, des foules immenses viennent observer ce qu’on leur présente comme la vérité du monde lointain. Pour plus de 99 % des Européens qui ne quitteront jamais leur continent avant le milieu du XXe siècle, ces événements constituent l’unique point de contact avec l’étranger. Les visiteurs repartent convaincus que les peuples exhibés sont fondamentalement différents et biologiquement inférieurs, légitimant ainsi la domination coloniale sans susciter de rejet moral majeur.
Toutes les régions de la planète sont concernées par cette dynamique de la monstration. Les Aïnous du Japon, les Fuegiens de la Terre de Feu, les Kalinas de Guyane ou les Kanaks de Nouvelle-Calédonie se retrouvent tour à tour placés au centre de cette scénographie de l’altérité. En désignant systématiquement un groupe comme sauvage, la société occidentale fabrique en miroir sa propre identité civilisée et consolide son sentiment de supériorité.
La mise en scène du sauvage et la complicité de la science
Le statut de sauvage ne relève pas d’une identité réelle, mais d’une performance imposée et rémunérée. Les individus exhibés doivent interpréter un rôle précis, conforme aux attentes et aux fantasmes des spectateurs. Ils sont contraints d’arborer des tenues rudimentaires, de mime des rites guerriers ou de simuler des comportements bruts, participant malgré eux à l’élaboration d’un stéréotype tenace. La répétition de ces représentations forge un imaginaire collectif partagé par plusieurs générations.
À cette époque, la science dominante soutient et nourrit le phénomène. Les anthropologues et les théoriciens de la race fréquentent les coulisses des exposants pour mesurer les crânes, observer les corps et consigner des typologies raciales. Les observations réalisées dans le cadre de ces spectacles viennent alimenter la littérature scientifique, laquelle sert à son tour de caution aux gouvernements et aux organisateurs d’expositions universelles pour institutionnaliser la hiérarchie humaine.
L’effet cumulatif du discours scientifique, de l’imagerie populaire et de la validation étatique rend le doute difficile pour l’opinion publique. Les journaux, la littérature enfantine et plus tard le cinéma intègrent cette grille de lecture. Ainsi, l’idée d’une humanité à plusieurs vitesses s’installe naturellement dans les esprits, dispensant la majorité des citoyens de toute remise en question éthique.
De l’histoire aux préjugés contemporains
Si la pratique des zoos humains décline jusqu’à disparaître autour de 1940, ses séquelles culturelles demeurent vivaces. Les structures mentales héritées de cette période ne s’effacent pas automatiquement avec la fin des empires coloniaux. Les schémas de pensée qui séparent l’humanité en catégories distinctes continuent de s’exprimer dans les discours politiques, les médias et les interactions quotidiennes, traduisant l’absence de véritable travail de décolonisation des mentalités.
Le racisme, à l’instar du sexisme ou de l’homophobie, résulte d’un apprentissage culturel progressif. Nul ne naît avec la conviction d’être supérieur à autrui ; cette certitude se construit à travers l’éducation, les récits collectifs et le langage. Prendre conscience de cet héritage permet aux citoyens d’interroger leurs propres conditionnements et de comprendre l’origine des discriminations qui persistent dans le corps social.
La question du droit et de la mémoire se manifeste également par des enjeux matériels très concrets, comme la restitution des corps de personnes mortes durant ces exhibitions et conservées dans les réserves de certains musées occidentaux. La restitution de ces restes humains à leurs pays d’origine symbolise une étape indispensable pour réparer l’histoire et restituer aux victimes leur pleine dignité d’êtres humains.
Déconstruire le stéréotype pour bâtir l’égalité
Face à la résurgence des tensions identitaires et du rejet de l’autre, la responsabilité collective implique de ne pas laisser le terrain aux discours d’exclusion. Chaque génération fait face au risque de créer ses propres figures du sauvage en stigmatisant de nouveaux groupes sur des critères sociaux, religieux ou ethniques. L’accès à une information critique et l’analyse de l’histoire sont essentiels pour empêcher la réitération de ces mécaniques d’exclusion.
Le rôle des acteurs éducatifs, des familles et des institutions culturelles apparaît alors déterminant pour renouveler les récits et démanteler les stéréotypes dès le plus jeune âge. En interrogeant la manière dont les représentations façonnent le regard, il devient possible de transformer les comportements et d’opposer aux réflexes de rejet une exigence d’égalité réelle et partagée.