Dans cet épisode de l’émission Avec philosophie diffusée sur France Culture, la journaliste Géraldine Muhlmann reçoit les chercheuses et spécialistes d’Hannah Arendt, Aurore Mréjen et Carole Widmaier. Ensemble, elles décortiquent la relecture originale que la philosophe allemande livre de l’œuvre d’Emmanuel Kant.
En mettant en lumière la faculté de juger, cet échange montre comment l’exercice de la pensée conditionne directement la possibilité d’une existence politique et évite l’effondrement moral des sociétés.
Ce qu’il faut retenir
- L’incapacité de penser mène à la banalité du mal : l’observation d’Adolf Eichmann révèle qu’un individu peut commettre les pires atrocités par simple conformisme et refus d’exercer un dialogue intérieur avec lui-même.
- Le jugement politique s’inspire du jugement esthétique kantien : face aux événements inédits de l’histoire, il ne s’agit pas d’appliquer une règle préexistante, mais de déployer un jugement réfléchissant qui part du cas particulier.
- Une pensée élargie indispensable à la démocratie : juger exige d’activer son imagination pour adopter virtuellement le point de vue d’autrui, s’appuyer sur des exemples éclairants et assumer la responsabilité d’agir dans le monde commun.
Eichmann et l’incapacité de penser du point de vue d’autrui
Au début de sa dernière grande entreprise philosophique intitulée La vie de l’esprit, Hannah Arendt revient sur une expérience fondatrice. En 1961, elle assiste au procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem.
L’homme qui fait face aux juges ne présente pas le visage d’un monstre démoniaque. Il s’exprime dans un langage administratif stéréotypé et utilise continuellement des phrases toutes faites.
Pour la philosophe, cette pauvreté de langage dissimule un mal plus profond : l’incapacité de penser. Eichmann s’est entouré d’un mécanisme de défense étanche contre la parole des autres et contre la réalité même.
C’est précisément ce constat qui donne naissance au concept souvent mal interprété de la banalité du mal. Il ne s’agit nullement de minimiser les crimes commis ou de dédouaner l’accusé.
Arendt affirme la responsabilité entière du criminel. Elle dénonce simplement une démission terrifiante de la conscience personnelle.
Pendant son procès, Eichmann va jusqu’à citer l’impératif catégorique d’Emmanuel Kant. Il prétend avoir adapté la loi morale à l’usage domestique de l’obéissance au régime nazi.
Il a ainsi substitué la volonté du dirigeant à l’exercice autonome de sa raison. Il s’est épargné le travail critique de la pensée.
Penser exige pourtant un entretien permanent avec soi-même. La philosophe reprend ici le modèle socratique du dialogue intérieur.
Refuser ce dialogue transformera l’individu en un sujet sans racines. Un tel homme devient capable d’exécuter n’importe quel ordre criminel pour peu que sa société en fasse la norme.
Du jugement déterminant au jugement réfléchissant chez Kant
Afin de comprendre comment prévenir un tel effondrement moral, Arendt se tourne vers la philosophie d’Emmanuel Kant. Son attention ne se porte pas sur la morale kantienne traditionnelle, jugée trop rigide.
Elle privilégie la Critique de la faculté de juger de 1790. Ce texte traite initialement du jugement esthétique et de notre appréciation du beau.
Kant distingue traditionnellement deux manières de juger : le jugement déterminant et le jugement réfléchissant. La distinction s’avère essentielle pour penser la politique.
Le jugement déterminant part d’un concept universel déjà connu. Il suffit alors de classer ou d’ordonner le cas particulier sous ce concept général.
Le jugement réfléchissant fonctionne dans le sens inverse. Il se trouve confronté à une réalité singulière sans disposer d’aucun critère préalable ou de règle établie.
Face à la nouveauté absolue de la politique, nous sommes dépourvus de règles automatiques. Nous ne pouvons pas subsumer les événements historiques sous des catégories toutes faites.
Arendt montre que le jugement politique authentique est nécessairement un jugement réfléchissant. Il part du particulier pour élaborer du sens.
Juger exige ainsi de faire face à l’incertitude du présent. C’est accepter de prendre un risque intellectuel sans la garantie d’une vérité absolue.
La mentalité élargie et le rôle de l’imagination
Comment parvenir à un jugement valide si nous ne disposons d’aucune règle préalable ? La réponse d’Arendt réside dans le concept kantien de mentalité élargie.
Pour élaborer une pensée critique, il est indispensable de sortir de son seul point de vue individuel. Cela nécessite la mise en œuvre d’une capacité spécifique : l’imagination.
Grâce à l’imagination, nous pouvons nous représenter le point de vue d’autrui. Il ne s’agit pas d’adopter aveuglément l’opinion des autres ou de faire un simple sondage.
Il s’agit plutôt de visiter en pensée d’autres perspectives. On s’interroge sur la manière dont d’autres êtres humains perçoivent une même situation.
Ce déplacement de la pensée confère au jugement sa valeur d’impartialité. Plus la pensée intègre de points de vue potentiels, plus elle devient représentative et robuste.
Le jugement possède ainsi une nature fondamentalement publique. Il ne peut pas se cantonner à une sphère purement intime ou privée.
L’espace politique est composé à la fois d’acteurs qui agissent et de spectateurs qui jugent. Les spectateurs tissent la communauté politique en échangeant leurs appréciations.
Juger constitue une manière de réintégrer le monde commun après le retrait temporaire qu’exige la réflexion. Cela permet de placer une marque durable dans notre réalité partagée.
L’exemplarité et la responsabilité politique de juger
En l’absence de lois universelles pour nous guider, sur quoi pouvons-nous appuyer notre jugement ? Arendt répond à cette question par la théorie de l’exemple.
Contrairement aux modèles rigides que l’on applique machinalement, l’exemple conserve toute sa singularité. Il s’agit d’un cas particulier doté d’une validité générale.
Des figures historiques ou fictives nous servent de repères. Socrate incarne ainsi le courage de l’exigence morale, tandis qu’Achille symbolise le courage guerrier.
Ces exemples constituent la compagnie que nous choisissons pour orienter nos vies. Nous décidons consciemment avec qui nous souhaitons penser et dialoguer.
Arendt pousse son cri d’alarme contre une tendance moderne préoccupante : la réticence généralisée à juger. Nombre de nos contemporains refusent de se prononcer sous prétexte qu’ils manquent d’informations.
Cette attitude d’indifférence est perçue par la philosophe comme un immense danger politique. Attendre passivement que l’histoire juge à notre place revient à se démettre de notre responsabilité.
Si les citoyens renoncent à juger, ils abandonnent l’action et le pouvoir à des individus qui n’ont aucun souci du monde. Le refus de juger prépare ainsi le terrain aux régimes autoritaires.
Juger demande du courage. C’est accepter le risque de l’erreur pour préserver notre liberté et garantir l’habitabilité de notre monde commun.