L’histoire retient souvent de l’impératrice Élisabeth d’Autriche, la célèbre Sissi, l’image romancée d’une jeune souveraine à la beauté légendaire. Pourtant, la réalité des dernières années de sa vie s’avère beaucoup plus sombre et mélancolique, marquée par une fuite perpétuelle et des drames familiaux incessants.
Dans ce récit historique captivant, Franck Ferrand retrace avec précision les ultimes semaines de cette impératrice errante, depuis ses adieux déchirants avec l’empereur François-Joseph jusqu’à son assassinat tragique et absurde sur les quais de Genève. Ce texte propose une immersion profonde dans les rouages d’un destin brisé, révélant la complexité d’une femme profondément inadaptée aux rigueurs de la cour viennoise.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
L’essentiel du message de cette chronique historique se résume en trois points clés percutants :
- Une souveraine en fuite permanente : Sissi fuyait constamment la cour de Vienne et les obligations impériales qu’elle détestait, menant une existence nomade et incognito à travers l’Europe pour tenter d’échapper à sa propre mélancolie.
- Le poids d’une lignée maudite : la vie de l’impératrice a été jalonnée par une accumulation de deuils tragiques, notamment le suicide de son fils Rodolphe et la mort de proches, plongeant la souveraine dans une dépression profonde et une anorexie sévère.
- Un assassinat absurde et fortuit : la mort de Sissi à Genève n’est pas le résultat d’un complot politique ciblé, mais l’acte isolé d’un anarchiste italien qui cherchait simplement à tuer n’importe quelle personnalité célèbre pour faire parler de lui.
Une séparation prémonitoire à Bad Ischl
Tout commence au cœur de l’été, dans la province autrichienne du Tyrol. L’empereur François-Joseph et son épouse Élisabeth quittent leur résidence d’été pour se rendre à la gare du village.
Ce lieu est chargé de souvenirs puisque c’est ici même qu’ils s’étaient rencontrés plusieurs décennies auparavant. Malgré les années et une union parfois inégale, les deux époux se tiennent par la main dans la calèche impériale.
L’empereur, profondément casanier, n’est là que pour accompagner sa femme. Fidèle à ses habitudes, l’impératrice est à nouveau sur le départ pour un long périple.
Elle prévoit de visiter sa famille en Bavière avant de chercher le repos en Suisse, sur les rives du lac Léman. Son train de luxe, doté d’un salon somptueux et d’aménagements privés, l’attend sur le quai.
Au moment du départ, les témoins remarquent l’émotion intense de l’empereur. François-Joseph suit longuement des yeux le convoi qui s’éloigne, restant figé sur le quai comme écrasé par un sombre pressentiment.
Il doit rester à Vienne pour préparer les cérémonies de son jubilé marquant ses cinquante ans de règne. Il promet cependant à Sissi de la rejoindre en Suisse quelques semaines plus tard, ignorant qu’il ne la reverra jamais vivante.
L’impératrice errante et la malédiction des Habsbourg
À la fin du mois d’août, la souveraine s’installe à Montreux, fascinée par la beauté des paysages qui se mirent dans le lac. Sissi est alors une femme d’une soixantaine d’années, profondément transformée par les épreuves de l’existence.
Depuis le compromis qui l’a couronnée reine de Hongrie, elle a développé un rejet viscéral de la cour de Vienne et de ses palais officiels. Son mari, éperdument amoureux, accepte toutes ses excentricités, ses longues absences et sa passion dévorante pour l’exercice physique et l’équitation.
La presse viennoise s’en amuse, mais la réalité de l’impératrice est tragique. Sissi ne s’habille plus qu’en noir, portant le deuil d’une existence brisée par une série de catastrophes familiales.
La liste des malheurs qui frappent les Habsbourg est effrayante et donne l’image d’une famille maudite. Sa sœur meurt brûlée vive dans un incendie à Paris, son cousin Louis II de Bavière se noie dans des conditions mystérieuses, et plusieurs de ses frères et sœurs disparaissent prématurément.
Le drame absolu reste le suicide officiel de son fils unique, le prince héritier Rodolphe, survenu à Mayerling. À ce calvaire mental s’ajoute l’exécution de son beau-frère, l’éphémère empereur du Mexique, fusillé des années plus tôt.
Cette accumulation de tragédies plonge Élisabeth dans une dépression chronique et une anorexie sévère. Pour une taille d’un mètre soixante-douze, elle ne pèse que quarante-quatre kilos et affiche un tour de taille minuscule de quarante-sept centimètres.
Malgré la souffrance et la maigreur, elle conserve un port majestueux et une beauté que le malheur n’altère pas. Le voyage reste son unique refuge, une fuite permanente loin d’une société autrichienne qu’elle exècre.
Le séjour à Genève et les mauvais présages
En cette fin d’été, l’impératrice voyage sous un strict incognito, accompagnée de sa fidèle dame d’honneur, la comtesse Irma Sztáray. Sissi apprécie par-dessus tout cet anonymat qui lui permet de se promener comme une simple touriste.
Pourtant, sa tranquillité est fragile. Lors d’une promenade, un passant la reconnaît et prend un cliché, qui restera la toute dernière photographie de la souveraine de son vivant.
Elle décide de traverser le lac Léman pour passer une journée à Genève. Le séjour commence sous de bons auspices, l’impératrice affichant une excellente humeur lors d’un déjeuner chez la baronne de Rothschild.
La situation se complique lorsque l’hôte fait hisser le pavillon impérial sur sa villa, alertant les badauds de la présence d’une haute lignée. De retour à l’hôtel Beau-Rivage, Sissi reçoit une lettre enflammée de son époux, qui lui dit à quel point sa solitude lui pèse.
En fin de journée, alors que l’impératrice se repose dans un jardin public en mangeant une pêche, un événement étrange se produit. Un corbeau surgit et fait tomber le fruit d’un battement d’ailes.
Très pâle, Élisabeth y voit immédiatement un présage funeste, les corbeaux annonçant toujours un malheur chez les Habsbourg. La nuit suivante est agitée, la souveraine ne parvenant à s’endormir que très tard sur son lit de fer portable.
Le drame sur le quai du Mont-Blanc
Le lendemain matin, Sissi refuse la présence de son service de sécurité, voulant marcher seule avec sa dame de compagnie pour faire des emplettes. La comtesse Irma Sztáray est inquiète de cette solitude au milieu de la foule, mais elle doit céder aux exigences de l’impératrice.
En début d’après-midi, les deux femmes doivent embarquer sur le bateau public pour retourner à Montreux. Pressées par le temps, elles quittent l’hôtel à pied et se dirigent vers l’embarcadère alors que les passagers montent à bord.
C’est à ce moment qu’un jeune homme de vingt-cinq ans au comportement suspect surgit sur le quai désert. L’individu s’avance rapidement, feint de trébucher et s’effondre brutalement sur l’impératrice en levant le poing.
Sous le choc, Élisabeth tombe à la renverse et sa tête cogne le sol. L’agresseur prend immédiatement la fuite tandis qu’un cocher se précipite pour relever la victime.
Sissi, simplement décoiffée et rouge d’émotion, ne réalise absolument pas la gravité de la situation. Elle pense que l’homme voulait lui voler sa montre et refuse de retourner à l’hôtel, affirmant qu’elle a eu plus de peur que de mal.
Elle parcourt les derniers mètres à pied et monte sur le navire. Ce n’est qu’une fois le bateau éloigné du quai que l’impératrice change de couleur et se plaint d’une violente douleur à la poitrine avant de s’effondrer inconsciente.
Une fin tragique et absurde
Face à l’urgence, la comtesse Irma Sztáray dégrafe la robe de la souveraine et coupe son corset pour lui permettre de respirer. Elle découvre alors une minuscule tache de sang sur le vêtement, juste au-dessus du cœur.
Comprenant qu’il s’agit d’un attentat, elle révèle la véritable identité de la victime au capitaine du navire. Le bateau fait immédiatement demi-tour pour revenir à Genève.
L’impératrice est transportée d’urgence vers l’hôtel Beau-Rivage sur une civière improvisée avec des rames et de la toile. Malgré l’arrivée rapide des médecins, la blessure est fatale : le poinçon utilisé par l’agresseur a traversé la cage thoracique, transpercé le poumon et touché le cœur.
L’impératrice Élisabeth s’éteint en début d’après-midi sans jamais avoir repris connaissance. À Vienne, l’empereur François-Joseph reçoit la terrible nouvelle par télégramme alors qu’il écrivait une lettre tendre à son épouse.
Effondré dans son fauteuil, l’empereur réalise que le destin vient de lui enlever son seul véritable amour. L’assassin, arrêté par des passants, s’avère être un anarchiste italien du nom de Luigi Lucheni.
Cet homme n’avait aucun motif politique précis contre l’Autriche, il cherchait simplement à tuer une célébrité pour s’assurer une sinistre notoriété. Ayant manqué le duc d’Orléans quelques jours plus tôt, il avait choisi Sissi après avoir lu sa présence dans les journaux.
Les funérailles grandioses de l’impératrice ont lieu une semaine plus tard à Vienne, en présence de nombreux chefs d’État. Sissi repose désormais dans la crypte des Capucins, laissant derrière elle le souvenir d’un destin exceptionnel qui s’est achevé par un coup de théâtre aussi tragique qu’inattendu.