La conférence de Jean-Marc Dubost, docteur en ethnobiologie, nous plonge au cœur des forêts du Laos pour explorer un phénomène fascinant : l’automédication chez les éléphants de village et le partage de ces savoirs médicinaux avec les humains. À travers une approche qui croise l’ethnologie et l’éthologie, le chercheur met en lumière l’existence d’un véritable patrimoine thérapeutique multispécifique.

Cette relation unique entre les cornacs, ces hommes qui vivent et travaillent au quotidien avec les pachydermes, et leurs animaux révèle des capacités cognitives insoupçonnées et pose des questions cruciales sur la conservation des écosystèmes et des cultures locales.

Ce qu’il faut retenir

  • Les éléphants possèdent des compétences d’automédication complexes : ils consomment des plantes, des écorces et des racines spécifiques pour traiter des pathologies précises, comme les troubles gastro-intestinaux ou les inflammations.
  • Un patrimoine médicinal partagé unit les humains et les animaux : les cornacs observent les éléphants pour enrichir leur propre pharmacopée, ce qui démontre une transmission de savoirs de l’animal vers l’homme.
  • La préservation des savoirs implique celle des milieux naturels : si la forêt disparaît, les ressources médicinales s’éteignent avec elles, entraînant la perte définitive d’une culture thérapeutique hybride et unique.

Introduction à l’automédication animale

L’observation des animaux qui se soignent eux-mêmes n’est pas un fait nouveau.

Depuis l’Antiquité, des naturalistes comme Aristote ou Pline l’Ancien ont consigné des récits de loups ou d’ours utilisant des plantes pour se purger.

La mémoire de ces comportements s’est ancrée dans la langue française : l’ail des ours, par exemple, évoque ces plantes que les plantigrades recherchent au sortir de leur hibernation pour relancer leur transit digestif.

L’automédication se manifeste sous deux formes principales : externe et interne.

Sur le plan externe, de nombreuses espèces d’oiseaux intègrent des végétaux aromatiques dans leurs nids afin d’en assainir l’environnement et de favoriser la croissance des oisillons.

Certains mammifères recourent à des frictions cutanées.

C’est le cas des singes capucins du Costa Rica : ils broient des agrumes, de la clématite et du poivrier pour en faire une pâte.

Ils s’en enduisent ensuite le corps pour repousser les parasites.

Des applications de cataplasmes ont également été documentées chez les grands singes.

Un orang-outan a été observé en train de soigner une plaie profonde à la joue en mastiquant une liane médicinale et en appliquant le mastic directement sur sa blessure pendant plusieurs jours, jusqu’à sa guérison complète.

Les usages internes s’avèrent tout aussi spectaculaires.

Les perroquets d’Amazonie consomment des graines hautement toxiques.

Pour neutraliser ces poisons, ils ingèrent de l’argile rouge sur les falaises avant de se nourrir : cette substance tapisse leurs muqueuses et absorbe les alcaloïdes.

Chez les chimpanzés, les bonobos et les gorilles, l’ingestion mécanique de feuilles rugueuses à pilosités permet de décrocher les parasites intestinaux : les feuilles sont avalées entières, sans être mastiquées, et agissent comme une véritable brosse intestinale avant d’être évacuées avec les vers.

Liens avec la médecine traditionnelle

Les humains ont largement profité des savoirs zoopharmacognosiques pour développer leurs propres remèdes.

La découverte du café proviendrait de bergers éthiopiens : ils s’étaient aperçus de l’excitation inhabituelle de leurs chèvres après la consommation de certaines baies.

Un abbé local utilisa ensuite ces fruits pour concevoir une boisson capable d’aider ses moines à rester éveillés durant les offices de nuit.

En Thaïlande, les populations nomment une plante spécifique la salive de belette : selon les croyances locales, cet animal consomme ce végétal avant de chasser pour neutraliser le venin des serpents.

Aujourd’hui, cette même plante sert de traitement traditionnel humain contre les morsures de reptiles et les piûres de scorpions.

Dans l’Himalaya pakistanais, les bergers de yaks imitent les oiseaux et les mammifères sauvages : ils cueillent des plantes du genre berbéris pour panser les blessures de leur bétail.

Chez les éléphants sauvages, les exemples abondent également.

Une éléphante gestante a été suivie alors qu’elle effectuait un détour de vingt kilomètres pour consommer intégralement un arbuste de la famille des borraginacées : quatre jours plus tard, elle mettait bas.

Les femmes kényanes emploient précisément cette plante en infusion pour déclencher le travail lors des accouchements.

En Tanzanie, une autre étude montre que les éléphants souffrant de maux d’estomac mâchent des feuilles spécifiques, y injectent de l’eau avec leur trompe, laissent macérer la préparation dans leur bouche, puis avalent le liquide avant de recracher les fibres.

Ces observations posent une question fondamentale : s’agit-il d’une réelle automédication ou d’une simple projection anthropomorphique ?

Étude systématique auprès des cornacs au Laos

Pour dépasser le stade des anecdotes, Jean-Marc Dubost a mené une enquête approfondie auprès des cornacs du Laos.

Le choix de cette région s’explique par la persistance d’un mode de gestion très traditionnel des éléphants de village.

Ces animaux ne sont pas nourris artificiellement et leur reproduction reste libre.

Durant la saison des pluies, les éléphants sont relâchés en totale liberté dans la forêt pendant cinq à six mois : ils y développent des comportements identiques à ceux de leurs congénères sauvages.

Les cornacs s’accordent sur un principe : le meilleur moyen de guérir un éléphant malade est de le laisser tranquille en forêt.

L’animal sait exactement ce dont il a besoin.

L’inventaire ethnobotanique réalisé avec les cornacs a permis de recenser plus d’une centaine de plantes consommées par les éléphants.

Parmi elles, une vingtaine sont spécifiquement recherchées en cas de maladie ou durant la période de maternité.

Les éléphants ciblent ces végétaux pour soigner des troubles digestifs, des états de fatigue, de la léthargie ou des blessures.

De manière remarquable, les parties choisies par l’animal sont principalement les racines et les écorces : cela correspond exactement aux préférences de la pharmacopée traditionnelle humaine d’Asie du Sud-Est.

Une observation frappante a été filmée dans un centre de conservation : un éléphant affaibli par une blessure chronique, qui dépérissait malgré les soins vétérinaires, a été relâché en forêt.

Il s’est dirigé immédiatement vers un arbre précis pour en consommer toute l’écorce.

L’arbre en question possède des propriétés anti-inflammatoires reconnues : il y a une adéquation parfaite entre le besoin thérapeutique de l’animal et la chimie de la plante choisie.

Critères des cornacs pour identifier l’automédication

Les cornacs se basent sur des indices empiriques précis pour affirmer qu’un éléphant se soigne.

Le premier indice est l’exclusivité de la consommation : l’animal ne touche à certaines racines que lorsqu’il présente des symptômes visibles de maladie.

Le deuxième critère réside dans la rapidité de la guérison après l’ingestion.

Enfin, lorsque l’éléphant ne peut pas être relâché, le cornac l’amène dans une zone précise où poussent les ressources nécessaires : l’animal déterre alors activement les racines cibles et voit son état s’améliorer dès le lendemain.

Ces critères de validation empirique rejoignent scientifiquement les protocoles utilisés par les éthologues pour définir l’automédication chez les animaux sauvages.

Impact sur les pratiques médicinales humaines

La proximité entre l’homme et l’éléphant engendre une véritable pharmacopée ethnovétérinaire.

Les cornacs préparent des remèdes pour leurs animaux en séchant, découpant ou réduisant en poudre les plantes sélectionnées par les pachydermes.

Ils facilitent la prise du traitement en y ajoutant du sel ou en dissimulant les plantes dans des boulettes de riz.

L’analyse statistique montre que sur les vingt plantes d’automédication de l’éléphant, quinze sont également utilisées par les cornacs pour soigner leur propre famille.

Pour treize de ces espèces, les humains exploitent la même partie de la plante et pour la même pathologie.

Cette convergence est particulièrement flagrante pour un arbuste épineux utilisé contre la diarrhée.

Alors que les guérisseurs traditionnels du village ignorent cet usage spécifique, les cornacs le connaissent et l’appliquent : cela prouve que ce savoir n’a pas été transmis par la médecine humaine, mais bien par l’observation directe de l’éléphant.

Cognition et transmission des savoirs chez les éléphants

Comment les éléphants acquièrent-ils ces connaissances ?

Le chercheur évoque la notion de cognition du corps : il s’agit d’un mécanisme d’apprentissage par association entre le goût d’une substance et son effet curatif post-ingestif.

Des expériences menées sur des moutons et des chevaux ont prouvé que les herbivores retiennent la mémoire d’un aliment curatif plusieurs mois après une maladie.

Dotés d’un odorat et d’un goût extrêmement développés, les éléphants excellent dans cette forme de mémoire corporelle.

L’éléphant est aussi un animal hautement social, doté de capacités cognitives supérieures : il réussit le test du miroir, utilise et fabrique des outils, et sait coopérer pour résoudre des problèmes complexes.

Des études récentes utilisant l’intelligence artificielle suggèrent même que les éléphants s’adressent les uns aux autres en utilisant des signatures vocales s’apparentant à des noms propres.

La transmission des savoirs alimentaires s’étale sur une très longue période : les jeunes restent dépendants des adultes pendant une douzaine d’années.

L’apprentissage débute par l’allaitement : les mères diversifient volontairement leur régime lorsqu’elles allaitent pour transmettre des molécules et des goûts à leur petit.

Le comportement de coprophagie joue aussi un rôle essentiel : l’éléphanteau consomme les bouses de sa mère, ce qui lui permet de structurer son microbiote intestinal et d’identifier les végétaux consommés par les adultes.

De plus, les jeunes fouillent fréquemment la bouche des adultes pour goûter les plantes en cours de mastication.

Des observations en Afrique rapportent même que des mères préparent des mélanges de feuilles et de racines mastiquées, liés avec leur propre lait, pour les administrer à des éléphanteaux souffrant de maux de ventre.

Questions du public et conclusion

La fin de la conférence aborde des questions éthiques et pratiques liées à la condition des éléphants en Asie.

Jean-Marc Dubost rappelle que l’exploitation forestière s’éteint progressivement en raison des lois contre la déforestation.

Les camps touristiques ont succédé au travail du bois : bien que critiquables, ils ont constitué une solution de transition pour éviter l’abandon ou la famine des animaux domestiqués.

Le dressage traditionnel reste un processus coercitif et violent, basé sur un rapport de domination.

Cependant, des initiatives modernes comme la Mahout Academy au Laos s’efforcent de transformer ces pratiques : l’objectif est de valoriser le savoir des anciens cornacs tout en formant une nouvelle génération à une gestion plus respectueuse et éthique.

La préservation de ce patrimoine thérapeutique suppose de rompre avec la vision occidentale qui sépare strictement les humains de la nature sauvage.

L’exclusion des populations locales des zones protégées coupe le lien de transmission et nuit à la conservation.

Les éléphants de village représentent une passerelle inestimable : ils nous transmettent les savoirs de la forêt profonde, un monde difficilement accessible aux éthologues en raison de la densité du couvert forestier d’Asie du Sud-Est.