Cet entretien mené par la chaîne Storiavoce reçoit l’historienne Alya Aglan, professeure d’histoire contemporaine à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, à l’occasion de la parution de son ouvrage consacré à Marc Bloch. Alors que la figure du célèbre cofondateur de l’école des Annales s’apprête à entrer au Panthéon, cette discussion retrace les dernières années de sa vie.

Elle explore son engagement militaire tardif, les spoliations qu’il subit sous le régime de Vichy, la profondeur de ses écrits rédigés dans la tourmente et son action clandestine au sein de la Résistance lyonnaise jusqu’à son exécution.

Ce qu’il faut retenir

L’engagement de Marc Bloch repose sur trois dimensions fondamentales :

  • Un patriotisme intellectuel et civique absolu qui pousse ce professeur de cinquante-trois ans, père de six enfants, à s’engager volontairement dans la guerre puis dans la clandestinité.
  • Une double résistance culturelle et opérationnelle par laquelle il utilise sa méthode d’historien pour structurer le cloisonnement de la Résistance et théoriser les réformes de la future République.
  • Une incarnation absolue de la dignité humaine face à la barbarie, illustrée par son refus de parler sous la torture et son exécution sommaire qui visait à faire disparaître sa mémoire.

Marc Bloch en 1939

Au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, Marc Bloch enseigne à la Sorbonne. Il a dépassé l’âge d’être mobilisé et sa situation familiale le dispense de toute obligation militaire. Pourtant, mû par un sens civique profond, il choisit de devancer l’appel et réintègre la réserve. Il se présente alors avec humour comme le plus vieux capitaine de l’armée française.

Ce grade lui vient de sa participation héroïque à la Première Guerre mondiale. Durant la Grande Guerre, il est passé du rang de sergent à celui d’officier. Ses citations militaires soulignent une intrépidité remarquable et sa bravoure lui a valu la Légion d’honneur à titre militaire.

Pendant l’entre-deux-guerres, Bloch délaisse quelque peu sa préparation militaire pour se consacrer à ses recherches. Cela explique pourquoi il n’a pas obtenu de grades supérieurs. En mai 1940, il se retrouve affecté à l’état-major de la première armée sous les ordres du général Blanchard. Son rôle consiste à coordonner le ravitaillement en essence des troupes.

Bloch subit la drôle de guerre dans les bureaux et enrage de cette inactivité. La situation bascule brutalement lors de l’offensive allemande du dix mai. Les armées alliées avancent en Belgique, mais le mouvement en tenaille des divisions de blindés allemands à travers les Ardennes piège les troupes françaises.

Marc Bloch se retrouve encerclé. Il participe à l’opération Dynamo à Dunkerque. Il veille d’abord à l’embarquement des hommes sous sa responsabilité avant de monter lui-même à bord d’un navire. Après un bref passage par l’Angleterre, il revient en France par Cherbourg pour poursuivre la retraite.

Alors que les colonnes allemandes entrent dans Rennes, Bloch prend une décision audacieuse pour échapper à la captivité. Il choisit de redevenir civil. Il abandonne son uniforme, s’installe dans un hôtel sous sa véritable identité et échappe aux patrouilles ennemies grâce à la désorganisation administrative allemande.

Les conséquences des lois sur le statut des Juifs

Le régime de Vichy s’installe en juillet 1940 et multiplie immédiatement les mesures xénophobes et antisémites. Le statut des Juifs du trois octobre 1940 bouleverse la vie de Marc Bloch. Cette législation discriminatoire exclut les citoyens juifs de la fonction publique et impose des quotas drastiques dans les universités.

La charge de la preuve est inversée : c’est aux individus de prouver qu’ils ne sont pas juifs. L’administration invente alors des notions absurdes comme celle de la non-aryanité.

Parallèlement, Vichy met en place une commission de dénaturalisation qui révise les dossiers des naturalisés. Le régime prononce également des déchéances de nationalité. La première cible politique de cette mesure est le général de Gaulle.

Marc Bloch cherche initialement à s’exiler vers les États-Unis. Des universités américaines l’invitent à les rejoindre et tentent de l’exfiltrer. Ce projet échoue en raison de complications administratives liées aux visas, de la maladie de sa mère et de l’impossibilité pour ses fils de quitter le territoire.

Bloch bénéficie toutefois d’une protection relative de la part de Jérôme Carcopino, alors secrétaire d’État à l’Éducation nationale. Carcopino connaissait bien le père de Marc Bloch, qui était lui-même un éminent professeur. Grâce à ce lien, Bloch fait partie d’une dizaine d’enseignants juifs exceptionnellement relevés de l’interdiction d’exercer.

Les Allemands refusant la présence de professeurs juifs en zone nord, Bloch est affecté à l’université de Strasbourg qui s’est repliée à Clermont-Ferrand. Il demande ensuite sa mutation à Montpellier pour des raisons de santé liées au climat plus clément pour son épouse.

Sa situation matérielle reste précaire et douloureuse. Son appartement parisien de la rue de Sèvres est réquisitionné par l’armée de l’air allemande. L’immeuble se situe juste à côté de l’hôtel Lutetia, qui abrite l’état-major de la Wehrmacht.

Le logement de Bloch est pillé. Sa bibliothèque personnelle, forte de près de sept mille ouvrages précieux, est dispersée. Pour un historien, cette spoliation représente une blessure intime terrible. Bloch se bat pendant des mois par courrier pour tenter de récupérer ses livres et ses précieuses notes de cours, indispensables à son travail scientifique.

L’Étrange Défaite

Durant l’été 1940, Marc Bloch ressent le besoin impératif de mettre des mots sur le désastre militaire dont il vient d’être le témoin. Il rédige un texte majeur qui sera publié après la guerre de manière posthume : L’Étrange Défaite.

Conçu comme une déposition judiciaire, ce témoignage à chaud adopte une rigueur toute méthodique. Bloch y décrit sa lassitude morale face à ce recommencement de la guerre. Il appartient à la génération du feu de 14-18, qui pensait avoir sacrifié sa jeunesse pour que ce conflit soit le dernier.

L’historien livre une analyse impitoyable de l’état-major français. Il critique des généraux trop âgés, encroûtés dans des dogmes dépassés et incapables de concevoir la modernité d’une guerre industrielle et de matériel.

Il souligne le fossé immense qui s’est creusé entre l’armée et le reste de la population : l’armée a ignoré la société et la société a ignoré l’armée. Pour Bloch, le désastre de 1940 n’est pas seulement militaire : il s’agit avant tout d’une défaite intellectuelle et morale de la nation.

Il relate avec précision la panique provoquée par les bombardiers Stuka. Selon lui, la terreur psychologique induite par le hurlement des sirènes fixées sur ces avions dépassait la peur des bombes elles-mêmes. Cette arme psychologique a pétrifié les soldats et les civils, accélérant la décomposition du pays.

L’analyse de Marc Bloch rejoint par certains aspects celle d’Ernest Renan après la défaite de 1870. Les deux intellectuels partagent le constat d’une paresse intellectuelle collective, d’un endormissement sur les victoires passées et d’une incapacité à anticiper l’avenir.

Apologie pour l’histoire

Bloch rédige ensuite Apologie pour l’histoire, un manuscrit qu’il compose de mémoire, totalement privé de ses notes et de sa bibliothèque. Cet ouvrage constitue un plaidoyer vibrant pour sa discipline.

Il y définit le métier d’historien comme un artisanat rigoureux doté d’outils, de méthodes et d’objectifs scientifiques. Ce texte s’oppose frontalement aux dérives idéologiques de l’historiographie allemande de l’époque, qui avait mis la recherche au service de la propagande nazie.

Bloch rappelle un principe fondamental : l’histoire n’est pas la science du passé. Elle est la science des rapports réciproques entre le présent et le passé. Pour lui, la connaissance historique doit éclairer le monde contemporain.

Cette posture intellectuelle est en soi un acte de résistance culturelle. Comme le soulignera plus tard le résistant Yves Farge, résister consistait avant tout à s’acharner à rester un honnête homme face au mensonge et à l’oppression.

La vocation de l’historien

Marc Bloch applique ses concepts d’historien à son propre engagement. Il refuse de subir l’événement de la défaite et croit en la capacité des hommes à infléchir le cours des choses. Il fait sienne cette formule de Jules Michelet : je croyais à l’avenir parce que je le faisais moi-même.

La Résistance se caractérise par un langage performatif : dire, c’est faire. Les résistants s’opposent aux collaborateurs qui se qualifient de réalistes. Pierre Laval justifie la soumission à l’occupant et la peur du bolchevisme au nom du réalisme politique.

Bloch et ses compagnons rejettent cette complicité avec la loi du plus fort. Bien que minoritaires et conscients de leur faiblesse matérielle, ils choisissent de construire l’avenir par le logos, c’est-à-dire par la pensée et la planification des réformes futures.

L’engagement dans la Résistance

Le basculement de Marc Bloch vers l’action clandestine s’opère progressivement. Dès son arrivée à Clermont-Ferrand, il fréquente les milieux d’opposition où se croisent les pionniers de la clandestinité comme Lucie Aubrac.

Au départ, les actions restent modestes : coller des papillons, distribuer des tracts ou organiser des réunions. Bloch exprime son admiration pour ces premiers résistants dès le printemps 1941.

À la fin de l’année 1942, ses contacts se précisent. Dans sa correspondance avec Lucien Febvre, il évoque l’arrestation du philosophe et résistant Jean Cavaillès en utilisant un langage codé. Il indique que son ami est malade à l’hôpital pour signifier son incarcération.

Bloch intègre officiellement les structures clandestines au début de l’année 1943. Il est d’abord accueilli avec scepticisme par les jeunes militants en raison de son âge avancé. Ses compétences s’imposent pourtant rapidement.

Il apporte sa rigueur d’analyse à la rédaction de revues clandestines et intègre des cercles de réflexion. Son expertise prend une dimension nationale lorsqu’il rejoint le Comité général d’études. Ce groupe réunit de grands professeurs de droit et des intellectuels chargés de préparer les structures juridiques, économiques et sociales de la future République.

Ce laboratoire d’idées se développe après la déclaration du général de Gaulle en juin 1942, qui clarifie son adhésion ferme aux principes républicains. Les mouvements de résistance intérieurs se rallient alors au chef de la France libre.

Bloch devient le représentant du mouvement Franc-Tireur, une organisation républicaine et démocrate non communiste fondée par Jean-Pierre Lévy. Il participe activement au processus d’unification qui donne naissance aux Mouvements unis de la Résistance en zone sud, aux côtés des mouvements Combat et Libération.

Au-delà de son rôle doctrinal, Marc Bloch apporte une contribution majeure à la sécurité des réseaux. Il constate le manque d’organisation et l’amateurisme des premiers temps, où les mêmes agents cumulaient trop de fonctions visibles.

Il préconise et applique un cloisonnement strict des structures. Plutôt que de séparer les services horizontalement, il impose une séparation verticale. Les réseaux de propagande, de renseignement, de sabotage et d’évasion fonctionnent de manière étanche afin qu’une arrestation dans une branche ne puisse pas faire s’effondrer l’ensemble du mouvement.

L’arrestation, la prison et la mort

En mars 1944, Marc Bloch est arrêté à Lyon lors d’un vaste coup de filet. Il ne s’agit pas d’une trahison ciblée, mais de la conséquence des méthodes policières allemandes, qui s’appuient sur la torture, les saisies de documents, la délation rémunérée et l’aide de bandes criminelles françaises.

Bloch tombe entre les mains de la bande dite de Gueule tordue. Ces truands travaillent pour les services de sécurité allemands et bénéficient d’une totale impunité. Ils traquent les résistants et rançonnent les familles juives réfugiées à Lyon.

Bloch est incarcéré à la prison de Montluc, contrôlée par les Allemands. Il subit de violents interrogatoires dans les locaux de l’école de santé, utilisés par les services du SD. Un membre de la bande criminelle avouera plus tard, lors de son procès après-guerre, avoir fait subir à l’historien le supplice de la baignoire.

Marc Bloch oppose un silence absolu à ses bourreaux. Il applique la règle de sécurité de la Résistance : tenir quarante-huit heures sans parler pour laisser le temps à ses contacts de fermer leurs boîtes aux lettres clandestines et de se mettre à l’abri.

La légende affirme qu’il donnait des cours d’histoire à ses compagnons de cellule. Si le fait n’est pas pleinement documenté, cette forme de solidarité et de partage culturel pour maintenir le moral des détenus était fréquente dans l’univers carcéral de l’Occupation.

Après le débarquement du six juin 1944, la violence de la répression s’accentue. Les Allemands et la Milice entrent dans une logique de terreur face au harcèlement des maquis. Les prisonniers de Montluc sont considérés comme des otages.

D’après sa déposition officielle, Marc Bloch aurait dû être déporté vers le camp de Buchenwald comme prisonnier politique. La presse collaborationniste locale ruine cette possibilité en le dénonçant publiquement comme le chef juif et communiste de la Résistance en zone sud, faisant de lui une cible prioritaire.

Le seize juin 1944, Marc Bloch et plusieurs de ses compagnons sont conduits à Saint-Didier-de-Formans. Les Allemands les exécutent dans un champ. Le choix de ces exécutions sommaires répondait à une stratégie d’effacement : les corps étaient abandonnés dans des charniers anonymes pour empêcher les familles et la population de leur rendre hommage.

Le commissaire de la République Yves Farge veillera dès la Libération à rassembler les preuves de ces crimes de guerre dans un document officiel. Le parcours de Marc Bloch laisse le souvenir d’un comportement exemplaire. Son destin tragique rappelle que la Résistance fut avant tout une exigence de lucidité intellectuelle et de dignité humaine.