La conférence de Jean-Loïc Le Quellec au Musée de l’Homme aborde une question fascinante pour les archéologues et les anthropologues. Est-il possible de retrouver les récits mythologiques des populations préhistoriques alors que la parole ne se fossilise pas ?
À travers une démarche rigoureuse basée sur les données de l’art pariétal et la cartographie des récits mondiaux, le chercheur explore les liens indissociables entre les premières images de l’humanité et les structures des grands mythes de création.
Résumé des points abordés
- Ce qu’il faut retenir
- Les voies d’accès aux images préhistoriques
- Les chausse-trappes de la recherche
- La cartographie des mythes mondiaux
- La complémentarité des récits primordiaux
- La méthode de la rhéologie et l’évolution des récits
- Les reconstructions phylogénétiques appliquées aux mythes
- Survivances rituelles contemporaines
Ce qu’il faut retenir
L’étude scientifique des mythes préhistoriques repose sur trois piliers fondamentaux :
- L’art pariétal est indissociable du support rocheux, ce qui signifie que la grotte elle-même participe activement au sens des représentations et des récits associés.
- La méthode statistique et phylogénétique permet de traiter les récits mythiques comme des espèces vivantes, traçant leur évolution et leur diffusion géographique depuis l’Afrique australe.
- Le mythe de l’émergence, selon lequel les humains et les animaux sont sortis des profondeurs de la terre, constitue l’un des plus anciens récits de l’humanité, dont on retrouve encore des traces rituelles aujourd’hui.
Les voies d’accès aux images préhistoriques
Les archéologues font face à un défi de taille : les discours ne se fossilisent pas. La seule voie d’accès possible vers la pensée mythique de la préhistoire réside dans les images.
L’analyse se concentre ici sur les grottes ornées. On en dénombre un peu plus de quatre cents, principalement concentrées dans le sud-est de la France et le nord de l’Espagne.
Cet art des cavernes ne englobe pas tout l’art préhistorique. Il existe aussi un art mobilier et un art de plein air. Cependant, les images sur parois rocheuses possèdent une spécificité unique.
Pour étudier ces manifestations, la création d’une base de données exhaustive s’avère indispensable. Le premier constat statistique est surprenant : près de la moitié des représentations graphiques sont ce que les spécialistes appellent des signes.
Ces formes géométriques ou abstraites restent totalement impossibles à interpréter. Les chercheurs sont démunis face à leur signification.
Le reste des images confirme que l’art des grottes est majoritairement animalier. Les représentations d’animaux identifiables constituent les trois quarts des figures reconnaissables.
On y trouve aussi des figures anthropomorphes. Les représentations humaines entières sont rares. En revanche, si l’on ajoute les représentations partielles comme les mains, les sexes ou les têtes, les motifs humains atteignent plus de dix-sept pour cent des figures identifiables.
Les images de l’art pariétal sont physiquement liées aux parois. Les artistes préhistoriques ont surmonté des difficultés considérables pour s’enfoncer au fond des cavités.
Ce choix démontre que le lieu lui-même fait partie du message. On ne peut pas séparer le sens de l’image du contexte de la grotte.
Les chausse-trappes de la recherche
L’histoire de la préhistoire est remplie d’hypothèses explicatives. Malheureusement, la majorité des publications passées souffre de deux erreurs méthodologiques majeures.
La première est la tentation de l’explication globalisante. Vouloir expliquer l’intégralité de l’art des cavernes par un seul concept comme le totémisme ou le chamanisme n’est pas sérieux.
Cet art s’étend sur des dizaines de millénaires et sur toute l’Eurasie. Proposer une explication unique équivaudrait à vouloir résumer l’art européen et asiatique historique en un seul concept, des temples d’Angkor jusqu’aux peintures de Van Gogh.
La deuxième erreur concerne les anachronismes. Les auteurs qui tentent d’expliquer l’art préhistorique par des systèmes extérieurs oublient une étape indispensable : prouver que ce système existait bien au paléolithique supérieur.
Si l’on postule que ces images étaient liées à des paroles perdues, il faut chercher des candidats mythologiques cohérents. Ces récits doivent être des légendes localisées, rattachées à des grottes, mettant en scène des animaux et des humains souvent animalisés.
La cartographie des mythes mondiaux
La mythologie mondiale recèle des centaines de milliers de récits. Pour identifier ceux qui remontent potentiellement à la préhistoire, il faut chercher des structures extrêmement stables dans le temps.
Cette exigence élimine d’emblée les petits récits étiologiques. Ces histoires courtes expliquent des détails du monde, comme la raison pour laquelle le pivert a la tête rouge.
Ce genre de récit voyage facilement et s’emprunte sans grand engagement. À l’inverse, les mythes anthropogoniques, qui racontent l’origine de l’homme, de la mort ou de la terre, s’avèrent d’une stabilité remarquable.
Les peuples croient profondément en leurs mythes de création. Ils n’en changent pas facilement, ce qui en fait d’excellents marqueurs historiques.
Une base de données de plus de mille deux cents mythes d’origine géolocalisés permet de dresser des cartes mondiales. Les seuls espaces blancs correspondent aux grandes zones désertiques ou aux régions effacées par les grandes religions monothéistes.
L’examen des cartes révèle des structures géographiques nettes. Le mythe de la coroplastie, qui décrit un dieu façonnant l’homme dans l’argile comme dans la Bible, montre une répartition spécifique.
Le mythe sibérien du corps souillé en est une variante célèbre. Un dieu crée des statuettes d’argile, puis part chercher leur âme.
Pendant son absence, une entité maléfique en profite pour cracher sur les corps humains naissants. Pour sauver sa création, le dieu est obligé de retourner les statuettes.
Ce geste emprisonne les crachats démoniaques à l’intérieur de l’enveloppe humaine. Cette histoire explique l’origine des maladies, des glaires et de la mort.
La complémentarité des récits primordiaux
L’analyse comparative met en évidence une opposition flagrante entre deux grands types de récits. D’un côté se trouvent les mythes d’émergence, où l’humanité sort du sous-sol.
De l’autre se trouve le plongeon cosmogonique. Ce mythe raconte qu’à l’origine du monde, seule l’eau existait.
Un oiseau aquatique, souvent un plongeon, est envoyé au fond de l’océan primordial. Il en rapporte un morceau de vase qui s’accroît pour former la terre ferme.
La superposition des cartes de ces deux mythes montre une répartition parfaitement complémentaire. Le plongeon cosmogonique domine l’hémisphère nord, tandis que l’émergence s’impose dans l’hémisphère sud.
Cette frontière géographique nette invalide totalement la théorie des archétypes de Carl Gustav Jung. Si l’esprit humain produisait ces images de manière spontanée et biologique, la répartition des récits serait aléatoire et non sectorisée.
La méthode de la rhéologie et l’évolution des récits
L’analyse des détails des récits permet de suivre leur voyage à travers les continents. Dans le mythe du plongeon, l’oiseau échoue souvent plusieurs fois avant de réussir.
Le nombre de tentatives ou d’animaux impliqués varie selon les régions. L’Eurasie privilégie massivement le chiffre trois, reflet d’une vision du monde stratifiée en niveaux verticaux.
L’Amérique du Nord préfère le chiffre quatre. Cette transition correspond au passage des populations par le détroit de Béring.
Le fond de l’histoire reste identique car il s’agit d’un récit fondateur auquel on ne touche pas à la légère. En revanche, la forme s’adapte à la vision du monde horizontale et orientée selon les quatre points cardinaux des cultures amérindiennes.
En observant la Terre depuis le pôle nord, une forme de stratigraphie des mythes apparaît. Tout se passe comme si de grandes vagues successives s’étaient diffusées dans le monde.
La première vague, la plus ancienne, correspond au mythe de l’émergence. Partie d’Afrique australe, elle a accompagné les premières migrations d’Homo sapiens il y a plus de deux cent mille ans.
Ce mouvement a mené les humains jusqu’en Australie et dans les zones de grottes ornées en Europe. Plus tard, le mythe du plongeon est apparu en Eurasie, se diffusant vers l’Amérique mais sans jamais atteindre l’Afrique.
Les reconstructions phylogénétiques appliquées aux mythes
Les récits peuvent être décomposés en unités minimales appelées mythèmes. Ce sont les plus petites phrases logiques d’une histoire, comme par exemple : les animaux sont sortis de terre.
En codant la présence ou l’absence de ces mythèmes par des valeurs binaires, les ordinateurs peuvent calculer des réseaux de ressemblance. Cette méthode informatique applique aux récits les algorithmes de la biologie évolutive.
Les arbres phylogénétiques obtenus démontrent une corrélation parfaite avec les familles linguistiques et les données géographiques. À la racine de l’arbre de l’émergence se trouvent systématiquement les récits des populations de chasseurs-cueilleurs d’Afrique australe.
Les mythèmes les plus anciens indiquent que l’humanité et les animaux sont sortis ensemble par un trou du sol. Cet événement est explicitement lié à l’apparition de la mort.
Le mythe de l’origine céleste, qui prétend que l’homme est descendu du ciel par une corde qui a cassé, est une simple inversion géométrique de l’émergence. L’analyse montre qu’il s’agit d’une modification secondaire et plus récente, liée à l’expansion des langues bantoues.
Survivances rituelles contemporaines
Au fil de son voyage, le mythe de l’émergence s’est enrichi de nouveaux personnages. En Amérique, le récit s’est combiné avec la figure du maître ou de la maîtresse des animaux.
Cette entité est la gardienne de la faune. Si les humains chassent trop ou ne respectent pas les rituels, le maître enferme de nouveau le gibier sous la terre, au fond d’une grotte.
Il faut alors l’intervention d’un officiant pour négocier la libération des animaux. Ce motif, absent d’Afrique, devient omniprésent chez les peuples amérindiens.
En Amérique centrale, des traditions rituelles persistantes illustrent de façon vivante cette vision du monde. Des officiants pratiquent encore des danses pour rejouer l’origine de l’univers.
Ces cérémonies doivent impérativement se dérouler dans des grottes de montagne, conçues comme la bouche du monde. Les récits locaux affirment que ces cavités sont remplies d’animaux dangereux dessinateurs sur les parois.
Selon les croyances, ces peintures rupestres s’animent à des périodes précises de l’année. Les rituels servent à maintenir l’ordre du monde pour l’empêcher de retourner au néant.
Aujourd’hui, l’urbanisation modifie ces pratiques. Les habitants des villes construisent des grottes artificielles dans des maisons de confréries.
Ces structures chrétiennes abritent le culte de saint Martin, qui a hérité des attributs du maître des animaux. Les plafonds y sont recouverts de branchages sauvages et le centre de la pièce accueille des animaux empaillés.
Ces rites urbains contemporains constituent les ultimes vestiges du complexe mythologique de l’émergence. Ce système de pensée unissait déjà les rituels et les peintures animalières dans les grottes franco-cantabriques il y a plus de trente mille ans.