Le destin de Suzanne Lenglen dépasse largement les frontières du sport pour s’inscrire dans l’histoire de l’émancipation féminine et de la modernité des Années folles.

Véritable icône mondiale, celle que l’on surnommait « la Divine » a révolutionné le tennis par son style de jeu athlétique et sa grâce aérienne.

Ce documentaire retrace le parcours fulgurant d’une femme libre, de ses entraînements spartiates sur la Côte d’Azur à sa gloire internationale, jusqu’à sa disparition tragique à l’âge de trente-neuf ans.

À travers ses exploits, ses choix audacieux et ses combats, elle est devenue une figure incontournable de la culture et de la mode du vingtième siècle.

Ce qu’il faut retenir

  • Une pionnière du sport moderne : Suzanne Lenglen a transformé le tennis féminin en y introduisant une dimension athlétique, offensive et spectaculaire inspirée des méthodes masculines.
  • L’incarnation du style et de la liberté : égérie du couturier Jean Patou, elle a brisé les codes vestimentaires rigides de l’époque pour imposer des tenues courtes et fluides, jetant les bases du sportswear moderne.
  • Une visionnaire du professionnalisme et de la démocratisation : première joueuse à passer professionnelle pour vivre de son art, elle a ensuite consacré la fin de sa vie à rendre le tennis accessible aux classes populaires.

L’apprentissage et l’empreinte paternelle

Le parcours de Suzanne Lenglen commence sous le regard exigeant et visionnaire de son père, Charles Lenglen. Alors qu’elle n’est qu’une jeune fille de douze ans, son père lui offre sa première raquette et décèle immédiatement son potentiel hors norme. Il devient alors son entraîneur exclusif, concevant un programme d’entraînement d’une rigueur absolue et inédite pour l’époque.

Charles Lenglen applique des méthodes novatrices comme la technique des paniers de balles pour perfectionner la précision de sa fille. Convaincu que les femmes peuvent atteindre le même niveau de performance que les hommes en adoptant leurs méthodes, il refuse de la cantonner au jeu féminin traditionnel. Il l’impose ainsi face à des partenaires masculins pour endurcir son jeu. Cet entraînement intensif développe chez elle un jeu de jambes exceptionnel et une agilité remarquable au filet, héritée de sa pratique de la gymnastique et de la danse.

Pour parfaire cette progression, la famille s’installe chaque hiver à Nice. Le Nice Lawn Tennis Club devient le laboratoire où la jeune championne façonne son art au contact de l’élite internationale, principalement britannique, qui fréquente la Côte d’Azur. À seulement quinze ans, avant que la Première Guerre mondiale ne vienne interrompre son ascension, elle est déjà sacrée championne du monde.

L’avènement d’une reine et l’esprit olympique

La fin de la Grande Guerre marque le retour de Suzanne Lenglen sur la scène internationale et le début de sa domination hégémonique. Le tournoi de Wimbledon devient son jardin. Elle y décroche son premier titre face à l’élite mondiale, soulevant l’enthousiasme du public et de la famille royale britannique. Le tennis qu’elle déploie est une véritable révolution : elle refuse de simplement remettre la balle et construit ses points de manière ultra-offensive, n’hésitant pas à monter à la volée pour écraser ses adversaires.

Sa consécration universelle arrive lors des Jeux Olympiques d’Anvers. Elle y survole les compétitions, remportant la médaille d’or en simple avec une facilité déconcertante, ainsi que l’or en double mixte et le bronze en double dames. Cette moisson de médailles la place définitivement au panthéon des sportifs mondiaux.

Au-delà des scores, Suzanne Lenglen devient le symbole d’un sport féminin en plein essor. Bien qu’elle ne se revendique pas explicitement comme féministe, ses actes parlent pour elle. Elle incarne une « féministe en action », une femme en avance sur son temps qui impose sa volonté, ses choix et sa liberté dans un monde encore largement dominé par les hommes.

L’icône de la mode et des Années folles

Dans le Paris vibrant des années vingt, Suzanne Lenglen n’est pas seulement une athlète, elle est une star de la société mondaine. Elle fréquente les artistes, croise Joséphine Baker au Bœuf sur le toit et inspire les plus grands écrivains comme Ernest Hemingway. Sa fluidité sur le court inspire également les compositeurs : Claude Debussy s’enthousiasme pour son jeu, tandis que la haute couture s’empare de sa silhouette.

Le grand couturier Jean Patou trouve en elle son égérie idéale et crée des tenues spécifiques pour ses matchs. Ensemble, ils révolutionnent la mode sportive. Suzanne Lenglen exige des vêtements qui ne soient plus des entraves à ses mouvements : elle abandonne les manches longues et fait raccourcir ses jupes au-dessus du genou.

Chaque apparition sur le court devient un défilé de mode. Son fameux turban en crêpe de soie, ses boucles d’oreilles et ses jupes plissées qui révèlent ses jarretières lors de ses sauts de cabri font sensation et provoquent parfois le scandale. C’est la naissance du sportswear, un style alliant l’élégance absolue à l’aisance corporelle.

Le match du siècle et les limites de la gloire

Le sommet de sa rivalité sportive culmine lors du tournoi de Cannes sur la Côte d’Azur. La presse et le public n’attendent qu’une chose : l’affrontement entre « la Divine » française et la jeune prodige américaine Hélène Wills. Ce match, qualifié par tous de « match du siècle », déchaîne les passions. Les billets s’arrachent à prix d’or et les spectateurs s’entassent jusque sur les toits des maisons environnantes pour assister au choc.

Au terme d’une confrontation intense et nerveuse, Suzanne Lenglen fait parler son expérience et son sens stratégique pour s’imposer en deux sets. Cette victoire confirme sa supériorité, mais le prix physique et mental est immense. Usée par la pression constante, la championne souffre d’une santé fragile, marquée par des problèmes cardiaques récurrents et des crises de fatigue.

Peu après, lors du jubilé de Wimbledon, un incident organisationnel précipite la rupture. Programmée à son insu pour deux matchs consécutifs alors qu’elle est souffrante, elle refuse de céder aux exigences des officiels, faisant même attendre la reine d’Angleterre. Fière et consciente de sa valeur, elle déclare forfait et quitte le tournoi, mettant un point final à sa carrière amateur.

Le virage du professionnalisme et le grand départ

Constatant qu’elle n’a jamais gagné d’argent malgré des années de travail acharné, Suzanne Lenglen prend la décision audacieuse de passer professionnelle. Ce choix suscite de vifs débats en France, où le mouvement sportif défend l’idéal d’un amateurisme pur et désintéressé. Qu’importe, elle signe un contrat lucratif pour une tournée d’exhibitions aux États-Unis.

Son arrivée à New York est digne d’une star de cinéma. Accompagnée de ses nombreuses valises et boîtes à chapeaux, elle remplit le Madison Square Garden devant quatorze mille spectateurs conquis. La tournée américaine est un triomphe financier et populaire, l’amenant même jusqu’aux studios de la Metro-Goldwyn-Mayer à Los Angeles pour des essais cinématographiques.

Cependant, la répétition des matchs contre un nombre restreint d’adversaires finit par lasser la championne. À son retour en Europe, marquée par le décès de son père, elle décide de s’éloigner définitivement de la compétition, tant amateur que professionnelle.

La transmission et l’ouverture au peuple

La retraite sportive ne signifie pas l’inaction pour Suzanne Lenglen. Toujours passionnée par le mouvement, elle fonde sa propre maison de couture pour lier définitivement le sport à l’élégance vestimentaire. Elle installe un court de tennis miniature au sein de son studio pour observer comment ses prototypes réagissent aux mouvements des mannequins.

Elle se tourne également vers la pédagogie en créant son académie de tennis à Paris. Inspirée par les méthodes de danse libre, elle développe un enseignement basé sur des leçons collectives, une approche révolutionnaire pour l’époque. Son objectif est clair : démocratiser une discipline jusqu’alors réservée à l’élite bourgeoise et aristocratique.

Avec l’avènement du Front populaire et les réformes sociales, elle s’engage pleinement pour mettre le sport à la portée des classes populaires et des enfants. Elle pose ainsi les fondements d’un tennis moderne, ouvert et accessible à tous, avant d’être emportée brutalement par une leucémie foudroyante à l’âge de trente-neuf ans. Sa mort laisse un vide immense, saluée par ses anciens partenaires, les Mousquetaires, et ses plus grandes rivales comme l’une des personnalités les plus incomparables de l’histoire.