Lors d’une conférence organisée par le Centre pour l’éducation aux médias et à l’information, la chercheuse Anne Cordier livre un regard à la fois scientifique et engagé sur les pratiques numériques des adolescents.

Loin des discours alarmistes, son intervention s’attache à déconstruire les peurs collectives pour proposer une approche éducative plus humaine.

Ce qu’il faut retenir

  • L’adhésion des jeunes aux ressources pédagogiques repose sur la banalité du scénario proposé, les adolescents s’identifiant massivement à des situations qui reflètent leur propre quotidien numérique.

  • Les apprentissages liés à l’éducation aux médias et à l’information ne s’activent pas toujours immédiatement, mais s’inscrivent dans une temporalité longue, se révélant parfois des années après leur transmission en classe.

  • La panique morale entourant le smartphone s’inscrit dans une histoire longue de rejet des innovations techniques, masquant trop souvent des inégalités sociales bien réelles et des logiques financières portées par des entrepreneurs moraux.

L’enquête Juliette et la réception du dispositif

L’évaluation qualitative des ressources s’impose comme une nécessité absolue pour la recherche contemporaine. L’enquête menée par la chercheuse auprès de 252 adolescents, s’étalant de la classe de sixième au BTS, visait à mesurer l’impact de la bande dessinée pédagogique intitulée « Dans la tête de Juliette ».

Le succès de ce support réside principalement dans sa capacité à intégrer de véritables paroles d’adolescents recueillies sur le terrain, évitant ainsi l’écueil d’un discours d’adultes moralisateur. Les jeunes lecteurs ont massivement plébiscité cette dimension banale et quotidienne du personnage, qui a favorisé une identification immédiate.

Une lycéenne a notamment souligné le caractère réconfortant de l’œuvre, tandis qu’une autre a affirmé que l’histoire aurait pu directement s’intituler « Dans la tête de Capucine ». Au-delà du plaisir de la lecture, les élèves ont développé une véritable réflexivité, parvenant à poser des mots précis sur leurs propres comportements numériques.

Le terme de nomophobie est ainsi fréquemment apparu dans les discussions collectives, permettant aux collégiens de conscientiser les mécanismes de dépendance sans pour autant les subir. L’analyse des données montre que les thématiques liées à la captation de l’attention, à la surcharge cognitive et aux notifications restent les préoccupations majeures des adolescents.

À l’inverse, les questions d’identité numérique, de traces algorithmiques et de vérification stricte de l’information apparaissent comme beaucoup plus secondaires dans leurs priorités quotidiennes. Cette hiérarchisation des intérêts invite les concepteurs de ressources à repenser la manière dont les thématiques institutionnelles sont amenées en classe.

Pour une éducation aux médias sociale et proactive

La recherche menée sur le terrain met en lumière la violence du regard que les adultes portent trop souvent sur les pratiques numériques des jeunes. Pour construire une alternative efficace, l’éducation aux médias et à l’information doit impérativement devenir compréhensive, proactive et ancrée dans le quotidien social des élèves.

L’acharnement médiatique et politique sur des applications spécifiques, à l’image de TikTok, produit un effet de filtrage particulièrement néfaste. En focalisant l’attention sur une seule plateforme, on invisibilise les dérives potentielles des autres outils tout en incitant les adolescents à s’enfermer dans le mutisme pour éviter les réprimandes.

Les enregistrements sonores réalisés dans les classes révèlent pourtant une grande richesse d’échanges, où les élèves partagent spontanément des astuces pour gérer l’afflux de notifications ou pour digérer des images violentes. Cette forme d’intelligence collective montre que les adolescents ne sont pas des récepteurs passifs, mais des acteurs en quête de régulation.

L’apprentissage ne doit pas se limiter à une injonction de production ou à des séances ponctuelles sur les fausses informations, qui tombent souvent comme un cheveu sur la soupe. Il convient plutôt de valoriser une approche culturelle et capacitaire, redonnant aux élèves le véritable savoir-pouvoir d’agir au sein d’un espace public numérique partagé.

La temporalité des apprentissages et les écoles de l’information

L’un des apports majeurs de l’étude longitudinale réside dans la déconstruction des évaluations à court terme, qui se contentent souvent de comparer un état avant et après une intervention. Les traces laissées par l’enseignement se déploient dans un temps long qui échappe aux grilles de lecture traditionnelles de l’institution scolaire.

Certains étudiants arrivant à l’université mobilisent des réflexes d’évaluation des sources ou de construction bibliographique qu’ils attribuent à leur professeur documentaliste de lycée, alors qu’ils n’en mesuraient pas l’utilité sur le moment. Cette infusion lente des compétences invite à repenser la progressivité et la lisibilité des parcours de formation, souvent dilués dans les programmes disciplinaires.

Les pratiques informationnelles des jeunes se développent également de manière intense en dehors des frontières de l’école républicaine. Des espaces militants, des communautés de fans de mangas ou des collectifs en ligne constituent de véritables écoles de l’information non formelles.

Une jeune fille engagée dans un mouvement militant explique y avoir appris des répertoires de pratiques et des argumentaires solides, s’appropriant des sources de référence pour nourrir ses convictions. Le défi majeur de l’institution scolaire réside désormais dans sa capacité à jeter des ponts entre ces différentes expériences vécues par les élèves.

Le rôle politique de la recherche et la place des familles

L’engagement du chercheur dans la cité implique une parole libre, affranchie du devoir de réserve, afin de proposer des analyses étayées face aux décisions politiques. La suppression de dispositifs pédagogiques ayant fait leurs preuves, à l’image des travaux personnels encadrés au lycée, illustre parfois un décalage regrettable entre les résultats de la recherche et les réformes institutionnelles.

L’institutionnalisation de l’éducation aux médias ne doit pas nécessairement passer par la création d’une discipline rigide, mais plutôt par des modules interdisciplinaires formalisés et dotés de moyens conséquents. Dans cette configuration, le professeur documentaliste doit être pleinement reconnu comme le maître d’œuvre et le spécialiste de ces questions, en collaboration étroite avec l’ensemble des équipes enseignantes.

Le cercle familial demeure le premier jalon de la transmission des usages numériques, ce qui nécessite de développer une véritable bienveillance à l’égard des parents. Ces derniers ne sont pas des analphabètes du numérique, ils appartiennent à des générations qui ont connu l’avènement des réseaux sociaux et tentent d’ajuster l’éducation de leurs enfants par essais et erreurs.

La coéducation ne se construira pas par le biais d’ateliers lucratifs ou de conférences culpabilisantes, mais par l’ouverture de tiers-lieux et d’espaces neutres propices au dialogue. Organiser des rencontres en dehors de l’enceinte scolaire, par exemple dans des centres sociaux ou des carlieux, permet d’effacer les rapports d’autorité et de toucher les familles les plus éloignées de l’institution.

Les parents manifestent une forte demande d’accompagnement, plaçant la recherche et l’évaluation de l’information en tête de leurs priorités éducatives pour leurs enfants. Rassurer les familles sur la légitimité de leur rôle de médiateur constitue une étape indispensable pour apaiser les tensions domestiques liées au temps d’écran.

Paniques morales et réalités sociales

Le concept de panique morale permet de situer les débats contemporains sur le smartphone dans une perspective anthropologique et historique indispensable. Chaque innovation technologique d’envergure a systématiquement suscité des crispations majeures de la part du corps social, se focalisant prioritairement sur les publics jugés vulnérables.

Par le passé, l’avènement de l’écriture, la diffusion du livre de poche, l’apparition du cinéma, de la télévision ou même l’essor de la bande dessinée ont provoqué des levées de boucliers similaires. Des entrepreneurs moraux, trouvant parfois un intérêt financier ou politique dans l’entretien de la peur, brandissent régulièrement des discours catastrophistes basés sur le mythe du déclin culturel.

Ces discours anxiogènes s’opposent à la réalité du terrain, où le numérique s’avère être un puissant vecteur de socialisation, de solidarité et d’émancipation pour la jeunesse. Des adolescentes ont ainsi su utiliser les réseaux de manière autonome pour s’entraider face au cyberharcèlement ou pour organiser des mouvements de lutte contre des dérives sexistes.

La diabolisation des écrans occulte les inégalités économiques profondes qui structurent le quotidien des familles issues des milieux populaires. Pour un enfant privé d’activités culturelles ou de loisirs onéreux pour des raisons financières, l’accès aux plateformes en ligne représente parfois l’unique moyen de maintenir un lien social avec ses camarades de classe.

Le smartphone ne crée pas la violence ou l’isolement, il reflète les tensions d’une société fracturée que les adolescents tentent d’apprivoiser avec leurs propres ressources. Criminaliser ces usages revient à fragiliser l’intégration de ces enfants, en leur envoyant un message d’une exclusion symbolique particulièrement violente.

En conclusion, vous trouverez de plus amples détails sur les travaux de la chercheuse en consultant les publications du Centre de recherche sur les médiations de l’université de Lorraine. Le site officiel du Centre pour l’éducation aux médias et à l’information propose également l’accès aux livrets pédagogiques évoqués.