Le 16 octobre 1968, lors des Jeux olympiques de Mexico, une image a marqué l’histoire du sport et des droits civiques à jamais: celle de Tommie Smith et John Carlos, le poing levé sur le podium du 200 mètres.

Pourtant, sur cette photographie mondialement connue, un troisième homme se tient aux côtés des deux athlètes américains.

Ce récit d’Eurosport, intitulé « Peter Norman, justice pour le troisième homme de Mexico », rend hommage à ce sprinteur australien dont l’engagement discret mais indéfectible a coûté la carrière, mais a fini par lui offrir une place éternelle au panthéon des héros de l’humanité.

Loin d’être un simple spectateur, Peter Norman fut un acteur conscient et solidaire de ce moment de contestation. Pendant un demi-siècle, son pays natal l’a ignoré, le traitant comme un paria pour avoir osé soutenir la cause des droits civiques.

Ce qu’il faut retenir

  • Peter Norman n’était pas seulement le témoin du geste de Smith et Carlos, il en était le complice solidaire: il a suggéré aux deux Américains de partager leur paire de gants et a arboré fièrement le badge du Projet olympique pour les droits de l’homme sur sa poitrine.

  • L’Australie a fait payer cet engagement à Norman par une mise au ban systématique: bien qu’il ait réalisé les minima sportifs, il fut écarté des Jeux de Munich en 1972 et resta ignoré par les autorités olympiques de son pays jusqu’à sa mort en 2006.

  • La réhabilitation de l’athlète a nécessité des décennies et une pression internationale: ce n’est qu’en 2012 que le gouvernement australien a présenté des excuses officielles, reconnaissant enfin la portée morale et la performance sportive exceptionnelle de celui qui détient toujours le record national du 200 mètres.

L’ascension d’un champion méconnu

Peter Norman est issu de la classe ouvrière de Melbourne, au sein d’une famille très engagée dans l’Armée du salut. Rien ne le prédestinait à devenir l’un des hommes les plus rapides du monde. Petit et peu musculeux par rapport aux standards des sprinteurs de l’époque, il compensait ses limites physiques par une détermination et une technique de course phénoménales.

Son arrivée à Mexico en 1968 est l’aboutissement de années de travail acharné. Pour lui, ces Jeux devaient être le sommet de sa carrière sportive, loin des considérations politiques qui agitaient alors les États-Unis. Cependant, dès les séries, il surprend tout le monde en battant le record olympique.

La finale du 200 mètres reste l’une des courses les plus rapides de l’histoire. Norman y réalise un finish incroyable, dépassant John Carlos dans la ligne droite pour s’emparer de la médaille d’argent en 20 secondes 06. Ce record tient toujours en Australie aujourd’hui, prouvant l’immensité de sa performance athlétique.

Le podium de la discorde et l’acte de solidarité

Dans les vestiaires, avant la cérémonie protocolaire, Tommie Smith et John Carlos préparent leur manifestation. Norman, ayant compris l’importance du moment, s’approche de Carlos pour lui serrer la main. L’Américain lui demande s’il croit aux droits de l’homme, ce à quoi Norman répond par l’affirmative sans hésiter.

C’est à ce moment que l’Australien demande un badge de l’OPHR (Olympic Project for Human Rights) pour le porter sur son survêtement. Plus surprenant encore, c’est lui qui propose aux deux Américains, qui n’avaient qu’une seule paire de gants noirs, de se les partager, un à la main droite et l’autre à la main gauche.

Sur le podium, alors que l’hymne américain retentit et que les poings se lèvent, Peter Norman reste droit, le badge bien en vue. Il ne baisse pas la tête. Par ce geste, il signifie au monde entier qu’il soutient la lutte contre les injustices raciales, acceptant d’avance les conséquences de cette fraternité.

Le prix d’une carrière brisée

Si Smith et Carlos sont immédiatement exclus des Jeux et subissent les foudres de la presse américaine, le châtiment de Peter Norman est plus insidieux. À son retour en Australie, les autorités sportives ne lui pardonnent pas cet écart de conduite politique.

En 1972, malgré des performances qui le plaçaient parmi les meilleurs mondiaux, il est écarté de la sélection pour les Jeux de Munich. On préfère ne pas envoyer de sprinteurs du tout plutôt que de laisser Norman fouler à nouveau la piste olympique. Il est officieusement placé sur une liste noire qui durera des décennies.

Sa vie personnelle en pâtit lourdement: divorce, dépression, alcoolisme. L’homme qui avait touché le sommet à Mexico devient un fantôme dans son propre pays. En 2000, lors des Jeux de Sydney, il n’est même pas invité à la cérémonie d’ouverture, alors que des dizaines d’anciens médaillés australiens y paradent.

La reconnaissance tardive et l’héritage d’un roc

Le salut de Peter Norman vient paradoxalement des États-Unis. Des athlètes de légende comme Michael Johnson ou Edwin Moses le considèrent comme un héros absolu. Pour eux, son sacrifice est d’autant plus grand qu’il n’avait rien à gagner personnellement dans ce combat, étant un athlète blanc d’une nation lointaine.

Ce n’est qu’après sa mort en 2006 que l’opinion publique australienne commence à basculer. Lors de ses obsèques, Tommie Smith et John Carlos traversent l’océan pour porter son cercueil. Ils rappellent alors que si eux ont levé le poing, Norman a tendu la main, un geste tout aussi puissant et courageux.

Aujourd’hui, une statue de Peter Norman se dresse à Melbourne, et le 3 octobre est devenu le « Peter Norman Day » pour la fédération américaine d’athlétisme. Sa réhabilitation, bien que posthume, scelle la victoire de la justice sur l’indifférence. Il reste l’exemple même de l’individu qui, face au choix entre le confort du silence et le risque de la vérité, a choisi l’honneur.