Olivier Hamant nous invite à questionner notre obsession contemporaine pour la performance. Il propose un changement de paradigme radical, soutenu par ses recherches sur le vivant, pour affronter les défis d’un XXIe siècle marqué par l’instabilité.

À travers un plaidoyer rigoureux et inspirant, il démontre que l’optimisation à outrance, loin d’être une solution, est devenue la source principale de notre fragilité collective et environnementale.

Ce qu’il faut retenir

  • L’injonction à la performance (efficacité + efficience) fragilise nos systèmes en supprimant les marges de manœuvre nécessaires pour absorber les chocs imprévus.

  • Le vivant ne cherche pas l’optimisation maximale, mais la robustesse, en utilisant des stratégies de redondance, de lenteur et d’imprécision pour survivre aux fluctuations.

  • Face aux crises écologiques et sociales, nous devons passer d’une économie de la performance à une société de la robustesse basée sur la diversité, la réparation et la coopération.

La dictature de la performance et ses limites

Olivier Hamant commence par souligner comment l’injonction de performer sature chaque aspect de notre existence, des villes intelligentes à l’éducation, en passant par le sport. Il définit la performance comme la combinaison de l’efficacité (atteindre un but) et de l’efficience (le faire avec le moins de moyens possibles).

Cependant, cette quête d’optimisation cache quatre pièges majeurs. D’abord, optimiser fragilise : le blocage du canal de Suez en 2021 a révélé la vulnérabilité de chaînes logistiques trop tendues. Ensuite, l’effet rebond annule souvent les gains technologiques ; par exemple, des frigos plus économes finissent par consommer plus globalement car ils deviennent plus grands et plus nombreux.

Il cite également la loi de Goodhart, expliquant qu’une mesure (comme le PIB ou les notes) cesse d’être fiable dès qu’elle devient une cible, car elle pousse à la triche ou au dopage. Enfin, le coût environnemental est exorbitant : notre performance est la cause directe de l’effondrement de la biodiversité et du dérèglement climatique.

Les leçons d’un monde vivant « inefficace »

Pour trouver une issue, le conférencier nous emmène dans son laboratoire de biologie. Il révèle que le vivant, contrairement aux idées reçues, ne mise pas sur la performance. Il prend l’exemple de la température corporelle humaine : bien que nos enzymes soient plus actives à 40°C, notre corps reste à 37°C.

Ce décalage volontaire est une marge de sécurité. À 37°C, nous conservons la capacité de monter en température pour combattre une infection sans mourir immédiatement. À l’inverse, être « au top » à 40°C en permanence serait suicidaire car la moindre fluctuation thermique nous serait fatale.

L’exemple de la photosynthèse est encore plus frappant. Ce processus vieux de milliards d’années a un rendement énergétique médiocre, situé entre 0,3 % et 0,8 %. Les plantes « gâchent » plus de 99 % de l’énergie solaire pour maintenir une stabilité face aux variations lumineuses et biologiques. La nature privilégie donc la robustesse à l’efficacité pure.

Définir la robustesse face aux fluctuations

La robustesse est définie comme la capacité d’un système à rester stable malgré les fluctuations. Olivier Hamant insiste sur un point crucial : les êtres vivants sont robustes précisément parce qu’ils ne sont pas performants. Ils cultivent l’adaptabilité plutôt que l’adaptation figée à un contexte donné.

Dans un monde qui devient de plus en plus turbulent (pandémies, incendies, crises géopolitiques), la fluctuation est la seule constante. La performance, qui consiste à s’enferrer dans une voie étroite et ultra-spécialisée, devient un piège mortel dès que l’environnement change.

Le vivant nous apprend que la redondance, l’incohérence apparente et même une certaine lenteur sont des atouts indispensables. Construire sur ses points faibles et maintenir des alternatives permet de survivre là où l’optimisation conduit à la rupture brutale du système.

Vers une société de la robustesse au quotidien

Transposer ces principes à notre société implique de valoriser la diversité des activités et la polyvalence. Hamant suggère de privilégier des objets « bricolés » et réparables plutôt que des technologies de pointe jetables. Il nous encourage à explorer des chemins de traverse pour multiplier les rencontres et les ressources.

Ce basculement est déjà amorcé dans plusieurs domaines. En agriculture, on passe de l’intensif à l’agroécologie ou la permaculture. Ces modèles, qu’il nomme « agriculture de l’imprécision », sont bien plus robustes car ils utilisent la biodiversité pour gérer naturellement les sécheresses et les parasites sans intrants chimiques.

L’économie de l’usage et les ateliers de réparation citoyenne illustrent également cette transition. Au lieu de posséder pour performer, on partage pour durer. Cette approche réduit notre dépendance aux flux mondiaux et renforce l’autonomie locale, créant ainsi un filet de sécurité collectif.

Un remède à l’éco-anxiété et au burnout

L’abandon de la performance ne doit pas être vu comme un sacrifice, mais comme une libération. Le modèle actuel mène au burnout généralisé des individus et des écosystèmes. La robustesse, au contraire, propose un monde riche en interactions humaines et en reconnexion avec le vivant.

En choisissant la robustesse, on apprend à respecter les limites de son propre corps et celles de la planète. C’est une réponse concrète à l’éco-anxiété : agir pour construire des structures solides et solidaires plutôt que de s’épuiser à maintenir un système qui s’effondre sous son propre poids.

Olivier Hamant conclut avec force qu’il n’y a finalement « pas grand-chose à regretter du monde de la performance ». Pour habiter dignement et durablement le XXIe siècle, il est temps de troquer notre addiction à l’optimisation contre une culture de la robustesse, seule garante de notre avenir commun.