Cette conférence de Johann Chapoutot à l’Université de Genève nous invite à repenser notre rapport au temps et à l’histoire. Loin d’être une simple érudition sur le passé, l’histoire est présentée ici comme une science humaine vitale pour comprendre notre condition et les crises qui secouent notre modernité.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
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L’histoire comme science de la finitude : l’histoire n’est pas qu’une étude du passé, c’est l’étude de l’être humain aux prises avec sa propre mortalité et son inscription dans le temps. C’est une discipline métaphysique qui tente de donner un sens à l’existence au-delà de la simple disparition physique.
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Le déclin des grands récits : après l’effondrement du providentialisme (Dieu maître de l’histoire) et des religions politiques du XXe siècle (nazisme, stalinisme), notre époque est marquée par un vacuum de sens comblé par le complotisme ou l’illimitisme néolibéral.
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L’histoire comme « frein d’urgence » : face à la course folle de la modernité (l’anthropocène) qui nous mène vers une dévastation écologique, l’histoire doit servir de lucidité critique pour identifier les structures de pouvoir et, à l’image de la métaphore de Walter Benjamin, tirer le frein d’urgence.
L’histoire, une discipline de l’empathie et du lien
Johann Chapoutot définit l’histoire comme une science de l’homme dans le temps. Contrairement aux sciences dures, l’histoire est « internaliste » : le sujet et l’objet se confondent car l’historien étudie ses propres « frères humains ». C’est un acte de communion empathique, voire un acte religieux au sens étymologique (créer du lien), qui ramène les morts à la vie pour comprendre leur univers mental.
Cette démarche exige de comprendre comment des êtres humains ont pu commettre l’innommable, comme les crimes de masse du XXe siècle. L’historien ne cherche pas à excuser, mais à élucider le système de valeurs et le « monde de sens » dans lequel ces acteurs évoluaient, souvent persuadés de faire le bien selon leurs propres catégories.
La fin du providentialisme et l’émergence des religions séculières
Pendant des siècles, l’Occident a vécu sous le régime du providentialisme, où chaque événement était interprété comme la volonté de Dieu. Ce système offrait une consolation immense face à la souffrance. Le XIXe et le XXe siècle ont brisé ce cadre avec l’alphabétisation, la science (Darwin) et le traumatisme des guerres mondiales, rendant Dieu « inutile » pour expliquer l’histoire.
Ce vide a laissé place aux religions politiques : le fascisme, le nazisme et le stalinisme. Ces systèmes ont pris en charge les questions métaphysiques, offrant aux individus une mission, un sens à leur vie et une doctrine du salut par la race ou la classe. La défaite de ces idéologies a recréé un vide de sens dans lequel s’engouffrent aujourd’hui de nouveaux « ismes » comme le complotisme, réflexe de survie psychologique face à un monde devenu illisible.
L’illimitisme et la « méga-machine » néolibérale
L’une des critiques les plus acerbes de Chapoutot concerne ce qu’il nomme « l’illimitisme ». C’est l’idée moderne, portée par le transhumanisme et le néolibéralisme, qu’il n’y a plus de limites matérielles ou biologiques. On nous promet que la technologie résoudra tout, alors même que nous vivons dans le « pyrocène », un âge du feu où l’on consomme frénétiquement les ressources fossiles.
Cette dynamique repose sur une « méga-machine » (concept de Lewis Mumford) : un complexe social et économique qui broie tout pour la performance et le profit. Cette logique traite les êtres humains et la nature comme de simples « fonds d’énergie » à exploiter jusqu’à l’épuisement. C’est, selon l’auteur, une forme de folie socialement acceptée qui nous rend « obsolètes » (concept de Günther Anders).
L’analogie historique : « Plutôt Hitler que Blum »
L’historien utilise l’analogie pour éclairer le présent sans tomber dans le piège du « retour des années 30 » au sens littéral. Il identifie des structures récurrentes, comme « l’extrême centre » : une bourgeoisie libérale qui, pour préserver ses intérêts économiques, préfère s’allier à l’autoritarisme plutôt qu’à une gauche sociale (le fameux « plutôt Hitler que Blum » de 1938).
Aujourd’hui, Chapoutot voit une radicalisation de ce centre néolibéral qui, pour imposer des politiques impopulaires, recourt de plus en plus à la violence policière et institutionnelle. L’histoire sert ici à nommer ce qui se passe et à identifier que le « génie » qui nous gouverne suit une rationalité de prédation totalement étrangère à l’intérêt général.
Lire et vivre le temps pour se réhumaniser
En conclusion, Johann Chapoutot nous exhorte à « lire le temps » pour savoir où nous nous situons dans la trajectoire de la dévastation actuelle. L’histoire offre cette lucidité nécessaire pour ne pas être de simples témoins effarés ou complices.
Vivre le temps, c’est aussi chercher la décélération. Contre le temps mécanique de l’usine ou le temps numérique des écrans, l’histoire nous invite à retrouver un temps humain, substantiel, fait de contemplation et de compréhension. C’est en tirant ce « frein d’urgence » intellectuel que nous pouvons espérer retrouver une habitation pensante et poétique du monde.