Dans cet épisode du podcast Métamorphose, Anne Gekière reçoit la thérapeute, autrice et conférencière Céline Tadiotto à l’occasion de la sortie de son ouvrage intitulé La danse des ancêtres.

Ensemble, elles explorent les mécanismes de l’analyse transgénérationnelle et la manière dont les traumatismes non résolus de nos aïeux influencent notre quotidien.

À travers ses recherches et son immersion auprès des peuples premiers, l’invitée propose une vision novatrice qui place l’amour, l’acceptation et les rituels au cœur du processus de guérison pour nous aider à devenir, dès aujourd’hui, de bons ancêtres pour le futur.

Ce qu’il faut retenir

  • Les traumatismes, les deuils non faits et les secrets de famille se transmettent inconsciemment sur environ sept générations, créant chez les descendants des comportements répétitifs ou des blocages émotionnels appelés corps de souffrance.
  • Contrairement aux approches occidentales souvent focalisées sur les « casseroles » familiales, les peuples autochtones entretiennent une relation de fierté et d’amour avec leurs aïeux, transformant les erreurs passées en enseignements et en forces de résilience.
  • Devenir un bon ancêtre du futur nécessite un travail d’acceptation et de mise en mots des blessures afin de s’alléger, de redonner sa responsabilité à chacun et de transmettre des « pétales d’amour » ainsi que des dons à la lignée de demain.

Introduction au transgénérationnel pour arrêter de subir son passé

L’analyse transgénérationnelle, parfois appelée psychogénéalogie ou thérapie ancestrale, étudie l’impact de la vie de nos aïeux sur notre propre existence. Céline Tadiotto explique que tout ce qui n’a pas été résolu par le passé laisse une trace pour les générations suivantes. Il peut s’agir de tristesses profondes, de faillites économiques ou de deuils impossibles à faire.

Ces valises non déposées poussent les descendants à répéter les mêmes schémas inconscients. L’intellect comprend la situation, mais un instinct invisible pousse à la faute.

En analysant l’arbre généalogique, le thérapeute aide à dénouer ces fils invisibles. On estime que ces influences s’étendent sur sept générations. Au-delà, une forme de remise à zéro s’opère naturellement. Les drames les plus lourds, liés à la mort ou à la sexualité, demandent du temps pour être dissous par la vie.

La science valide de plus en plus ces dynamiques grâce à l’épigénétique. Des études démontrent que les traumatismes marquent le génome au fer rouge, mais fort heureusement, les événements heureux, une alimentation saine et un environnement porteur laissent aussi une empreinte positive. Au-delà des blessures, nous transmettons de véritables stratégies d’adaptation et des outils de résilience.

Les notions de fantômes et d’anges en transgénérationnel

Popularisés par le psychanalyste Didier Dumas, les termes de fantômes et d’anges désignent les forces invisibles qui circulent dans l’arbre. Un fantôme est une empreinte active et dommageable dictée par un secret ou un drame du passé.

La thérapeute illustre cela par le syndrome du prince charmant : une grand-mère éperdue d’amour perd son fiancé à la guerre et épouse un autre homme par dépit. Cet amoureux perdu devient un fantôme.

Sa fille, puis sa petite-fille, passeront leur vie à chercher un amour absolu ailleurs, inconsciemment fidèles à ce deuil non fait. Elles iront parfois jusqu’à choisir des partenaires portant le même prénom que l’amant disparu.

À l’inverse, les anges représentent les dons, les perles et les valeurs morales développés par les ancêtres. Une grande capacité à surmonter les épreuves ou un talent artistique peut être légué aux descendants. Ces forces créatives invisibles agissent comme des manes bienveillantes prêtes à nous soutenir, à condition de savoir les accueillir.

Qu’est-ce que le corps de souffrance individuel et collectif ?

Le corps de souffrance est un concept d’habitude inconsciente théorisé à l’origine par Eckhart Tolle et Thich Nhat Hanh. Lorsqu’une personne traverse de nombreux fracas, elle finit par s’identifier à ses difficultés. Elle enfile un manteau douloureux qui devient son identité principale.

Céline Tadiotto partage son expérience personnelle en confiant avoir été veuve à l’âge de vingt-huit ans avec deux jeunes enfants. Ce drame a constitué son étiquette identitaire pendant près de vingt ans avant qu’elle ne comprenne qu’il était possible de se penser autrement que par sa souffrance.

Cette enveloppe psychique et émotionnelle peut également être collective. Un peuple ayant subi de lourdes humiliations historiques aura de grandes difficultés à se projeter de manière libre, enjouée et victorieuse.

L’objectif de la thérapie ancestrale est de dissiper ce brouillard pour permettre aux individus d’entrer dans une nouvelle ère de leur histoire familiale. Se libérer de ce corps d’habitude permet de retrouver sa véritable autonomie.

Ce que nous enseignent les peuples premiers sur nos lignées

En voyageant à la rencontre de communautés autochtones comme les Navajos en Arizona ou les Maoris en Nouvelle-Zélande, l’autrice a découvert une relation aux aïeux radicalement différente de la nôtre. Dans les sociétés occidentales, le lien est souvent rompu ou conflictuel.

Les peuples premiers tirent leur force d’une immense fierté et d’un amour d’appartenance qui constituent leur colonne vertébrale. Ils ne nient pas les erreurs de leurs ancêtres, mais ils les intègrent différemment.

Pour eux, un ancêtre ayant commis un acte grave devient un donneur d’enseignement par le contre-exemple. Les descendants observent les conséquences du passé pour comprendre ce qu’il ne faut pas faire.

Les Cogis de Colombie se réunissent dans la maison commune pour parler d’un problème jusqu’à ce que tout soit dit, évitant ainsi les non-dits dévastateurs. En Nouvelle-Zélande, l’entrée dans le Maraï, la maison des ancêtres, s’accompagne de chants puissants où chacun nomme sa lignée. L’individu ne se présente jamais seul : il se sent porté par une forêt ancestrale spirituelle qui l’abrite et le protège.

Remettre l’amour au cœur du processus de transmission

La guérison passe par la réhabilitation de l’amour inconditionnel au sein de la thérapie. Dans une société qui tourne parfois les sentiments en dérision, oser se dire aimant est un acte puissant. Regarder ce qu’il y avait de profondément humain chez nos aïeux permet de sortir du rôle de juge.

Cette démarche n’excuse en rien les comportements monstrueux, comme l’inceste ou la violence, mais elle évite de s’enfermer dans la fracture.

Le processus psychologique repose sur l’acceptation. Il est impossible d’accepter sans regarder la réalité en face. L’acceptation signifie acter que le passé a eu lieu et qu’on ne peut pas le changer.

L’amour permet de transmuter la douleur pour en faire une force de résilience. En lâchant l’affaire vis-à-vis du passé, l’adulte choisit de s’occuper de lui-même au présent pour libérer l’avenir de ses propres enfants.

Ouvrir les pétales de la rose du cœur

Pour imager cette ouverture, Céline Tadiotto utilise la métaphore de la rose du cœur, dont chaque pétale représente une nuance de l’amour : la compassion, l’empathie ou encore la déférence. Cette symbolique universelle se retrouve dans la médecine de la rose enseignée par les grand-mères mexicaines, ou à Auroville en Inde sous les traits d’un lotus dessiné par Mira Alfassa.

Chacun peut s’approprier ces pétales et y apposer les mots qui lui font du bien. Le chemin demande du temps, car apprendre à aimer son arbre généalogique exige d’abord d’apprendre à s’aimer soi-même.

Des rituels concrets de libération : le pardon et la nevaine

La thérapie s’appuie sur des actes rituels symboliques forts pour libérer la psyché. L’autrice redéfinit le pardon loin de sa connotation judéo-chrétienne : pardonner, c’est redonner à l’autre l’histoire qui lui appartient et reprendre sa propre part de responsabilité.

Un rituel simple consiste à lier un bâton avec des objets représentant une situation douloureuse d’un côté, et des éléments magnifiques de l’autre, puis à briser ce bâton devant un feu pour détruire le lien de souffrance.

Un autre outil majeur est la nevaine, un processus cyclique basé sur une bougie allumée pendant neuf jours. Les trois premiers jours sont dédiés à l’ancêtre pour nommer précisément le manque ou la douleur. Les trois jours suivants permettent d’identifier les ressources dont le descendant aurait eu besoin pour ne pas répéter l’erreur.

Enfin, les trois derniers jours servent à verbaliser ce que l’on se souhaite ardemment pour le futur. Ce parcours en trois étapes offre une structure claire pour passer de la considération du passé à la construction de l’avenir.

Rédiger son testament philosophique et dessiner son arbre de gloire

Pour éviter de transmettre une « patate chaude » émotionnelle, le passage par la parole et l’écrit est indispensable. Céline Tadiotto encourage la rédaction d’un testament philosophique, idéalement vers soixante-cinq ans ou dès que l’élan se fait sentir. Ce document compile les conseils, les prises de conscience et les erreurs d’une vie.

Laisser ce témoignage écrit évite aux descendants de s’engager dans des années de psychanalyse pour deviner les secrets enfouis. Même si le cadeau doit être offert sans attente quant à sa réception, il constitue une bibliothèque vivante inestimable.

En parallèle de l’arbre généalogique classique qui traque les traumatismes, la thérapeute propose de dessiner un arbre de gloire. Ce support visuel, qui peut prendre la forme d’un photomontage ou d’une broderie, met en lumière les perles de la famille.

Qu’il s’agisse de la recette de cuisine d’une grand-mère ou d’un aïeul passionné d’astronomie, l’arbre de gloire célèbre les fruits positifs portés par la lignée. L’objectif n’est pas de créer un mythe familial écrasant, mais de s’inspirer des douances transmises pour nourrir sa propre existence.

Devenir un bon ancêtre du futur

La prise de conscience transgénérationnelle opère un retournement complet vers l’avenir. En s’inspirant des traditions amérindiennes, Céline Tadiotto rappelle qu’aucune décision ne devrait être prise sans mesurer ses répercussions sur les sept générations à venir. Nous sommes le fruit du passé, mais nous sommes surtout le point d’articulation du futur.

Chaque petite action, chaque guérison personnelle et chaque choix posé avec amour allègent la route des enfants de demain, qu’ils soient de notre sang ou non.

La conclusion de cette démarche réside dans le retour à une simplicité innocente et profonde vis-à-vis de l’existence. Porter un regard de gratitude, célébrer la beauté et accepter de détendre son cœur permettent d’accéder à une relaxation véritable.

Oser aimer, sans crainte et sans jugement, reste le plus grand outil de transformation et la plus belle des transmissions.