Cette conférence en ligne, organisée par le Château de Versailles, donne la parole à un conservateur du département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France (BnF) à l’occasion de la publication de sa biographie illustrée de Napoléon.
L’intervention explore la tension constante entre la construction minutieuse du mythe napoléonien par l’image et la réalité historique brute que révèlent les documents d’époque. En s’appuyant sur les riches collections de la BnF, le conférencier propose de décaper la légende dorée et la légende noire pour redécouvrir l’homme complexe derrière le souverain absolu.
Résumé des points abordés
- Ce qu’il faut retenir
- L’illusion des images et la méthode historique
- De la Corse au surgissement du génie
- La naissance d’un mythe : la campagne d’Italie
- L’expédition d’Égypte et le coup de force de brumaire
- L’œuvre du Consulat et la monarchisation du régime
- Le Grand Empire : l’hégémonie et ses rouages
- Le dérapage et la chute : de la Russie à Waterloo
- L’exil à Sainte-Hélène et l’immortalité du mythe
Ce qu’il faut retenir
- Une propagande par l’image qui s’autoalimente : dès ses premières campagnes, Napoléon comprend le pouvoir des représentations graphiques pour magnifier ses exploits et construire sa propre hagiographie, un processus largement amplifié après sa mort par les éditions illustrées du Mémorial de Sainte-Hélène.
- Le retour direct aux sources documentaires : face aux récits héroïques parfois inventés, la recherche dans les millions de manuscrits, dessins et archives de la BnF permet de saisir le quotidien et la psychologie de l’empereur, depuis le journal domestique de son père jusqu’à son rapport d’autopsie.
- Un exercice solitaire et chaotique du pouvoir : derrière l’image du génie visionnaire omnipotent se cache un dirigeant rigide, souvent bourreau de travail mais facteur de désordre par sa volonté de tout régenter, incapable d’écouter les avertissements de ses ministres et de ses proches.
L’illusion des images et la méthode historique
L’histoire de Napoléon est indissociable des représentations qui ont façonné notre imaginaire collectif. Très tôt, des publications d’anciens officiers ou des commandes de tableaux sous la monarchie de Juillet ont nourri une hagiographie qui s’autoalimente.
Les illustrations populaires destinées aux enfants ou les gravures magnifiant le texte de Las Cases ont fixé des scènes héroïques dans l’esprit public. L’objectif de la recherche moderne est de dépasser cette mythologie graphique.
Pour y parvenir, le partenariat avec la Bibliothèque nationale de France offre une opportunité unique. Ses collections recèlent des millions de documents, de gravures, de manuscrits et de monnaies souvent méconnus.
En parcourant ces rayonnages, on peut ouvrir le livre de la vie de Napoléon de manière très concrète. Sa biographie commence ainsi avec le livre de raison de son père, Charles Bonapart, qui note sa naissance en italien.
Elle se referme de façon tout aussi tangible sur l’original de son rapport d’autopsie rédigé à Sainte-Hélène. L’analyse critique de ces pièces contemporaines permet de revisiter la trajectoire de l’officier devenu empereur.
De la Corse au surgissement du génie
La jeunesse de Napoléon s’écoule paisiblement en Corse avant son entrée au collège militaire de Brienne puis à l’école militaire de Paris. Ses débuts comme sous-lieutenant révèlent un officier à éclipse, peu assidu et passant la moitié de son temps sur son île natale.
Ses premières tentatives pour s’imposer sur la scène politique et militaire locale avec ses frères se soldent par un échec complet. En fait, le clan Bonapart doit fuir la Corse de manière piteuse et humiliante.
C’est pourtant juste après cette fuite que se produit le véritable surgissement du personnage historique. Le jeune homme possède déjà un solide bagage intellectuel, nourri de lectures en histoire, économie, philosophie et stratégie.
Son énergie, son charisme inné et son sens du commandement éclatent lors du siège de Toulon. Son plan d’attaque audacieux libère le port de la présence britannique et lui vaut le grade de général de brigade.
Pour l’historien, ce moment marque la sortie de la nuit documentaire : les sources écrites et les portraits iconographiques commencent à abonder, rendant sa vie enfin saisissable par la méthode scientifique.
La naissance d’un mythe : la campagne d’Italie
Après avoir réprimé une insurrection royaliste à Paris et sauvé la Convention, Napoléon prend la tête de l’armée d’Italie. Cette campagne fulgurante pose les fondations de sa légende d’invincibilité militaire.
L’évolution des images montre comment la réalité historique est progressivement modifiée au profit du mythe. Une première aquarelle d’époque montre le général partageant la gloire du passage du pont d’Arcole avec d’autres officiers.
Plus tard, les peintures isolent Napoléon, le représentant seul au premier plan à la tête de ses troupes, un drapeau à la main. La recherche historique indique qu’il est en réalité resté prudemment à l’arrière lors de cet assaut.
Napoléon se révèle également être un maître de la propagande écrite. Il crée des journaux militaires pour chanter ses propres louanges et forger le mythe du petit caporal vertueux opposé à la corruption du Directoire.
Cette période modifie profondément son caractère. Il gouverne ses conquêtes italiennes comme un souverain, s’entoure d’admirateurs fanatiques et s’isole définitivement du commun des mortels.
L’expédition d’Égypte et le coup de force de brumaire
Le Directoire, inquiet de l’ombre que lui fait ce général victorieux, accepte de l’éloigner en l’envoyant envahir l’Égypte. Cette aventure combine des ambitions géopolitiques contre l’Angleterre et une immense exploration scientifique.
Les archives conservées révèlent les deux visages de cette expédition. D’un côté, les magnifiques relevés archéologiques des savants décrivent l’Égypte des pharaons sous un jour sublime.
De l’autre, les correspondances médicales sur l’épidémie de peste à Jaffa et les ordres militaires signés de la main de Napoléon témoignent de la violence crue de l’occupation. Face à une situation militaire intenable, il décide d’abandonner son armée pour rentrer en France.
Son retour coïncide avec l’effondrement politique et financier du Directoire. Ayant préservé sa réputation loin des intrigues parisiennes, il apparaît comme le sauveur attendu.
Le coup d’État des 18 et 19 brumaire est immédiatement légitimé par des gravures inventées, le montrant menacé de poignards par les députés. Conçu initialement par d’autres pour n’être que l’épée du complot, Napoléon écarte rapidement ses partenaires pour s’emparer seul des rênes du Consulat.
L’œuvre du Consulat et la monarchisation du régime
Le Consulat jette les bases de la France moderne à travers une intense activité législative et administrative. C’est l’époque de la création du Conseil d’État, de la Banque de France, des préfectures et de la rédaction du Code civil.
La victoire de Marengo consolide définitivement son pouvoir en Europe, lui permettant de signer la paix avec les grandes puissances et de rétablir la concorde religieuse par le Concordat. On assiste alors à une monarchisation rapide du pouvoir exécutif.
Napoléon s’installe au palais des Tuileries, effaçant les souvenirs révolutionnaires pour réintroduire une vie de cour. Le petit château de la Malmaison est délaissé au profit de Saint-Cloud, jugé plus vaste et plus digne d’accueillir les courtisans.
En devancier du trône impérial, il se comporte déjà en souverain absolu, fort d’un prestige national et international à son sommet.
Le Grand Empire : l’hégémonie et ses rouages
La proclamation de l’Empire répond au désir de pérenniser son œuvre et de fonder une nouvelle dynastie. Pour légitimer son pouvoir face aux Bourbons, Napoléon rejette l’Ancien Régime et puise ses références dans l’histoire de Charlemagne et de l’Empire romain.
La guerre reprend rapidement sous l’impulsion de l’Angleterre et des vieilles monarchies continentales inquiètes de l’hégémonie française. Entre les campagnes militaires, l’étude des archives administratives dévoile le fonctionnement ultra-pyramidal de l’État napoléonien.
L’empereur refuse de déléguer, veut tout contrôler et supervise le moindre détail de l’administration. Ce centralisme excessif s’avère parfois être un facteur de désordre.
Certains documents gribouillés de sa main montrent qu’il s’ennuie ou s’endort pendant les séances techniques du Conseil d’État. En se réveillant brusquement pour monopoliser la parole, il bouscule le travail des juristes experts.
Son entourage est composé d’exécutants soumis et dépourvus d’initiative, qu’il épuise littéralement au travail. Il installe ses frères sur les différents trônes d’Europe, mais les maintient sous sa coupe stricte, interdisant toute indépendance politique.
En 1811, l’Empire semble atteindre son apogée territoriale avec 130 départements et plus de 110 millions d’individus soumis à son influence. Le mariage avec Marie-Louise et la naissance du roi de Rome couronnent cette puissance apparente, qui cache pourtant de profondes fragilités économiques et religieuses.
Le dérapage et la chute : de la Russie à Waterloo
Le système napoléonien commence à déraper lorsque l’idéal de l’émancipation des peuples est supplanté par une volonté purement hégémonique. Vieillissant et inflexible, Napoléon n’écoute plus les avertissements face à la lassitude de l’opinion française et à l’hostilité croissante des pays occupés.
En 1812, il se lance dans la guerre de trop en envahissant la Russie pour imposer le respect du blocus continental. La Grande Armée, gigantesque mais hétérogène, est décimée par le froid, la faim et la maladie lors d’une retraite catastrophique.
L’obstination de l’empereur se confirme en 1813 lors de la campagne de Saxe, où ses alliés l’abandonnent un à un jusqu’à la défaite de Leipzig. C’est à ce moment que se répand la légende noire de Napoléon, dépeint dans les gravures satiriques comme un ogre dévorant la jeunesse du pays à travers des conscriptions incessantes.
Malgré un sursaut d’énergie militaire durant la campagne de France, Paris est prise par la coalition et Napoléon est contraint d’abdiquer à Fontainebleau avant d’être exilé à l’île d’Elbe.
Dix mois plus tard, profitant des difficultés de Louis XVIII et des divisions du congrès de Vienne, il tente un retour audacieux lors des Cent-Jours. L’armée et les ouvriers des usines de soie lyonnaises l’acclament, mais le reste de la population française réagit avec stupeur, lassitude ou indifférence face à la certitude d’une nouvelle guerre.
Les élites économiques refusent de le soutenir et ses ministres préparent déjà clandestinement le retour des Bourbons. L’aventure s’effondre définitivement à Waterloo, précipitée par l’épuisement physique de l’empereur et des erreurs tactiques face aux forces britanniques et prussiennes.
L’exil à Sainte-Hélène et l’immortalité du mythe
Contraint à une seconde abdication, Napoléon se rend aux Anglais qui le déportent à Sainte-Hélène, une île isolée de l’atlantique Sud. Les cinq dernières années de sa vie se déroulent dans la monotonie de la maison de Longwood, sous la surveillance étroite du gouverneur Hudson Lowe.
Entouré de quelques fidèles, l’empereur déchu maintient une étiquette de cour stricte, dernier vestige de sa souveraineté passée. Il consacre ses journées à la lecture et à la dictée de ses mémoires.
Les manuscrits originaux révèlent ses ratures, ses hésitations et son incapacité à analyser son règne de manière objective, préférant rejeter la faute sur ses généraux. Rongé par la dépression et affaibli par un manque cruel d’exercice, sa santé décline rapidement.
Il souffre d’un grave ulcère à l’estomac, une affection probablement cancéreuse qui a causé la mort de son père. Les traitements agressifs administrés par ses médecins finissent par aggraver son état.
Il meurt le 5 mai 1821 après une douloureuse agonie. Sa disparition physique marque le point de départ de l’essor définitif de sa légende dorée grâce à la publication du Mémorial de Sainte-Hélène.
Ce texte impose l’image d’un souverain libéral et moderne, défenseur des acquis de la Révolution face aux monarchies conservatrices. Cette construction politique puissante fascinera les écrivains du siècle et permettra au bonapartisme de renaître, ouvrant la voie à l’élection de son neveu en 1848.