Cette émission de Podcast Science célèbre la parution d’un ouvrage de vulgarisation hors norme intitulé « L’Odyssée évolutive ». Autour de la table, l’auteur Pierre Kerner, son éditrice Alix et plusieurs chroniqueurs décortiquent le processus de création de cette bande dessinée.
Ce projet ambitieux vulgarise une discipline scientifique récente et complexe : l’évo-dévo, ou génétique évolutive du développement.
À travers ce dialogue, l’équipe nous plonge dans les coulisses de l’édition scientifique et explore les ponts invisibles entre la rigueur de la recherche et la créativité narrative du neuvième art.
Résumé des points abordés
- Ce qu’il faut retenir
- Genèse et concept narratif de l’Odyssée évolutive
- L’évo-dévo : la génétique évolutive du développement
- Les défis de la création et de l’illustration scientifique
- Le processus de relecture et validation scientifique
- L’essor de la bande dessinée de non-fiction et la collection Octopus
- La dimension esthétique et pédagogique de l’embryologie
Ce qu’il faut retenir
- Une alliance audacieuse entre science moderne et mythologie grecque : pour expliquer les rouages complexes de la génétique évolutive du développement, les auteurs incarnent les gènes à travers les Moires, ces divinités du destin manipulant le fil de la vie.
- Le défi d’une collaboration asymétrique mais paritaire : la création a exigé un dialogue constant et intense sur zoom entre un chercheur universitaire pointilleux et un illustrateur sans bagage scientifique, nécessitant l’utilisation de métaphores visuelles originales.
- L’essor incontestable de la bande dessinée du réel : la collection Octopus s’inscrit dans un véritable phénomène de société où le lectorat adulte s’empare massivement de la bande dessinée pour s’approprier des sujets scientifiques et philosophiques pointus.
Genèse et concept narratif de l’Odyssée évolutive
Le projet initial porté par Pierre Kerner était académique et professoral. Sa volonté première se résumait à expliquer sa discipline de recherche de manière linéaire et traditionnelle. C’est l’intervention de son éditrice qui a bousculé cette approche. La bande dessinée exige une dynamique narrative forte.
De longs échanges entre l’auteur, l’éditrice et l’illustrateur ont fait émerger une idée originale : transposer la génétique dans la mythologie grecque. Le fil de l’ADN est ainsi devenu le fil du destin. Les Moires, divinités mythologiques, se transforment en héroïnes de cette aventure. Leur mission consiste à fabriquer le héros Ulysse. Pour y parvenir, elles doivent explorer l’évolution pour trouver les bons gènes de développement.
Cette contrainte narrative a stimulé la créativité de l’équipe. L’Antiquité offre des récits d’une modernité surprenante. Utiliser des textes classiques pour introduire des concepts scientifiques modernes crée un décalage ludique. Le parallèle devient évident : la mythologie et la génétique parlent toutes deux d’un patrimoine transmis de génération en génération.
L’évo-dévo : la génétique évolutive du développement
L’évo-dévo est une discipline scientifique relativement jeune. Elle est née il y a une quarantaine d’années à peine. Son objectif est de comprendre comment l’évolution morphologique se met en place à travers les gènes.
La science observe les gènes impliqués au cours de l’embryogénèse. En comparant le développement d’un insecte, d’une plante ou d’un mammifère, les chercheurs analysent les mouvements cellulaires. Ces mouvements génèrent des morphologies radicalement différentes. La discipline tente de cartographier la manière dont ces mécanismes de contrôle génétique se modifient au fil des générations.
Rien en biologie n’a de sens si ce n’est à la lumière de l’évolution. Cette formule guide l’ensemble de l’ouvrage. Le développement de l’embryon humain répète des étapes qui s’expliquent par l’histoire de la vie. Chaque être humain porte en lui l’héritage d’organismes primitifs. La capacité des cellules à se diviser, l’apparition des membres ou l’acquisition de l’amnios sont des innovations évolutives majeures que l’embryon rejoue au début de sa vie.
Les défis de la création et de l’illustration scientifique
L’écriture d’une bande dessinée de vulgarisation se rapproche du travail cinématographique. L’auteur doit concevoir un véritable script, imaginer un découpage case par case et détailler la position des personnages. La clarté doit être immédiate pour que l’illustrateur saisisse les enjeux scientifiques.
La documentation a représenté un travail colossal. Les schémas issus des publications scientifiques sont souvent trop denses et rédigés en anglais. L’auteur a dû épurer ces images sur Photoshop, gommer les détails superflus et franciser les légendes. Pour les planches embryologiques, les discussions sur zoom ont nécessité des trésors d’ingéniosité. Faute d’outils adaptés, le chercheur utilisait de la pâte à modeler ou des aliments pour faire comprendre les volumes et les coupes anatomiques à son dessinateur.
Le travail s’est fait sous une contrainte de volume stricte : cent pages maximum. Ce format court a obligé à une économie de mots drastique. Les phrases universitaires interminables ont été sabrées lors des relectures éditoriales. Le texte s’est épuré pour laisser le dessin porter une partie du message pédagogique. L’illustration ne sert pas seulement à décorer : elle explique activement le propos.
Le processus de relecture et validation scientifique
La vulgarisation scientifique ne peut pas se passer d’une vérification rigoureuse des faits. Simplifier un propos ne doit jamais conduire à propager des erreurs. Pour cet ouvrage, une relecture scientifique croisée a été mise en place avec l’aide d’experts du domaine.
Le regard d’un chercheur externe est précieux pour apporter du recul sur l’histoire d’une discipline. La recherche avance parfois plus vite que les manuels scolaires. Certains concepts admis dans le passé sont aujourd’hui datés et demandent une réactualisation. De plus, la relecture permet de traquer les erreurs visuelles classiques, comme les hélices d’ADN dessinées à l’envers.
La vulgarisation impose des choix difficiles lorsque le consensus scientifique n’est pas pleinement établi. La narration oblige parfois à trancher des débats complexes pour ne pas perdre le lecteur. L’auteur a ainsi dû formuler des hypothèses audacieuses sur l’origine du système nerveux chez les animaux, un sujet qui anime encore fortement la communauté des biologistes.
L’essor de la bande dessinée de non-fiction et la collection Octopus
Le paysage éditorial de la bande dessinée a profondément changé depuis les années quatre-vingt-dix. À cette époque, les premières tentatives de bandes dessinées autobiographiques ou documentaires peinaient à trouver leur public. Les éditeurs acceptaient ces projets sans réelle certitude.
Aujourd’hui, la bande dessinée du réel connaît un succès fulgurant en librairie. Le public a mûri et s’est élargi. Les ouvrages de vulgarisation ne se cantonnent plus aux rayons spécialisés. Ils s’exposent fièrement dans les librairies généralistes. Le profil des lecteurs a évolué vers un public plus adulte et plus féminin.
La collection Octopus relève le défi d’une vulgarisation pointue mais accessible. Sa philosophie refuse le didactisme pur, souvent jugé sec et rébarbatif. La fiction sert de cheval de Troie pour faire entrer le lecteur dans la science. Qu’il s’agisse de philosophie, d’astronomie ou de biologie, l’histoire romancée accroche le regard avant d’instiller des notions théoriques solides.
La dimension esthétique et pédagogique de l’embryologie
La biologie du développement possède une dimension esthétique indéniable. L’observation d’un organisme en train de se diviser et de se structurer suscite l’émerveillement. Les premiers embryologistes du dix-neuvième siècle étaient d’ailleurs de remarquables dessinateurs.
L’ouvrage se conclut par une double page magistrale représentant le développement embryonnaire sous forme de fresque hélicoïdale. Cette illustration a demandé deux semaines de travail intensif à l’illustrateur. Conçue comme une synthèse visuelle de toute la bande dessinée, elle montre le développement d’un embryon humain depuis la première cellule jusqu’à la naissance, tout en y intégrant la chronologie évolutive.
Les choix chromatiques de la bande dessinée participent aussi à cette pédagogie. Chaque chapitre possède sa propre identité visuelle et sa palette colorimétrique. Les couleurs évoluent des tons froids vers des nuances beaucoup plus chaudes. Ce dégradé accompagne la remontée dans le temps géologique et symbolise l’urgence narrative de l’intrigue, tout en évoquant subtilement la mise en place du système sanguin et du cœur de l’embryon.