La figure de Ramsès II continue de fasciner le grand public et les historiens à travers le monde. Invités au micro du podcast Storiavoce, l’égyptologue et archéologue Amandine Marshall revient en détail sur la vie et le long règne de ce pharaon emblématique à l’occasion de la sortie de sa biographie chez Gallimard.

À travers cet entretien, elle lève le voile sur la propagande royale, la réalité des guerres, sa vie privée douloureuse et les tribulations incroyables de sa momie.

Ce qu’il faut retenir

Le règne de Ramsès II repose sur une stratégie de communication visuelle et textuelle inégalée. Il a réussi à transformer des échecs militaires ou des situations politiques fragiles en victoires mémorables pour la postérité.

Derrière l’image publique de pharaon bâtisseur et de demi-dieu immortel se cachait un homme à la santé fragile. Les analyses modernes de sa momie révèlent des souffrances physiques chroniques et terribles au quotidien.

Les récits associant Ramsès II à l’Exode biblique relèvent du mythe et du fantasme populaire. Les données archéologiques et les textes égyptiens ou hittites contredisent formellement cette croyance ancrée dans l’imaginaire collectif.

Introduction et contexte historique

L’Égypte antique se divise en trois grandes périodes de gloire : l’Ancien Empire, le Moyen Empire et le Nouvel Empire. Ramsès II s’inscrit au cœur du Nouvel Empire, au début de la XIXe dynastie, aux alentours de 1300 avant notre ère. C’est une époque brillante partagée avec d’autres figures légendaires comme Hatchepsout, Akhenaton ou Toutânkhamon.

Ramsès II ne naît pas directement sur le trône. Sa famille est issue d’une lignée de militaires de la noblesse de Basse-Égypte, une région du nord particulièrement attachée au culte du dieu Seth. Son grand-père, Paramesou, gravit tous les échelons de l’administration et de l’armée jusqu’à devenir vizir.

Faute d’héritier direct, le pharaon Horemheb désigne Paramesou comme successeur. Ce dernier monte sur le trône sous le nom de Ramsès Ier. Son règne est court en raison de son âge avancé. Son fils, Séti Ier, lui succède rapidement.

Conscient de la fragilité de cette nouvelle dynastie, Séti Ier décide d’associer très tôt son jeune fils Ramsès II au pouvoir. Une propagande intense est lancée pour légitimer le futur héritier. Les textes officiels affirment de manière extraordinaire que le prince pensait déjà aux affaires de l’État alors qu’il n’était qu’un fœtus dans le ventre de sa mère.

Cette mise en scène politique s’accompagne d’une corégence stricte. Séti Ier et Ramsès II règnent un temps ensemble pour verrouiller la succession. Une fois installé seul sur le trône, le jeune souverain doit s’affirmer à l’intérieur du pays mais aussi à l’extérieur face à une menace grandissante : l’Empire hittite.

La géopolitique du Proche-Orient et la bataille de Kadesh

Les Hittites représentent la principale puissance rivale de l’Égypte au Nouvel Empire. Leur cœur territorial correspond à la Turquie actuelle. Leurs ambitions s’étendent vers le Levant et la Syrie, une zone tampon disputée sans cesse entre les deux empires.

Contrairement aux Romains qui cherchaient à imposer leur culture, les Égyptiens s’intéressent uniquement aux ressources des territoires annexés, notamment l’or. Si la mémoire collective retient Ramsès II comme le plus grand conquérant, l’histoire montre que c’est Thoutmosis III qui a étendu l’Empire égyptien à son maximum territorial.

Au début de son règne, l’objectif obsessionnel de Ramsès II est de reprendre la cité stratégique et symbolique de Kadesh. Située en Syrie actuelle, cette ville avait été perdue par l’Égypte, puis reprise par Séti Ier, avant de retomber aux mains des Hittites. Le jeune pharaon décide donc de prendre les armées pour régler ce conflit.

La bataille de Kadesh est considérée aujourd’hui comme la première grande bataille documentée de l’histoire humaine. L’affrontement est raconté à travers trois sources majeures commandées par le pharaon : le poème de Pentaour, le Bulletin militaire et de nombreux reliefs muraux. Soucieux de son image éternelle, Ramsès II fait graver ces récits sur les murs de Louxor, de Karnak et d’Abou Simbel.

Le récit officiel égyptien tourne au merveilleux. Le pharaon prétend avoir été abandonné par ses troupes et s’être battu seul contre des milliers d’ennemis, guidé par le bras du dieu Amon. La réalité historique découverte dans les archives hittites est radicalement différente : Kadesh n’est pas une victoire égyptienne.

Ramsès II quitte les lieux sans avoir récupéré la cité. Pire encore, le roi hittite profite du retrait égyptien pour s’emparer de plusieurs autres possessions de l’Égypte dans la région. Kadesh est un échec militaire que la propagande pharaonique a transformé en triomphe personnel. Les tensions obligent plus tard les deux empires à signer le premier traité de paix connu de l’histoire, scellé par le mariage du pharaon avec deux princesses hittites.

Les femmes et les enfants du pharaon

Les mariages diplomatiques de Ramsès II illustrent la complexité du harèm royal. Les sources égyptiennes mettent en scène le premier mariage avec la princesse Maât-Néferou-Rê, accueillie avec une dot immense. Sa sœur, épousée plus tard par le pharaon, est en revanche totalement ignorée par les textes officiels qui ne mentionnent même pas son nom.

Mesurer le nombre exact de compagnes et d’enfants de Ramsès II est impossible. Le harèm égyptien distingue la grande épouse royale et les épouses royales des simples concubines. Seuls les fils issus des premières catégories peuvent prétendre à la couronne.

Ramsès II se distingue par une démesure absolue avec huit ou neuf grandes épouses royales simultanées. Il est également connu pour avoir épousé plusieurs de ses propres filles, une pratique de découverte récente qui montre que l’arbre généalogique royal peut encore réserver des surprises aux archéologues.

L’idée reçue selon laquelle Ramsès II aurait eu une centaine d’enfants est scientifiquement erronée. Ce chiffre correspond uniquement aux princes et princesses dont les noms sont parvenus jusqu’à nous. La réalité de l’époque est marquée par une mortalité infantile effroyable : près de trois enfants sur font l’objet d’un décès avant l’âge de cinq ans.

La cour n’enregistrait et ne présentait officiellement les enfants royaux qu’à partir du moment où ils atteignaient l’adolescence, signe qu’ils avaient franchi le cap des maladies infantiles. Le nombre réel de naissances dans le harèm était donc bien plus élevé, englobant une foule d’enfants anonymes morts en bas âge.

L’autodivinisation et la propagande monumentale

Ramsès II pousse l’art de la propagande à son paroxysme en se présentant comme un dieu vivant de son vivant. Contrairement à Akhenaton qui s’était mis à dos le puissant clergé d’Amon, Ramsès II agit avec subtilité en s’appuyant sur les prêtres existants.

Sa stratégie avance pas à pas. Il commence par diviniser sa propre famille : sa mère Touy, son père Séti Ier et son grand-père. Par cette filiation sacrée, sa propre nature divine devient une évidence logique pour son peuple.

Le pharaon pousse l’audace jusqu’à donner son nom à la nouvelle capitale du pays : Pi-Ramsès. Traditionnellement, les villes antiques sont protégées par une divinité. Pi-Ramsès, elle, est placée sous la protection directe du dieu Ramsès lui-même.

Sa longévité exceptionnelle de soixante-sept ans d’un règne stable lui donne le temps et les moyens financiers d’inonder le paysage égyptien. Il fait ériger des centaines de colosses à son effigie et bâtit des temples gigantesques. Pour saturer l’espace visuel, il pratique massivement l’usurpation de monuments en faisant marteler le nom de ses prédécesseurs pour y inscrire le sien.

Un détail physique naturel vient renforcer cette aura divine auprès de ses proches : Ramsès II était un authentique roux. Les analyses de sa chevelure montrent qu’il utilisait du henné pour préserver sa couleur d’origine malgré l’âge. Pour les Égyptiens de la cour, voir ce vieux souverain échapper aux cheveux blancs confirmait sa nature surnaturelle.

La santé précaire d’un pharaon nonagénaire

L’iconographie officielle montre toujours le souverain sous les traits d’un homme jeune, athlétique et invincible