Dans le cadre d’un partenariat entre l’Université de Lausanne et la HES-SO, le spécialiste des risques systémiques Arthur Keller livre un plaidoyer dense et percutant sur la sécurité des territoires. Face aux crises écologiques, énergétiques et sociales qui s’accumulent, cette conférence bouscule les certitudes et invite à repenser de fond en comble nos modèles de société.

L’orateur propose de dépasser les discours lénifiants sur la transition pour engager une véritable préparation collective face aux ruptures inéluctables de notre système actuel.

Ce qu’il faut retenir

  • L’illusion des solutions sectorielles : la crise actuelle n’est pas une simple addition de problèmes indépendants comme le climat ou la biodiversité. Il s’agit d’un dérèglement global de l’organisme terrestre causé par une civilisation thermo-industrielle fondamentalement linéaire et insoutenable.
  • L’incompatibilité de la croissance verte : les théories économiques dominantes se basent sur des hypothèses absurdes de ressources infinies et interchangeables. Vouloir maintenir la croissance économique tout en espérant décarboner sans réduire la production matérielle relève d’une impossibilité biophysique.
  • La nécessité d’un plan B territorial : puisque le système actuel ne peut pas être réformé de l’intérieur, les territoires doivent anticiper sa bascule inévitable. La résilience passe par la création de réseaux locaux d’entraide, la sécurisation des besoins vitaux comme l’alimentation et la mise en œuvre de technologies sobres.

Comprendre les enjeux de notre temps

Le premier constat posé par l’orateur est sévère : la plupart des experts et des dirigeants n’ont pas compris la nature réelle de la crise. Les scientifiques travaillent dans des silos disciplinaires bien trop étroits.

Les spécialistes du climat, de l’eau ou de la biodiversité analysent brillamment leur propre secteur. Ils proposent ensuite ce qu’ils qualifient à tort de solutions globales : des mesures techniques ou des innovations technologiques ciblées. Or, l’application de la méthode scientifique réductionniste à un système complexe et interconnecté constitue une erreur méthodologique majeure.

Un système complexe ne fonctionne pas selon une logique linéaire de cause à effet. Chaque action engendre des rétroactions. Les prétendues solutions d’aujourd’hui créent bien souvent les pires problèmes de demain. C’est l’image des aveugles qui touchent chacun une partie différente d’un éléphant : la somme de leurs observations partielles ne permet pas de comprendre la forme globale de l’animal. Pour saisir notre situation, il faut impérativement adopter une pensée systémique et embrasser les dimensions biophysiques de la Terre.

Le système Terre et ses limites

Le système terrestre se compose de six dimensions interdépendantes qui subissent toutes la pression destructrice de la méga-machine humaine.

La lithosphère est exploitée jusqu’à la corde pour en extraire des ressources énergétiques et minérales. Nos sociétés modernes reposent entièrement sur une abondance perpétuelle de pétrole bon marché. Cette ère touche pourtant à sa fin.

Le taux de remplacement du pétrole conventionnel s’effondre. Pour chaque baril découvert dans le monde, nous en consommons désormais six. Le déclin des approvisionnements pétroliers va profondément déstabiliser la mondialisation logistique.

La transition énergétique classique, qui prétend remplacer les fossiles par des panneaux solaires et des véhicules électriques, se heurte aux limites physiques de la planète. L’extraction des métaux stratégiques comme le cuivre demande des quantités astronomiques d’eau douce.

Les réserves de minerais s’épuisent et leur concentration baisse. Les prévisions indiquent des pénuries majeures de matériaux d’ici quelques décennies. Le grand projet de transition technologique ne pourra tout simplement pas être mené à bien à l’échelle mondiale.

L’hydrosphère et la cryosphère subissent des dégradations tout aussi irréversibles. Les pollutions chimiques et plastiques s’accumulent partout, jusque dans nos propres corps. L’acidification des océans menace d’extinction la quasi-totalité des récifs coraliens, qui abritent un quart de la vie marine.

Les glaciers et les sols gelés du permafrost fondent bien plus rapidement que ce que prédisaient les modèles informatiques. L’Arctique se réchauffe désormais quatre fois plus vite que le reste de la planète.

Du côté de l’atmosphère, la composition chimique dérape à une vitesse inédite. La concentration de dioxyde de carbone a brisé les cycles naturels des huit cent mille dernières années. Malgré la multiplication des sommets internationaux pour le climat, les émissions mondiales continuent de grimper.

L’illusion suprême des traités internationaux est de vouloir résoudre le problème climatique sans jamais entraver le commerce international ni la croissance économique. C’est une contradiction totale.

Enfin, la biosphère et la pédosphère s’effondrent sous nos yeux. Le déclin des populations de vertébrés atteint des proportions catastrophiques. La vie sur Terre subit une dynamique d’extinction de masse.

L’agriculture industrielle constitue le principal moteur de cet effondrement du vivant. Les surfaces agricoles mondiales sont massivement accaparées par l’élevage pour une efficacité nutritionnelle dérisoire. Nos sols agricoles sont épuisés, vidés de leur matière vivante, et ne survivent plus que sous perfusion d’engrais chimiques importés.

La maladie plutôt que les symptômes

L’humanité n’est pas confrontée à une simple crise écologique : c’est la nature qui subit une crise humaine. Notre civilisation se comporte comme une machine linéaire qui extrait des ressources en amont et rejette des pollutions en aval.

Le changement climatique, l’érosion de la biodiversité ou la crise de l’eau ne sont pas des problèmes indépendants. Ce sont les multiples symptômes d’une seule et même maladie systémique : le dépassement écologique planétaire.

Depuis cinquante ans, les activités humaines exercent une pression bien supérieure à ce que le système Terre peut encaisser. Six des neuf limites planétaires garantissant l’habitabilité de notre monde ont déjà été franchies.

Soigner les symptômes de manière isolée est inutile. C’est comme vouloir guérir un cancer généralisé en combinant du paracétamol pour le mal de tête, une pommade pour la peau et une tisane pour l’estomac. Disposer d’une énergie totalement décarbonée au service d’une machine industrielle destructrice ne ferait que déplacer la pression sur d’autres limites biophysiques.

Les lois de la physique et de la thermodynamique sont incontournables. La courbe des pressions humaines va obligatoirement devoir repasser sous la courbe des capacités de la nature.

Soit nous organisons nous-mêmes cette descente énergétique et matérielle de manière planifiée et démocratique, soit nous la subirons sous la forme d’un effondrement chaotique de l’économie mondiale. Le modèle économique actuel, semblable à une pyramide de Ponzi, exige une croissance perpétuelle incompatible avec un monde fini.

Face aux vulnérabilités : quelle résilience ?

Nos territoires font preuve d’une vulnérabilité extrême en raison de leur dépendance absolue à des flux logistiques tendus. Le système économique moderne a éliminé tous les stocks pour réduire les coûts.

Les chaînes d’approvisionnement vitales reposent sur des technologies hyper-centralisées et hautement piratables. La production de nourriture à l’échelle mondiale dépend de machines agricoles complexes, de puces électroniques fabriquées dans une poignée d’usines asiatiques et de logiciels privateurs.

Le grand public n’a plus aucune tolérance à la frustration. La moindre annonce de blocage routier suffit à vider les supermarchés en quelques heures. En cas de rupture prolongée des flux de carburant ou d’électricité, nos villes ne disposent que de quelques jours d’autonomie.

Pour faire face à ces menaces, les concepts traditionnels de gestion de crise et de développement durable se révèlent obsolètes. Le développement durable est une approche économique faible qui postule que le capital naturel peut être remplacé par du capital technique ou financier.

La véritable résilience doit être systémique et s’inscrire dans une durabilité forte. Elle exige de préserver le socle biophysique non négociable de la planète.

La résilience ne se décline pas à l’échelle d’un individu ou d’un petit groupe isolé. Construire une citadelle autonome au fond des bois est une illusion : le jour où le système bascule, l’isolement offre une protection dérisoire. La sécurité doit se construire collectivement à l’échelle des territoires, par un maillage solidaire entre les communautés et les régions.

Bâtir un nouveau projet de société

Le rôle des citoyens n’est plus de faire de petits écogestes individuels, mais de s’engager dans la construction d’un projet de société de secours. Il existe quatre postures face au changement : l’immobilisme, la réforme interne du système, la révolution théorique et la préparation active aux points de bascule.

C’est dans cette dernière voie que s’inscrit l’orateur. Puisque le système thermo-industriel ne peut pas être réformé, il faut utiliser le chaos inévitable de sa chute comme une opportunité politique pour déployer des alternatives concrètes.

Ce projet de secours doit s’articuler autour de la relocalisation des productions vitales et de la souveraineté alimentaire. Il convient de préserver absolument le foncier nourricier contre l’artificialisation et de transformer nos méthodes de production.

La permaculture, l’agroécologie et la culture sur sol vivant permettent de nourrir les populations tout en régénérant les écosystèmes et en stockant l’eau. Cette transition implique une réduction massive de la consommation de produits carnés et le démantèlement des structures agricoles industrielles productivistes.

La sobriété doit également guider nos choix technologiques à travers la démarche low-tech. Les basses technologies ne signifient pas un retour à la bougie, mais une ingénierie de la pertinence, de la durabilité et de la simplicité. Elles visent à concevoir des machines réparables localement, économes en ressources et accessibles à tous.

Sur le plan social et politique, la sécurité des territoires repose sur la gestion partagée des biens communs, comme l’eau et les terres. Les citoyens doivent être réimpliqués directement dans les décisions stratégiques dont dépend leur avenir.

De nouveaux outils de justice sociale, tels que la sécurité sociale alimentaire ou la gratuité des volumes d’eau vitaux, doivent être expérimentés pour garantir un accès inconditionnel à l’essentiel. Sécuriser les conditions de survie des plus fragiles constitue la clé de voûte de la sécurité globale de tous.

Pour massifier ces initiatives, la guerre des imaginaires est essentielle. Il faut briser les bulles informationnelles et sortir des entre-soi culturels en collaborant avec des personnes d’horizons politiques et sociaux très différents.

Les alternatives doivent être mises en récit de façon magnifique, documentée et inspirante. Les peurs et les colères légitimes face à l’avenir ne doivent pas être étouffées : elles doivent être transmutées en moteurs d’action collective.

À la croisée des chemins, l’histoire nous offre l’opportunité de devenir les acteurs lucides d’un sursaut culturel majeur. Chaque citoyen, qu’il soit penseur, faiseur, inspirateur, organisateur ou facilitateur, doit désormais choisir son rôle dans la construction de cette résilience territoriale.