La correspondance entre la reine Marie-Antoinette et le comte Axel de Fersen constitue un chapitre fascinant de l’histoire de France. Entre passion intime et tumultes politiques, ces écrits secrets ont longtemps gardé une grande part de leur mystère.
Grâce aux avancées technologiques et aux compétences des chercheurs, ces lettres révèlent désormais une méticuleuse stratégie de dissimulation ainsi que des pans entiers de textes effacés.
Ce qu’il faut retenir
Un réseau épistolaire clandestin élaboré : face à la surveillance étroite aux Tuileries, les correspondants ont employé des techniques d’écriture complexes, combinant encres invisibles et chiffrement polyalphabétique.
Le mystère des caviardages résolu : l’analyse scientifique moderne par microfluorescence X a permis d’attribuer les ratures à Axel de Fersen lui-même et de restaurer les passages caviardés.
Une intimité sous contrôle politique : si les décryptages confirment l’existence de sentiments ardents et partagés, ils démontrent surtout une maîtrise absolue du langage, oscillant entre soutien indéfectible et préoccupations politiques.
L’origine de la recherche aux Archives nationales
L’aventure scientifique a débuté en 2014 lors d’une campagne de valorisation des collections aux Archives nationales. Une lettre chiffrée de la reine comporta plusieurs zones volontairement noircies.
Interrogée par une journaliste sur la possibilité de lire sous ces ratures, l’archiviste Isabelle Aristide-Hastings a émis un vœu optimiste. Cette déclaration a suscité l’intérêt de la Fondation des sciences du patrimoine.
Un partenariat s’est rapidement concrétisé avec le Centre de recherche sur les collections du CNRS. L’objectif était de mobiliser les sciences dures pour percer les secrets des documents graphiques.
Un corpus d’exception dans la correspondance royale
La reine Marie-Antoinette ne tenait pas de journal intime. L’écriture relevait chez elle d’une obligation curiale, notamment à travers sa correspondance régulière avec sa mère Marie-Thérèse d’Autriche.
Au fil des ans, l’activité épistolaire est devenue un outil d’influence et de soutien psychologique face aux tensions politiques. À partir de 1785, les échanges s’intensifient considérablement.
Les Archives nationales conservent environ cinquante lettres échangées entre juin 1791 et août 1792. Acquises en vente aux enchères en 1982 auprès des descendants suédois de Fersen, ces pièces constituent la trace directe de leur lien intime.
Une relation suivie et un réseau clandestin
Le journal de Fersen atteste d’échanges très réguliers dès juin 1783, souvent sous des noms d’emprunt comme celui de Joséphine.
L’éloignement géographique et la détérioration du contexte politique sous la Révolution ont rendu indispensables des subterfuges sophistiqués. La correspondance s’est organisée à l’aide d’intermédiaires de confiance, de boîtes aux lettres clandestines et de doubles fonds dans des emballages marchands.
Pour déjouer la surveillance des gardes nationaux aux Tuileries, les lettres s’écrivaient parfois à l’encre sympathique ou dans l’interligne de gazettes imprimées.
La complexité du chiffre et de la cryptographie
Dès l’été 1791, Marie-Antoinette et Fersen ont généralisé l’usage d’un chiffre polyalphabétique particulièrement élaboré.
Le système reposait sur l’utilisation d’une grille de chiffrement et de mots clés variables comme « vertu » ou « servir ». Pour faciliter la rédaction nocturne à la bougie, une lettre sur deux seulement était chiffrée, formant une sorte de texte à trous accessible au destinataire averti.
Ce procédé évite la répétition évidente des caractères. Le code n’a pu être cassé par des spécialistes modernes qu’au début du 20e siècle.
Le projet REX et la microfluorescence sous rayons X
Lancé pour analyser les caviardages, le projet REX visait à séparer de manière virtuelle l’encre de rédaction et l’encre de recouvrement sans détériorer le papier chiffon d’origine.
Après l’échec des méthodes optiques traditionnelles et des analyses de surépaisseur, la microfluorescence sous rayons X s’est imposée comme la solution décisive.
Cette technique analyse la composition atomique des encres métallogalliques. Une infime variation des proportions de fer, de cuivre ou de zinc entre les deux couches d’encre permet de faire reparaître le tracé sous-jacent sur écran.
Les révélations du décryptage
L’analyse chimique a permis d’attribuer les caviardages à Fersen lui-même : l’encre de rature présentait une composition identique à celle employée dans certaines de ses propres lettres.
Les passages restaurés contiennent des affirmations d’une affection sincère et réciproque, exprimées par des formules telles que « je vous aime à la folie » ou « rien au monde ne peut m’empêcher de vous adorer ».
Toutefois, les écrits ne contiennent aucune confidence déplacée sur Louis XVI, aucune donnée d’État compromettante ni aucune allusion explicite à une union physique.
Bilan et perspectives pour la recherche historique
Ces travaux apportent un éclairage direct et émouvant sur la dimension intime de Marie-Antoinette sans pour autant trancher de façon catégorique la nature exacte de sa liaison.
L’analyse démontre la fermeté de caractère d’une reine consciente des enjeux politiques et soucieuse de la préservation de la monarchie.
L’exploitation future des données brutes par des algorithmes de traitement d’image et d’intelligence artificielle permettra peut-être de déchiffrer les rares passages encore récalcitrants.