Cette conférence, tenue à la Cité de l’architecture et du patrimoine, réunit des architectes français et suisses pour explorer l’évolution de l’habitat collectif.
À travers une analyse croisée des pratiques à Paris, Zurich, Genève ou Nantes, les intervenants interrogent la notion de typologie : comment le dessin d’un appartement peut-il répondre aux nouveaux modes de vie sans sacrifier la qualité spatiale ?
Vous découvrirez dans ce compte rendu une réflexion riche sur la manière dont l’architecture peut encore innover malgré un cadre réglementaire et économique de plus en plus contraignant.
La discussion souligne notamment le contraste entre le modèle français, marqué par la promotion privée et les normes strictes, et le modèle suisse des coopératives, véritable laboratoire d’expérimentation sociale.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
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La typologie architecturale n’est pas figée : elle doit s’adapter à une société qui s’atomise et se recompose sans cesse, privilégiant souvent la flexibilité sur la fonction prédéfinie.
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Le modèle des coopératives suisses constitue une référence majeure : il permet de sortir de la logique du profit immédiat pour investir dans des espaces partagés et des configurations innovantes comme le « cluster ».
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La qualité d’un logement réside dans son intelligence spatiale : le plan doit offrir des perspectives, de la lumière naturelle partout et une capacité d’évolution sur le long terme.
La typologie comme héritage et outil de transformation
Charles-Henri Tachon ouvre le débat en rappelant que la recherche du logement idéal oscille souvent entre le rêve de la maison individuelle et la réalité de l’habitat collectif. Il cite l’exemple de l’immeuble-villa de Le Corbusier ou les travaux de Charles Correa, qui cherchent à offrir des espaces extérieurs et des doubles hauteurs en plein ciel.
Pourtant, il souligne une forme de permanence dans la qualité : le logement haussmannien reste une référence, car sa structure permet de vivre très confortablement un siècle plus tard avec peu de modifications. L’enjeu contemporain est donc de réinterpréter ces dispositifs anciens, comme la circulation en façade ou l’entrée en étoile, pour les adapter aux exigences actuelles.
À travers le projet de la caserne de Reuilly à Paris, Tachon illustre comment un plan en croix peut créer des enfilades de pièces offrant une sensation d’espace bien supérieure à la surface réelle. L’objectif est de dépasser la simple réponse programmatique pour sculpter une véritable expérience domestique.
Déconstruire la hiérarchie des pièces
Sophie Delhay propose une approche radicale qui déplace le curseur de l’unité de logement vers l’unité de pièce. Dans son projet à Dijon, elle a conçu 240 pièces identiques de 13 mètres carrés, connectées par de grands coulissants en bois, permettant aux habitants de composer leur propre intérieur.
Cette méthode supprime la hiérarchie traditionnelle entre la chambre parentale, la petite chambre d’enfant et le séjour : chaque espace devient un potentiel lieu de vie, de travail ou de repos. Ce système horizontal répond à l’atomisation de la société, où les familles se font et se défont, nécessitant des espaces capables de muter en quelques minutes.
Elle insiste sur le fait que la cuisine et la salle de bain doivent bénéficier de la même attention que les pièces de vie, notamment en termes d’éclairage naturel. En libérant le plan des contraintes fonctionnelles rigides, elle offre aux locataires une liberté d’appropriation qui transforme l’acte d’habiter en une expérience active.
Le laboratoire suisse des coopératives d’habitation
Le modèle de Zurich et Genève, présenté par Matthias Heinz et Jean-Paul Jaccaud, offre une perspective fascinante sur ce que la Suisse appelle la « troisième voie ». Les coopératives, où les habitants sont à la fois clients et acteurs du projet, permettent de tester des formes d’habitat qui seraient jugées trop risquées par des promoteurs classiques.
L’innovation la plus marquante est sans doute le « cluster » : il s’agit d’appartements dans l’appartement, où des unités privées (chambre, kitchenette, salle de bain) se regroupent autour d’immenses espaces de vie partagés. Ce mode de vie, bien que militant, répond à de nouveaux besoins de sociabilité et à la lutte contre l’isolement urbain.
Les architectes suisses soulignent également l’importance du concours d’architecture, qui est un garant de la qualité et un moteur de recherche typologique. À Zurich, la rénovation des quartiers ouvriers des années 1950 ne se contente pas de densifier, elle réinvente la cité-jardin en créant des bâtiments robustes capables de traverser les siècles.
Les obstacles du modèle français entre normes et promotion
La discussion dérive inévitablement vers les difficultés rencontrées par les architectes français, coincés entre des cahiers des charges hyper-ficelés et des normes d’accessibilité parfois contradictoires. Grisha Bourbouze explique que le logement social en France est devenu une affaire de promoteurs via la VEFA (Vente en l’État Futur d’Achèvement), ce qui bride considérablement la créativité.
Il déplore que l’architecture intervienne souvent en bout de chaîne, après que l’urbaniste a déjà fixé les gabarits et les épaisseurs de bâtis. Cette situation réduit la marge de manœuvre de l’architecte à un simple habillage de façade, alors que la véritable réponse aux problèmes urbains devrait passer par l’invention de nouveaux plans.
Malgré ce constat sombre, il plaide pour une architecture de la contrainte : il faut savoir utiliser les outils disponibles, même s’ils semblent archaïques, pour produire une qualité de masse. L’enjeu est de fabriquer des bâtiments dont la structure est suffisamment flexible pour permettre un changement d’usage dans trente ou cinquante ans sans démolition.
Vers une architecture de l’imprévu et de la mixité
En conclusion, les intervenants s’accordent sur le fait que l’innovation ne réside pas forcément dans l’invention de formes inédites, mais dans la capacité du bâtiment à absorber l’imprévu. La temporalité du logement dépasse largement celle de son premier habitant : l’architecte doit donc concevoir des espaces qui ne dictent pas un mode de vie unique.
Le développement du « co-living » et de l’habitat participatif en France, bien qu’encore marginal, montre une volonté des nouvelles générations de sortir du cadre binaire location/propriété. La mutualisation des espaces, qu’il s’agisse de toits-terrasses, de buanderies communes ou de chambres d’amis partagées, devient un levier pour offrir plus de surface vécue pour un coût moindre.
Le défi de demain sera de convaincre les maîtres d’ouvrage que la qualité architecturale n’est pas un luxe, mais un investissement sur la durabilité sociale des quartiers. Le logement collectif doit redevenir ce laboratoire où l’on expérimente non seulement des volumes, mais aussi des manières de faire société ensemble.