Plongée fascinante au cœur du XVIIIe siècle musical, cette chronique retrace l’histoire extraordinaire des castrats, icônes absolues de l’opéra baroque dont la voix d’or et les excès ont marqué durablement la culture européenne.
Ce qu’il faut retenir
- Une pratique médicale et sociale extrême issue d’un compromis hypocrite entre la rigueur religieuse interdisant les femmes sur scène et la quête d’une perfection vocale unique.
- Une formation de virtuoses semblable à celle d’athlètes de haut niveau, donnant naissance aux premières grandes stars et divos de l’histoire de la musique.
- Des personnalités hors du commun, entre triomphes fastueux, cachets pharamineux et frasques légendaires qui ont alimenté la fascination autant que le scandale.
Une opération douloureuse au service de l’art
L’histoire des castrats repose sur une réalité chirurgicale redoutable pratiquée sur de jeunes enfants prépubères, généralement entre sept et douze ans.
Sous couvert de fausses explications médicales ou d’accidents maquillés par des familles souvent démunies, cette intervention visait à figer la voix dans les aigus tout en profitant du développement pulmonaire d’un corps d’adulte.
Seule une fraction de ces enfants survivait à l’opération et intégrait des conservatoires particulièrement exigeants en Italie.
La vie quotidienne dans les conservatoires napolitains
À Naples, véritable plaque tournante de cette industrie musicale, les élèves suivaient une discipline de fer rappelant l’entraînement des athlètes olympiques.
Dès l’aube, les journées étaient rythmées par des heures d’éveil vocal et des exercices techniques extrêmement rigoureux.
Les plus doués d’entre eux se destinaient rapidement aux plus grands rôles du répertoire lyrique, devenant les interprètes favoris des compositeurs de l’époque.
Le triomphe de la vocalise et la rivalité des géants
Le XVIIIe siècle consacre l’apogée de ces chanteurs d’exception à travers toute l’Europe, de Londres à Madrid.
Les compositeurs rivalisaient d’ingéniosité pour écrire des partitions taillées sur mesure pour leurs extraordinaires capacités d’improvisation et de vocalise.
Deux figures majeures ont dominé cette période faste, incarnant à la fois l’excellence artistique et des tempéraments radicalement opposés.
Cafarelli, le tempérament sulfureux et insupportable
Gaetano Majorano, plus connu sous le nom de Cafarelli, illustre à la perfection la figure du divo ombrageux et provocateur.
Ses excès de colère, ses duels et ses frasques amoureuses lui valurent à plusieurs reprises de sérieux démêlés avec la justice et les cours souveraines.
Lors de son séjour à Paris, son refus des usages locaux et son arrogance face au pouvoir royal illustrèrent la vanité de ces intouchables de la scène.
Farinelli, la grâce et l’apaisement des souverains
À l’opposé des frasques de son confrère, Farinelli incarna la modération et la bienveillance, tout en nouant des relations privilégiées avec les têtes couronnées.
Appelé en Espagne pour guérir la neurasthénie du roi Philippe V, il utilisa la beauté de sa voix pour apaiser durablement le souverain.
Il devint ainsi une véritable figure politique et culturelle à Madrid, régnant sur la vie musicale espagnole pendant de longues années avant de se retirer en Italie.
Un déclin progressif face aux Lumières
Avec l’avènement du siècle des Lumières, la sensibilité européenne évolua profondément à l’égard de cette pratique corporelle.
Considérée de plus en plus comme un affront à la nature et aux droits humains, l’esthétique des castrats laissa peu à peu place à un rejet manifeste.
Les ténors et les voix naturelles reprirent progressivement possession des scènes lyriques, reléguant cet âge d’or musical au rang de mythe crépusculaire.