Sous la Révolution française, le destin abracadabrant de Gabriel-Guillaume de Folville illustre à quel point la duplicité et l’opportunisme pouvaient devenir de redoutables armes de survie.
Entre Paris, Poitiers et les théâtres d’affrontements de la guerre de Vendée, cet homme aux multiples visages a traversé l’histoire en jonglant habilement entre les camps ennemis.
Ce qu’il faut retenir
L’histoire de ce personnage hors du commun s’articule autour de trois dimensions fondamentales que l’on retrouve tout au long de son épopée mouvementée.
- Un caméléon politique redoutable : capable de se faire passer pour un fervent patriote jacobin le jour et pour un prélat catholique la nuit.
- Une imposture religieuse audacieuse : s’inventant la fonction d’évêque d’Agra pour s’attirer la confiance et le respect des insurgés vendéens.
- Une fin tragique et baroque : prisonnier de ses propres mensonges jusqu’au pied de la guillotine, incapable de démêler le vrai du faux.
L’arrivée à Poitiers et la naissance d’un double jeu
En janvier 1793, une diligence dépose sur la place de Poitiers un jeune homme élégant vêtu de l’uniforme de la garde nationale.
Il se nomme Gabriel-Guillaume de Folville et transporte avec lui de lourdes malles remplies de documents.
En réalité, il est totalement désœuvré et sans le moindre sou en poche.
Pour survivre, il sait se faire recommander auprès de la société locale des amis de la liberté et de l’égalité.
Il se présente comme un fervent républicain ayant participé aux réunions des jacobins parisiens.
Grâce à son éloquence et à sa culture, il s’intègre rapidement dans le paysage révolutionnaire local.
Mais dès la nuit tombée, le personnage change radicalement de visage.
Il fréquente assidûment une communauté de sœurs et de prêtres réfractaires, farouchement opposés à la République.
Face à ces fidèles clandestins, il s’invente un titre ronflant et mystérieux.
L’invention de l’évêque d’Agra
Guillaume de Folville se présente alors sous le sceau du secret comme un vicaire apostolique et un évêque envoyé par le pape.
Il affirme détenir un siège épiscopal situé dans le lointain pays des infidèles, précisément dans la ville d’Agra en Inde.
Cette fiction administrative s’appuie habilement sur des traditions de l’Église catholique face aux persécutions.
Le jour, il défend les idéaux de la Révolution avec une conviction apparente.
La nuit, il endosse les habits sacrés pour réconforter les âmes catholiques persécutées.
Cette double vie fonctionne à merveille jusqu’au moment où l’agitation politique de la région vient menacer son équilibre précaire.
Le soulèvement de la Vendée et la mise en place de la Terreur rendent sa position à Poitiers intenable.
Craignant d’être démasqué ou arrêté comme suspect, il choisit de s’engager dans l’armée républicaine pour quitter la ville.
Cependant, sa bravoure militaire vole en éclats dès les premiers tirs nourris au front.
Au cœur des troupes royalistes et vendéennes
Paniqué à l’idée d’affronter les combats, l’imposteur se réfugie dans une maison abandonnée.
Lorsque les troupes catholiques et royales remportent l’affrontement, il se retrouve cerné par l’ennemi.
Pour échapper à une exécution sommaire, il change une nouvelle fois de stratégie et se revendique envoyé du Vatican.
Il obtient gain de cause après vérification auprès de religieuses poitevines qui confirment sa légende.
Les chefs vendéens, en quête de légitimité spirituelle, accueillent ce prétendu émissaire papal comme une véritable bénédiction.
L’évêque d’Agra devient rapidement une figure incontournable pour le moral des troupes royalistes.
Il intègre le conseil supérieur et préside le gouvernement provisoire de l’insurrection.
Il célèbre des mariages, ordonne des prêtres et signe des décrets au nom du jeune roi emprisonné.
Pourtant, certains dignitaires ecclésiastiques, à l’image de l’abbé Bernier, nourrissent de sérieux doutes sur son compte.
La chute et le mystère de l’échafaud
L’abbé Bernier décide d’écrire directement au Vatican pour lever le mystère.
La réponse de la curie romaine tombe comme un couperet en plein milieu de l’été : le titre d’évêque d’Agra n’est attribué à personne.
Le Saint-Siège qualifie cet homme d’usurpateur dont les actes religieux sont totalement nuls.
Face à la gravité de la situation et pour ne pas briser le moral des troupes, l’état-major choisit d’étouffer l’affaire.
L’imposteur est maintenu à l’écart, tandis que l’armée vendéenne entame sa longue et douloureuse errance stratégique.
Au fil des défaites successives, le faux prélat est finalement capturé par les républicains.
Devant ses nouveaux juges révolutionnaires, il tente un ultime retournement de veste en affirmant n’avoir toujours été qu’un pur jacobin.
Submergé par les hallucinations et la confusion, il finit par s’accuser lui-même et revendique haut et fort son titre d’évêque d’Agra.
Condamné à mort par le tribunal, il monte sur l’échafaud en portant le poids d’une identité devenue insaisissable, emportant son secret ultime sous le couperet de la guillotine.