L’émission « Le Souffle de la pensée » sur France Culture invite l’historienne Christine Bard à explorer le destin hors norme de Madeleine Pelletier. Cette figure du tournant du vingtième siècle fut la première femme psychiatre de France. Elle mena une existence en parfaite adéquation avec des convictions d’une radicalité inouïe pour son époque.
À travers ses mémoires, ses articles et sa correspondance, l’émission brosse le portrait d’une théoricienne avant-gardiste. Son indépendance intellectuelle absolue l’a menée vers une fin tragique.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
Le féminisme de Madeleine Pelletier repose sur la raison pure et l’égalité absolue. Elle rejette la misandrie ou le simple sentimentalisme politique. Le combat pour l’émancipation est une démonstration logique de l’oppression.
L’apparence physique et le costume masculin constituent des outils politiques de déconstruction des genres. Pelletier prône la virilisation des femmes pour abolir les privilèges des hommes.
Pelletier fut une pionnière absolue des droits reproductifs. Elle théorise le droit à l’avortement comme une liberté corporelle indiscutable, un combat qu’elle paiera de sa propre liberté.
Une trajectoire de transfuge unique
Madeleine Pelletier naît dans un milieu parisien extrêmement indigent. Sa mère tient un commerce de fruits et légumes. C’est une femme au catholicisme fanatique qui rejette ses propres enfants.
La cellule familiale subit un taux de mortalité infantile effrayant. Sur onze grossesses, seuls Madeleine et son frère survivent. L’enfance de la future psychiatre est marquée par une profonde absence d’amour.
Elle quitte l’école des sœurs dès l’âge de douze ans. Son émancipation commence alors dans l’autodidactisme le plus total. Elle commence à fréquenter les milieux anarchistes parisiens à l’adolescence. C’est à quinze ans qu’elle fonde son premier groupe féministe sous le nom de « La femme libre ».
Le milieu ouvrier libertaire lui inculque le goût de la lecture. Malgré une pauvreté persistante, elle est repérée pour ses capacités intellectuelles exceptionnelles. Des militants socialistes, des scientifiques et des francs-maçons décident de l’aider.
Elle obtient une bourse de la ville de Paris. Son ascension sociale s’amorce. Elle se dirige d’abord vers l’anthropologie physique, étudiant les crânes et l’évolution humaine. Cette science sert alors souvent à légitimer le racisme et le sexisme.
Pelletier développe un recul critique face à ces dérives. Elle décide de bifurquer vers la médecine et s’oriente vers la psychiatrie. Sa thèse porte sur l’association des idées dans la manie aiguë. Elle choisit d’écouter la parole des personnes aliénées.
Le vêtement et le genre comme combats politiques
L’apparence de Madeleine Pelletier choque la société de la Belle Époque. Elle adopte un costume strictement masculin. Elle porte le pantalon, une veste d’homme, un chapeau melon et coupe ses cheveux très courts.
Ce choix esthétique n’est pas une simple provocation. C’est une politisation inédite de la question vestimentaire. Elle considère que les robes et les dentelles maintiennent les femmes dans un état d’esclavage sexuel.
Le vêtement féminin traditionnel est selon elle une offre permanente faite à l’autre sexe. En s’habillant comme un homme, elle affirme son égalité stricte. Elle refuse de jouer le jeu de la séduction hétérosexuelle.
L’historienne Christine Bard souligne que Pelletier anticipe d’un siècle les théories contemporaines sur le genre. Elle prône la virilisation vestimentaire et éducative des filles. Il faut supprimer le marquage des sexes pour éliminer la hiérarchie sociale.
Sa correspondance révèle qu’elle a songé à opérer une transition complète d’identité. Elle souhaitait prendre légalement une identité masculine. Elle y renonce uniquement pour des raisons de coût social. Elle ne voulait pas perdre son statut de médecin chèrement acquis.
Son célibat et sa virginité revendiquée découlent de cette même logique. Elle refuse de soumettre son corps aux hommes. Dans le contexte juridique et social de l’époque, les relations sexuelles diminuent la femme mariée et flétrissent la femme célibataire. Elle choisit donc de ne pas éduquer son « sens génital ». Elle préserve ainsi une autonomie intellectuelle et matérielle absolue.
Le militantisme intégral et ses déceptions
Madeleine Pelletier refuse les compromis. Son intransigeance la marginalise. Elle critique sévèrement les féministes de la bourgeoisie, qu’elle qualifie de « demi-émancipées ».
Elle s’engage au sein du parti socialiste, la SFIO. Elle y mène des combats rudes pour faire inscrire le droit de vote des femmes au programme. L’ambiance y est hostile. Les hommes quittent la salle lorsqu’elle prend la parole.
La médiocrité des débats militants l’ennuie profondément. Elle confie s’ennuyer lors des réunions consacrées aux cotisations ou aux statuts. Sa franchise absolue lui vaut d’être traduite plusieurs fois devant des comités d’exclusion.
Son indépendance se manifeste aussi lors de son voyage en Russie soviétique. Elle est l’une des premières à visiter le pays après la révolution. Elle en revient avec un ouvrage lucide et critique. Elle refuse d’adhérer aveuglément aux dogmes des partis qu’elle traverse.
Pelletier développe une vision très exigeante de l’action collective. Elle exhorte les dominés à prendre leurs responsabilités. Elle reproche aux femmes et aux ouvriers de subir passivement leur oppression.
Cette absence d’empathie apparente dissimule une blessure narcissique. Pelletier a souffert du rejet universel. Elle a connu le mépris de sa mère, du corps médical et de ses compagnons de lutte politique.
La défense absolue du droit à l’avortement
Dès la fin de la décennie mille neuf cent éditions, Pelletier publie des textes fondateurs sur les droits reproductifs. Elle affirme que l’embryon fait partie du corps de la mère.
La femme possède le droit absolu de s’en débarrasser. Elle compare l’avortement à la liberté de se couper les cheveux ou de retirer une tumeur. Elle s’insurge contre les lois natalistes qui réduisent la femme à un utérus reproducteur.
Ses positions s’opposent à l’obsession de l’époque pour la dépopulation. Pelletier se réclame du néo-malthusianisme. Elle considère qu’une baisse de la natalité permettrait une hausse des salaires et une diminution du nombre de soldats envoyés à la guerre.
Elle ne se contente pas d’écrire. Elle applique ses théories. Elle pratique des avortements clandestins pour aider des femmes en détresse.
Un destin tragique
L’année mille neuf cent trente-neuf marque le dénouement dramatique de son existence. Pelletier est arrêtée par les autorités pour avoir aidé une jeune fille enceinte à la suite d’un inceste paternel.
Sa santé est déjà chancelante. Elle a subi une attaque d’hémiplégie. Les tribunaux ne l’envoient pas en prison mais ordonnent son internement psychiatrique d’office.
Un médecin l’examine et la déclare en état de démence. Paradoxalement, le rapport la qualifie de danger pour l’ordre public. L’ironie est cruelle pour celle qui fut la première femme interne des asiles d’aliénés.
Elle se retrouve enfermée à l’asile de Périfonds. Elle sait pertinemment qu’elle ne sortira jamais vivante de cette institution qu’elle a tant étudiée. Madeleine Pelletier s’éteint la même année dans la solitude et le dénuement le plus total, victime d’un système psychiatrique qu’elle avait tenté de réformer.