Coline Leriche, doctorante à l’INRA, explore le concept de typicité des vins du Languedoc-Roussillon à travers le prisme de l’analyse sensorielle. Elle y partage son parcours, ses méthodologies de recherche impliquant des professionnels du secteur et son regard sur le monde de la recherche scientifique.
Au-delà des aspects techniques de sa thèse, elle livre un témoignage sincère sur les défis rencontrés en tant que femme dans un milieu traditionnellement masculin et sur les différences entre la recherche publique et le secteur privé.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
L’essentiel de cet échange peut être synthétisé en trois points fondamentaux.
Premièrement, la typicité d’un vin n’est pas seulement une question de sol ou de climat, mais résulte d’une interaction complexe entre le terroir, les pratiques humaines et la perception sensorielle, que Coline Leriche s’efforce de mesurer scientifiquement via des panels d’experts et de dégustateurs entraînés.
Deuxièmement, la méthodologie de recherche repose sur la co-construction avec les professionnels (vignerons, œnologues) pour établir un vocabulaire commun et consensuel, permettant ainsi de définir l’identité propre de chaque appellation et d’en faciliter la communication auprès des consommateurs.
Enfin, le parcours de Coline Leriche souligne la nécessité d’une plus grande flexibilité dans la recherche publique, souvent freinée par des lourdeurs administratives, et met en lumière l’importance du terrain pour valider des modèles théoriques dans une filière viticole en constante mutation.
Parcours et motivations d’une oenologue-chercheuse
Ingénieure agroalimentaire de formation, Coline Leriche s’est spécialisée en œnologie à Montpellier SupAgro. Après deux ans d’expérience dans une grande maison de Champagne, elle a choisi de revenir au monde académique pour réaliser une thèse sur l’impact du terroir dans la typicité sensorielle des vins.
Sa motivation profonde prend racine dans une passion d’enfance transmise par son père. Elle voit dans le vin un mystère « magique » qu’elle souhaite déchiffrer par la science, convaincue que l’histoire du terroir a un impact concret sur la sensorialité du produit fini.
Bien qu’elle ne se destinait pas initialement à la recherche, le sujet spécifique de la typicité l’a convaincue. Pour elle, être chercheuse, c’est utiliser son cerveau comme un « outil qui pense » afin de répondre à des problématiques concrètes rencontrées par les vignerons sur le terrain.
L’analyse sensorielle : l’humain comme instrument de mesure
L’analyse sensorielle consiste à utiliser des êtres humains comme outils de mesure pour caractériser des produits. Contrairement à une machine qui calcule un pH ou une concentration moléculaire, le dégustateur humain évalue l’intensité des arômes, des saveurs (sucrosité) et des sensations (astringence).
Un bon jury d’analyse sensorielle doit répondre à trois critères : être discriminant (différencier les produits), être consensuel (noter selon la moyenne du groupe) et être répétable (donner les mêmes résultats lors de plusieurs dégustations d’un même produit).
Pour sa thèse, Coline Leriche a dû adapter ces méthodes aux professionnels du vin. Ne pouvant les entraîner pendant des mois, elle a privilégié la discussion autour d’une table pour définir des termes partagés (comme « l’équilibre »), évitant ainsi que chaque vigneron n’utilise sa propre définition subjective.
La typicité : un enjeu politique et économique
Le terme « typicité » peut effrayer les vignerons car il est souvent lié à l’obtention de l’agrément en appellation d’origine contrôlée (AOC). Si un vin est jugé « atypique », il peut être exclu de l’appellation, ce qui représente un risque économique majeur pour le producteur.
Coline Leriche a travaillé avec sept appellations du Languedoc, en tenant compte des types de sols et des climats (proximité de la mer ou terres intérieures). Elle a réussi à démontrer que les professionnels et les panels entraînés s’accordent sur des caractéristiques spécifiques propres à chaque zone.
L’objectif final est de fournir aux syndicats d’appellation un vocabulaire commun pour communiquer sur leurs vins. Cela permet de situer la production à un instant T et d’anticiper les évolutions futures liées au changement climatique ou à la réduction des intrants.
Être une femme dans la science et le vin
Coline Leriche livre un témoignage sans concession sur sa condition de femme doctorante. Elle note que malgré une mixité apparente dans les laboratoires, des attitudes sexistes persistent, comme le fait d’être traitée comme une stagiaire après trois ans de thèse ou d’être tutoyée par automatisme.
Elle relate un incident marquant lors d’un événement de vulgarisation scientifique (« Pint of Science ») où, après avoir parlé de sa recherche pendant deux heures, elle a reçu des messages déplacés de la part d’autres doctorants masculins, la réduisant à son apparence physique plutôt qu’à son cerveau.
Elle observe que ces comportements sont souvent minimisés ou perçus comme de « l’humour » par ses collègues masculins. Pour elle, il reste un travail de fond à faire pour que les femmes soient considérées au même poids que leurs confrères dans les milieux de la recherche et de la viticulture.
Recherche publique vs secteur privé
Ayant connu les deux mondes, Coline Leriche souligne que la recherche publique permet d’aller plus loin dans la technicité et la réflexion fondamentale. Cependant, elle déplore une lourdeur administrative croissante qui freine la réactivité et la mise en place de moyens financiers pourtant nécessaires.
Dans le privé, l’approche est plus ciblée sur la réponse à un besoin immédiat. L’administration y est perçue comme un soutien à l’activité, contrairement au secteur public où elle est parfois vécue comme une barrière frustrante pour le chercheur indépendant.
C’est d’ailleurs vers le secteur privé qu’elle souhaite se diriger après sa thèse. Elle apprécie la capacité du privé à balayer toute une filière (de la vigne à la mise en bouteille) pour agir sur les différents rouages d’une production et répondre à des problématiques de terrain concrètes.
Anecdotes et conclusions
Interrogée sur son vin préféré, elle cite l’appellation Picpoul de Pinet. Elle se souvient d’une dégustation exceptionnelle d’un millésime 1987 qui, malgré sa réputation de vin de consommation rapide, avait magnifiquement évolué sur des notes de fruits confits et de grillé.
Le moment le plus difficile de sa thèse a été la rédaction et la soumission de son premier article scientifique. Elle décrit la violence des retours des réviseurs (« reviewers ») et le sentiment de dévalorisation permanente inhérent au processus de publication académique.
Sa plus grande fierté reste d’avoir convaincu des vignerons initialement hostiles à son projet. Elle conclut que réussir à transformer le regard de professionnels expérimentés sur son travail et sa personne est la preuve ultime de la pertinence de sa démarche scientifique.