Cet entretien mené sur la chaîne Storiavoce reçoit l’historienne du droit Anne-Sophie Chambost, professeure à Sciences Po Lyon, à l’occasion de la réédition de sa biographie consacrée à Pierre-Joseph Proudhon, intitulée « Proudhon, l’enfant terrible du socialisme ». Ce dialogue approfondi offre une occasion unique de contextualiser l’émergence de la pensée proudhonienne, de son point de départ ouvrier à ses concepts politiques majeurs comme l’anarchisme, le mutualisme et le fédéralisme.

À travers l’analyse des débats de l’époque, l’invitée décortique la trajectoire d’un théoricien autodidacte incontournable, dont l’œuvre continue de stimuler la réflexion contemporaine sur la propriété, la justice et l’organisation de l’État.

Ce qu’il faut retenir

L’essentiel du message de cette vidéo peut se résumer en trois points fondamentaux :

  • Le refus radical de l’ordre étatique ne signifie pas le rejet des règles : pour Proudhon, l’anarchisme s’associe intimement à une quête d’ordre social pluraliste où le droit émerge directement de la société et des échanges, plutôt que de descendre d’une autorité supérieure.
  • La formule iconique sur la propriété masque une pensée politique subtile : la critique proudhonienne vise avant tout la propriété des instruments de production comme source majeure de l’inégalité industrielle, et non la possession en elle-même, qu’il considérera plus tard comme un levier de liberté face à l’État.
  • Une opposition farouche aux dogmes et aux insurrections violentes : qualifié d’enfant terrible du socialisme, Proudhon s’est opposé aussi bien à Karl Marx qu’aux socialistes utopistes, préférant la démopédie (la pédagogie du peuple) et l’abstention politique aux révoltes de rue sanglantes.

Les origines sociales de Pierre-Joseph Proudhon

Pierre-Joseph Proudhon se distingue de la majorité des théoriciens révolutionnaires de son siècle par une extraction particulièrement modeste. Issu d’une famille de paysans de Franche-Comté, d’un père tonnelier et brasseur, il a été durablement marqué par ce milieu d’origine.

Sa curiosité intellectuelle le pousse très jeune vers la bibliothèque de Besançon, où des philanthropes locaux repèrent son potentiel.

Malgré des études prometteuses, les difficultés financières l’obligent à entrer dans la vie active comme ouvrier typographe. Cette expérience du labeur manuel forge sa sensibilité à la cause ouvrière. Par la suite, l’obtention de la pension Suard, une bourse d’études destinée aux jeunes hommes méritants, lui ouvre les portes de Paris et marque le véritable point de départ de son aventure intellectuelle et politique.

Comment Proudhon se situe par rapport à ses précurseurs du socialisme

Baigné dès sa jeunesse dans une Franche-Comté qui constitue alors une terre fertile pour les idées sociales, Proudhon connaît parfaitement les thèses de ses contemporains.

Il étudie de près les écrits de Charles Fourier, son compatriote comtois, ainsi que ceux des saint-simoniens. Cependant, il s’oppose fermement à ce qu’il qualifie d’utopies, rejetant en bloc les concepts de communauté des biens.

Son opposition repose sur un refus du dogmatisme. Selon lui, les systèmes socialistes de son temps ne résolvent pas le problème fondamental de la propriété : ils ne font que la déplacer en substituant la propriété de la bourgeoisie par une propriété commune gérée par l’État. Pour Proudhon, cette approche maintient l’oppression sous une autre forme. Cette propension à la controverse et ce refus d’intégrer une pensée unifiée deviennent rapidement un véritable art de vivre chez l’auteur.

La réception de l’ouvrage « Qu’est-ce que la propriété ? »

La publication en 1840 de son premier mémoire d’importance fait l’effet d’un pavé dans la mare sous la monarchie de Juillet. Sa formule provocatrice selon laquelle la propriété est le vol marque les esprits et lui colle définitivement à la peau.

Pourtant, Anne-Sophie Chambost souligne que l’analyse de Proudhon s’avère plus politique qu’économique au départ. Dans un contexte de pleine révolution industrielle, il constate que le monopole des instruments de production par les détenteurs de capitaux crée et entretient l’inégalité sociale.

La réception de l’œuvre est polarisée. La bourgeoisie d’affaires, dont le pouvoir politique repose alors sur le suffrage censitaire et la possession de biens, est épouvantée. Les caricatures de l’époque le dépeignent en démolisseur de la société, armé d’une pioche.

Du côté des mouvements socialistes, l’ouvrage suscite une vive curiosité. Bien que Proudhon n’ait pas anticipé un tel impact, cette notoriété soudaine l’amène à approfondir ce sujet tout au long de sa vie, quitte à nuancer ses propos à la fin de sa carrière en faisant de la petite propriété un rempart pour préserver la liberté individuelle contre la toute-puissance de l’État.

Les sources de dissension avec Karl Marx

Au début des années 1840, Karl Marx manifeste une grande admiration pour le travail de Proudhon, y voyant une critique radicale et débarrassée des considérations métaphysiques propres aux socialistes utopistes.

En 1846, Marx et Friedrich Engels proposent au penseur français de rejoindre un réseau européen d’intellectuels socialistes. La réponse de Proudhon, alors beaucoup plus célèbre que ses correspondants allemands, va mettre le feu aux poudres.

Tout en acceptant le principe de la correspondance, Proudhon met Marx en garde contre la tentation de créer un nouveau dogme. Il l’invite plutôt à une saine controverse.

Blessé par ce qu’il perçoit comme un manque de considération, Marx développe une hostilité féroce qui durera toute sa vie. Il répond à l’ouvrage de Proudhon, « Système des contradictions économiques ou Philosophie de la misère », par un pamphlet cinglant intitulé « Misère de la philosophie », où il traite le penseur français d’autodidacte ignorant en économie.

Cette rancœur s’explique aussi par l’influence massive du proudhonisme parmi les ouvriers français au sein de l’Association internationale des travailleurs, une influence que Marx cherchera constamment à détruire. De son côté, Proudhon n’accordera qu’une importance relative à Marx, les œuvres majeures de ce dernier n’étant pas encore écrites, ce qui ne l’empêchera pas de le qualifier en privé de ténia du socialisme.

Comprendre la contradiction apparente entre anarchie et ordre

L’historienne du droit explique que le concept d’anarchie chez Proudhon ne doit pas être confondu avec le chaos ou le désordre. En se proclamant anarchiste tout en se disant épris d’ordre, Proudhon pose les bases d’une théorie juridique originale.

Il refuse l’absolutisme de la loi étatique, mais il place le droit et la justice au centre de son œuvre. Les index de ses écrits contiennent d’ailleurs plus de mentions relatives au droit qu’à la propriété.

Proudhon défend une vision pluraliste. Pour lui, le droit ne doit pas descendre d’en haut, c’est-à-dire de l’appareil d’État, mais émaner directement des interactions de la société civile. Sa démarche théorique consiste à supprimer la loi centralisatrice pour la remplacer par d’autres sources de régulation sociale : le contrat, la coutume et la raison collective. L’ordre véritable naît de l’équilibre spontané de ces forces, car aucune société ne peut subsister sans règles partagées.

Le mutualisme économique inspiré par l’expérience lyonnaise

Contraint de gagner sa vie, Proudhon s’installe à Lyon dans la première moitié des années 1840 pour gérer une entreprise de transport fluvial appartenant à des amis comtois. Il débarque dans une cité profondément marquée par les insurrections des canuts, les ouvriers de la soie.

Cette immersion dans le milieu ouvrier lyonnais transforme sa pensée théorique en une philosophie de l’action.

Il y découvre le mutualisme, un modèle d’auto-organisation ouvrière qu’il théorise ensuite comme le volet économique de sa pensée. Le système de la fabrique lyonnaise lui montre l’intérêt d’une production répartie entre de petits ateliers indépendants. Proudhon estime qu’il faut organiser non seulement la production, mais aussi la consommation et la circulation des marchandises sur une base de stricte réciprocité.

Il imagine un modèle de relations contractuelles interpersonnelles et tente même de fonder une Banque du peuple pour supprimer le crédit capitaliste traditionnel. Bien que cette banque n’ait jamais vu le jour et que le mutualisme soit resté un idéal à réaliser, cette expérience lyonnaise fournit à Proudhon le levier concret pour penser une alternative au capitalisme sans recourir à la centralisation de l’État.

Les raisons de l’opposition à la révolution de 1848

L’avènement de la deuxième République en février 1848 prend Proudhon totalement de court. Malgré l’enthousiasme général, il manifeste immédiatement un grand scepticisme à l’égard de cet événement qu’il qualifie de révolution sans idée.

Il reproche au mouvement son caractère exclusivement politique. Selon lui, changer la nature du gouvernement sans modifier les structures économiques et sociales de la société est une illusion condamnée à l’échec.

Proudhon critique vivement l’instauration du suffrage universel masculin, qu’il estime précoce car appliqué à une population non éduquée politiquement. Il s’oppose également aux projets de Louis Blanc et de la commission du Luxembourg : alors que Louis Blanc prône une réforme sociale par le biais d’un État protecteur, Proudhon refuse toute intervention étatique.

Élu député lors des élections complémentaires de juin 1848, il fait l’expérience de l’isolement total à l’Assemblée. Il prend conscience de la déconnexion des parlementaires, affirmant que la chambre fonctionne comme un isoloir où ceux qui ignorent le plus l’état d’une société décident pour elle. Le traumatisme des journées de juin, marquées par la répression sanglante des ouvriers par l’armée, confirme ses pires pressentiments.

La division au sein de la gauche et le rapport à Louis-Napoléon Bonaparte

Le positionnement radical de Proudhon contre l’impôt, la rente et la propriété l’isole non seulement de la majorité bourgeoise, mais aussi des autres figures de la gauche républicaine et socialiste.

Les controverses avec Pierre Leroux ou Louis Blanc sont féroces. Ses confrères lui reprochent de fragiliser la cause commune par ses critiques incessantes.

L’élection de Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République, massivement soutenu par les classes populaires, approfondit le fossé. Face à cette situation, Proudhon adopte une posture provocatrice issue de sa méthode dialectique.

Dans un écrit de 1852, il va jusqu’à qualifier le nouveau prince-président de mandataire de la révolution économique et sociale. Cette analyse repose sur l’idée que la politique de Bonaparte poussera le développement industriel et financier à un tel niveau d’excès que la crise finale provoquera inévitablement la véritable révolution sociale. C’est une forme de pessimisme joyeux qui cherche à forcer le destin des idées.

Les méthodes de résistance politique préconisées par Proudhon

La virulence de ses articles de presse lui vaut d’être condamné à trois ans de détention, qu’il purge à la prison de Sainte-Pélagie après avoir critiqué le président. Durant sa captivité, il continue d’écrire et d’observer la décapitation du mouvement socialiste, dont les chefs sont emprisonnés ou contraints à l’exil.

Profondément marqué par la violence d’État, il rejette désormais l’insurrection armée, refusant d’envoyer le peuple au massacre face à une armée impitoyable.

Proudhon préconise des méthodes de résistance alternatives qui s’apparentent à la désobéissance civile. Il théorise le refus de payer l’impôt comme le moyen le plus direct pour chaque citoyen de contester la légitimité de l’État.

Après la parution de sa somme philosophique « De la justice dans la révolution et dans l’église » en 1858, immédiatement saisie par les autorités, il s’exile en Belgique pour échapper à une nouvelle incarcération. De là, il développe une critique axée sur les relations internationales et affine sa théorie du fédéralisme.

À son retour en France, il prône une nouvelle stratégie face au système impérial : l’abstention politique. Lorsque soixante ouvriers publient un manifeste pour présenter des candidats issus du monde du travail, Proudhon intervient pour les en dissuader. Il affirme que participer aux élections valide le jeu politique de l’Empire et que seule une abstention massive et consciente peut paralyser le pouvoir central.

La démopédie ou la révolution par la pédagogie

Pour Proudhon, l’échec des révolutions successives s’explique par le manque de maturité politique du peuple, qui vote souvent contre ses propres intérêts. Pour remédier à cela, il substitue au concept de démocratie celui de démopédie, défini comme l’éducation et l’apprentissage du peuple.

Il estime qu’il aurait fallu enseigner les mécanismes de la liberté avant d’accorder le droit de vote.

Cette éducation ne doit pas être purement théorique ou abstraite. Proudhon défend une éducation intégrale, unissant le savoir intellectuel et le travail manuel, valorisant l’expertise technique des ouvriers comme une richesse sociale. Cette éducation doit se déployer au niveau local, au sein de l’atelier et de la commune.

Le fédéralisme proudhonien repose sur cette idée d’action à petite échelle : c’est dans des structures de proximité que l’individu peut faire l’apprentissage de la responsabilité. En dehors de ce cadre local, l’individu se retrouve seul face à l’État, une entité qui écrase inévitablement la liberté. L’enjeu de toute son œuvre demeure l’articulation constante entre la liberté individuelle et l’égalité sociale.

Le rapport complexe de Proudhon aux femmes et la postérité de son œuvre

La question du statut des femmes constitue le point sombre de la pensée proudhonienne. Contrairement à ses positions révolutionnaires, Proudhon exprime une misogynie constante et rigide, refusant l’émancipation des femmes en dehors du cadre familial traditionnel.

Il critique les revendications féministes de la bourgeoisie de son époque, affirmant qu’elles ignorent les inégalités économiques qui pèsent sur les femmes des classes populaires.

Dans ses études sur l’amour et le mariage, il rejette le modèle de la famille bourgeoise fondé sur l’argent, mais s’oppose tout autant aux théories de libération sexuelle des socialistes utopistes. Il défend la famille monogame comme le noyau de la justice sociale, où l’homme et la femme trouvent leur équilibre par une complémentarité qui exclut pourtant l’égalité stricte.

Anne-Sophie Chambost apporte un éclairage historiographique crucial sur l’ouvrage posthume « La Pornocratie », publié dix ans après sa mort en 1875. Ce texte, souvent utilisé comme un repoussoir absolu, résulte d’un assemblage éditorial de notes privées et d’un manuscrit inachevé que Proudhon avait choisi de ne pas publier de son vivant, probablement par égard pour sa femme Euphrasie et ses filles.

L’historienne réhabilite le rôle d’Euphrasie Proudhon, qui survécut trente-cinq ans à son mari et supervisa la publication de ses œuvres complètes. C’est elle qui maintint la cohérence de l’héritage intellectuel face aux pressions des éditeurs.

Aujourd’hui, la postérité de Proudhon balance entre le rejet de ses aspects datés et l’utilisation de ses écrits comme une boîte à outils conceptuelle. Son refus de proposer un système rigide et clé en main permet à sa pensée de traverser les époques. Ses critiques de la propriété capitaliste dérégulée, ses doutes sur l’omnipotence de l’État et ses propositions sur le fédéralisme et le mutualisme conservent une actualité frappante pour penser les crises du monde contemporain.