Dans cet entretien passionnant accordé à France Culture, la romancière et essayiste Belinda Cannone lève le voile sur les coulisses de la création littéraire. À travers son ouvrage Comment écrivent les écrivains, elle analyse de manière transversale les rituels, les doutes et les stratégies de quinze auteurs contemporains pour transformer l’idée en livre.

Ce qu’il faut retenir

  • Le « se mettre en état » : l’écriture n’est pas qu’une question d’idées ou de style, c’est avant tout la capacité de l’écrivain à créer les conditions psychiques et matérielles (le lâcher-prise) pour que le texte puisse advenir au-delà de la simple volonté rationnelle.

  • La diversité des rituels : il n’y a pas de règle universelle ; l’organisation varie entre les « réguliers » qui écrivent chaque matin et ceux qui procèdent par « flambées » intenses, ou encore entre ceux qui possèdent un bureau sacré et ceux qui écrivent dans leur canapé.

  • Une économie de la nécessité : l’écriture est vécue comme une urgence vitale et une source de jubilation, malgré une réalité économique souvent précaire qui oblige la majorité des auteurs à exercer une activité secondaire (enseignement, scénario, etc.).

Créer les conditions du lâcher-prise

L’un des points centraux de l’intervention de Belinda Cannone est la distinction entre l’intention et l’acte d’écrire. Elle cite le sculpteur Brancusi pour souligner que le plus difficile n’est pas de faire la chose, mais de se mettre en état de la faire. Pour beaucoup d’écrivains, cela passe par des rituels qui visent à court-circuiter la rationalité pure.

Elle prend l’exemple frappant de Nicolas Mathieu qui s’impose d’écrire 1000 mots par jour. La magie opère souvent après les 600 premiers mots : une fois que l’auteur a épuisé ce qu’il « voulait » dire, les 400 mots restants, arrachés à la contrainte, laissent place à l’inconscient et à une vérité plus profonde. L’écriture devient alors un processus de découverte plutôt que d’illustration.

Ce « se mettre en état » est aussi une question de temporalité. Si beaucoup privilégient le matin pour profiter d’un état proche du somnambulisme, le travail se poursuit en réalité toute la journée de manière souterraine. Les observations du quotidien et les pensées diffuses viennent nourrir le « chantier » à l’insu de l’auteur, rendant possible la page du lendemain.

L’espace et le temps de l’écrivain

Le livre explore également la matérialité de l’écriture. On découvre que l’image d’Épinal de l’écrivain à son bureau n’est pas une vérité absolue. Nathalie Azoulay, par exemple, travaille dans son canapé et ne possède pas de bureau attitré. Cette absence de cadre formel peut paradoxalement favoriser une forme de liberté ou de « sauvagerie » nécessaire à certains récits.

La gestion du temps est une autre contrainte majeure. Belinda Cannone distingue les écrivains de la régularité, qui construisent leur œuvre pierre par pierre, jour après jour, et ceux qui écrivent par crises intenses. Elle note toutefois qu’avec l’âge, la régularité semble devenir la norme pour stabiliser une pratique exigeante.

Pour certains, comme Marie-Hélène Lafon, l’écriture est assimilée à un travail manuel, paysan. Elle utilise des métaphores agricoles : on « laboure » une phrase, on « engrange » un texte dans l’ordinateur. Cette vision artisanale permet de désacraliser l’acte d’écrire pour mieux l’affronter comme un « chantier » concret et quotidien.

La réalité socio-économique des auteurs

L’entretien aborde sans détour la dimension matérielle de la vie d’écrivain. Contrairement aux idées reçues sur les rentiers du passé, l’écrivain moderne est souvent un travailleur pluri-actif. La surproduction littéraire et la baisse des droits d’auteur poussent la majorité des créateurs vers des métiers secondaires.

L’enseignement reste une voie privilégiée, car il permet de rester en contact avec le champ littéraire, mais les nouvelles générations se tournent de plus en plus vers l’écriture de scénarios ou de séries audiovisuelles. Cette double activité crée des « interstices » où l’écriture doit se nicher, rendant l’organisation du temps encore plus cruciale.

Enfin, Belinda Cannone évoque le lien indéfectible entre le corps et l’esprit dans la création. Citant Lacan et Deleuze, elle rappelle que l’homme ne pense pas seulement avec son âme, mais avec une structure qui découpe son corps. Que ce soit par la discipline d’une vie saine ou, pour certains, par l’usage de stimulants pour supporter l’intensité de la vision, l’écriture reste un engagement physique total, un « corps-esprit » tendu vers la réalisation d’une œuvre.