Cette conférence, tenue dans le cadre du salon SIPPA, met en lumière les collaborations scientifiques, archéologiques et techniques entre le Musée du Louvre, le Musée départemental de l’Arles antique et diverses institutions internationales.
À travers trois retours d’expérience majeurs, les intervenants exposent les défis de la préservation des patrimoines bâtis et mobiliers. Les discussions oscillent entre les chantiers de fouilles du Soudan antique, la restauration des stèles égyptiennes fragilisées en milieu muséal et la conservation des mosaïques monumentales d’Afrique du Nord et de Syrie.
Résumé des points abordés
- Ce qu’il faut retenir
- Voyage au Soudan : Les fouilles du musée du Louvre à Mouweis
- Analyse et conservation des enduits peints de Mouweis
- L’interdisciplinarité au service de la préservation
- Caractérisation et altération des stèles égyptiennes en calcaire
- La collaboration entre le Louvre et Arles pour la restauration des mosaïques
- Techniques de pointe pour la restauration des pavements antiques
Ce qu’il faut retenir
- L’interdisciplinarité étroite entre archéologues, conservateurs et restaurateurs s’impose comme la clé de voûte pour surmonter les dilemmes éthiques et techniques liés à la sauvegarde du patrimoine.
- Face à l’altération rapide des structures en terre crue ou en calcaire soumises aux rigueurs climatiques et environnementales, le réenfouissement ou la stabilisation in situ s’avèrent souvent plus pragmatiques que la restauration visible permanente.
- La restauration moderne ne cherche plus à masquer les outrages du temps ou à tromper le visiteur : les interventions contemporaines privilégient la réversibilité des matériaux, la lisibilité discrète des lacunes et le respect absolu de l’histoire matérielle de l’objet, y compris celle de ses restaurations passées.
Voyage au Soudan : Les fouilles du musée du Louvre à Mouweis
Le Département des antiquités égyptiennes du Musée du Louvre mène depuis plusieurs années une série de fouilles archéologiques sur le site de Mouweis, situé au Soudan, dans l’ancienne île de méroé. Ce programme s’inscrit dans le cadre d’une coopération scientifique avec la section des antiquités soudanaises de Khartoum. Contrairement à d’autres cités méroïtiques célèbres pour leurs pyramides, Mouweis est restée préservée des explorations massives du dix-neuvième siècle. Cela offre aux chercheurs un terrain vierge d’une quinzaine d’hectares pour étudier un grand ensemble urbain et artisanal.
La chronologie de l’occupation du site s’étend sur plusieurs siècles, de manière contemporaine aux époques ptolémaïque et romaine. Les fouilles révèlent une mutation progressive de la ville : d’abord un village précoce, elle se dote ensuite de monuments cultuels prestigieux et d’un palais royal, avant de se transformer en une vaste zone artisanale caractérisée par la métallurgie et la poterie.
La culture matérielle de Mouweis témoigne d’une grande diversité de matériaux de construction : la pierre, le métal, les enduits complexes, mais surtout la brique crue et la brique cuite. La découverte de grands fours rectangulaires pour la cuisson des briques constitue une avancée majeure pour l’archéologie de la région. Ces structures, exceptionnelles pour le Soudan, n’ont aucun équivalent en Égypte pour cette période précise. Les temples de Mouweis présentaient des décors polychromes riches et des fragments de sphinx à boucle de bélier sculptés en grès.
Analyse et conservation des enduits peints de Mouweis
Parmi les découvertes les plus notables figurent les enduits décoratifs effondrés du temple. Ces fragments présentaient dès leur exhumation des traces de décors modelés, gravés et peints, notamment des cartouches royaux et des représentations de corps humains. Les archéologues ont mis au jour le matériel même des peintres de l’antiquité : des coupelles en céramique contenant encore des pigments d’ocre jaune et rouge pilés, ainsi que du bleu égyptien caractéristique. Des morceaux de poterie usés ont également été identifiés comme d’anciennes truelles servant à l’égalisation du mortier.
L’étude précise des fragments révèle que les édifices officiels méroïtiques étaient systématiquement enduits. Cependant, la littérature scientifique souffrait d’une grande imprécision quant à la nature exacte de ces liants blancs, souvent qualifiés à tort de plâtre ou de gypse sans vérification technique. Les analyses menées en laboratoire ont permis de lever le voile : il s’agit d’un mortier à base de chaux aérienne quasi pure, mélangée à une faible fraction argileuse locale. Cette formulation confère une excellente plasticité au matériau.
Les structures maçonnées du palais et du temple souffrent aujourd’hui d’une érosion alarmante due à des facteurs environnementaux sévères. Les pluies diluviennes estivales inondent le terrain, tandis que la pression agricole et démographique modifie l’irrigation périphérique. De plus, la prolifération du mesquite, un arbuste invasif dont les racines s’enfoncent à plusieurs mètres dans les maçonneries en terre, détruit la cohésion des briques et provoque des effondrements en chaîne.
L’interdisciplinarité au service de la préservation
Face à ce constat, une réflexion commune a été menée entre archéologues, restaurateurs et scientifiques pour définir la meilleure stratégie de sauvegarde. Une première tentative de restauration avait été menée en insérant des briques cuites modernes pour protéger les élévations antiques et canaliser l’eau. Malheureusement, cette méthode a généré une confusion visuelle sur le terrain, les matériaux modernes se dégradant de manière hétérogène.
Des analyses physico-chimiques poussées ont été confiées à des laboratoires spécialisés pour analyser la minéralogie des argiles et détecter l’éventuelle présence de sels solubles destructeurs. Les résultats microscopiques se sont révélés rassurants : les matériaux ne souffrent d’aucune pollution chimique ou saline. Leur fragilité est uniquement mécanique et liée aux impacts climatiques directs.
La décision la plus raisonnable et la moins coûteuse a donc été de procéder au réenfouissement complet des structures à la fin de la mission de fouille. Bien que cette solution soit un crève-cœur pour la mise en valeur du patrimoine auprès du public, elle reste la seule barrière efficace contre l’érosion et la végétation destructrice. Elle garantit la conservation des vestiges pour les générations futures de chercheurs.
Caractérisation et altération des stèles égyptiennes en calcaire
La seconde partie de la conférence déplace le regard vers le milieu muséal, autour d’un projet d’étude mené sur un corpus de douze stèles funéraires égyptiennes en calcaire appartenant aux collections du Louvre. Ces œuvres présentaient un état d’altération critique : pulvérulence de la pierre, éclats, fissures et détachement de la polychromie. Certaines étaient devenues si fragiles qu’elles ne pouvaient plus être manipulées à l’approche du déménagement des réserves du musée vers le site de Liévin.
L’objectif de cette étude interdisciplinaire était de comprendre pourquoi ces stèles s’altéraient de façon dramatique alors que des milliers d’autres pièces conservées dans les mêmes conditions demeuraient intactes. Des recherches géologiques menées sur les microfaciès des calcaires ont identifié trois provenances distinctes de carrières égyptiennes, notamment les calcaires d’Abydos, de Tourah et de la montagne thébaine. Chaque type de pierre possède sa propre porosité et sa propre résistance mécanique, ce qui influence directement sa sensibilité aux dégradations.
Les analyses chimiques des sels ont révélé une immense surprise : alors que les restaurateurs s’attendaient à trouver des chlorures ou des nitrates typiques des milieux archéologiques, les examens ont mis en évidence l’omniprésence du gypse et de l’anhydrite, des sulfates de calcium. Quatre hypothèses ont été avancées pour expliquer cette concentration : une présence native dans la roche, des résidus d’enduits de préparation pour la peinture, des contaminations liées au sol d’enfouissement, ou enfin l’impact des anciennes conditions de stockage au dix-neuvième siècle.
Les archives du musée ont confirmé que ces stèles avaient été entreposées pendant plusieurs décennies à proximité immédiate de la chaufferie du palais du Louvre, dans des espaces soumis à de fortes variations d’humidité et exposés à l’air parisien chargé de soufre issu de la combustion du charbon. Cette réaction chimique entre le dioxyde de soufre atmosphérique et le carbonate de calcium de la pierre a généré une véritable croûte noire micro-urbaine. Les cycles répétés de cristallisation du gypse sous la surface de la pierre expliquent la desquamation de l’épiderme sculpté.
La collaboration entre le Louvre et Arles pour la restauration des mosaïques
Le dernier volet de la rencontre détaille le partenariat institutionnel et humain qui lie le Musée du Louvre au Musée départemental de l’Arles antique depuis la signature d’une convention culturelle. Ce rapprochement scientifique s’appuie sur la complémentarité des collections d’antiquités classiques et sur l’expertise unique de l’atelier arlésien en matière de traitement des mosaïques de pavement.
Le Musée du Louvre conserve environ soixante-dix mosaïques monumentales, provenant majoritairement d’Afrique du Nord et des fouilles franco-américaines d’Antioche effectuées dans les années trente. Un bilan sanitaire complet de la collection a révélé que la quasi-totalité de ces pavements reposait sur des supports modernes inadaptés, réalisés en béton armé ou en plâtre lourd au moment de leur arrivée en France.
Le grand danger de ces restaurations anciennes réside dans l’oxydation des armatures métalliques insérées au cœur du ciment. En rouillant, le fer gonfle et provoque des déformations irréversibles de la surface de la mosaïque, allant jusqu’à l’expulsion des tesselles. De plus, le poids considérable de ces dalles de béton complique l’exigence moderne de mobilité des œuvres, fréquemment sollicitées pour des expositions internationales.
Techniques de pointe pour la restauration des pavements antiques
Les campagnes de restauration menées conjointement impliquent des interventions techniques de grande envergure. La première étape consiste à consolider la surface du pavement par un encollage protecteur afin de maintenir les tesselles en place. Ensuite, les techniciens procèdent au retrait minutieux du béton usagé par le revers de la mosaïque, en utilisant des disques diamantés et des micro-burins pneumatiques. Ce travail de précision permet de dégager le mortier de chaux d’origine et de mettre au jour les tracés préparatoires ou les sinopies dessinés par les mosaïstes antiques.
Le pavement est ensuite transféré sur un nouveau support moderne, composé de panneaux en nid d’abeille d’aluminium et de tissu de verre imprégné de résine époxy. Ces structures high-tech offrent une rigidité absolue et une légèreté remarquable, tout en garantissant la réversibilité future du traitement grâce à des couches d’interposition spécifiques.
Les traitements esthétiques de la surface obéissent à des règles déontologiques strictes : les restaurateurs s’interdisent de réinventer les motifs manquants. Pour combler les micro-lacunes, l’atelier a développé une vaste matériauthèque de mortiers de chaux teintés avec des sables et des poudres de marbre de granulométries variées, offrant une vibration visuelle harmonieuse mais discernable. Dans certains cas exceptionnels, comme la célèbre mosaïque du Jugement de Pâris, des restitutions graphiques discrètes ont été réalisées à l’aide de pochoirs et de maquettes informatiques validées par la conservation, permettant ainsi de rendre au public la lisibilité globale de l’œuvre sans altérer son authenticité historique.