La question de la place des animaux dans notre société est devenue centrale, bousculant des siècles de certitudes scientifiques et philosophiques. Lors de cette conférence mémorable organisée à Lyon par l’association Sentience, Sébastien Moro, vulgarisateur scientifique et président de l’association Chimère, nous invite à dépasser les représentations datées de l’animal-machine.
À travers un voyage fascinant au cœur des recherches éthologiques récentes, il démontre que l’intelligence des animaux non humains surpasse tout ce que nous avions imaginé. En s’appuyant sur l’histoire émouvante d’Athena, une pieuvre géante du Pacifique, le conférencier brise les frontières entre les espèces. Il nous propose une immersion dans d’autres mondes cognitifs pour interroger notre rapport au vivant et notre devoir de justice envers les êtres sentients.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
L’évolution biologique universelle prouve que toutes les espèces actuelles partagent un ancêtre commun. L’humain ne fait que construire sa cognition avec des briques universelles préexistantes.
Les capacités que l’on pensait être le propre de l’homme sont partagées par de nombreuses espèces : le calcul, l’utilisation d’outils, la mémoire à long terme, la projection dans l’avenir et la conscience de soi se retrouvent chez les invertébrés, les oiseaux et les poissons.
La vie sociale des animaux non humains est régie par une complexité politique et des codes moraux stricts : les notions d’équité, de justice, d’amitié, d’altruisme et de deuil influencent profondément leurs comportements individuels et collectifs.
Introduction : à la rencontre d’autres mondes
Le récit commence par une rencontre marquante à l’aquarium de Nouvelle-Angleterre avec Athena, une pieuvre géante du Pacifique. Cet animal d’une étrangeté absolue possède un corps capable de se comprimer pour passer à travers une ouverture de la taille d’une orange. Ses huit bras sont dotés de centaines de ventouses qui goûtent et ressentent simultanément l’environnement.
Le contact physique avec cette créature modifie profondément la perception du chercheur. Sous la caresse, la peau rubis d’Athena devient blanche et lisse, signe d’une profonde relaxation.
Cette interaction pose une question fondamentale : que se passe-t-il dans la tête des autres espèces ? Plus de quatre-vingt-quinze pour cent des animaux de notre planète sont des invertébrés. Le globe étant majoritairement aquatique, leur monde est peut-être plus réel que le nôtre.
L’éthologie est la science qui étudie le comportement animal. Née officiellement au milieu du dix-neuvième siècle, elle a longtemps été teintée par le créationnisme et l’échelle aristotélicienne du vivant.
Cette vision plaçait l’homme au sommet et considérait les animaux comme des automates stupides. Pendant des décennies, les chercheurs ont refusé d’anthropomorphiser les sujets d’étude. Il était même interdit de donner des noms aux individus testés.
En posant des questions dénuées de sens pour les animaux, la science a conclu à leur bêtise. Aujourd’hui, la biologie moderne et la théorie de l’évolution nous montrent une réalité bien différente : toutes les espèces actuelles sont au même stade d’évolution sur le pourtour de l’arbre du vivant.
Enfance et compétences : la boîte à outils universelle
Le biologiste Marc Hauser a théorisé l’existence d’une boîte à outils cognitive universelle partagée par toutes les espèces. Celle-ci repose sur trois grands piliers : catégoriser, dénombrer et se repérer dans l’espace. La temporalité s’ajoute également à ces compétences de base.
La perception du monde dépend de ce que l’on appelle l’Umwelt, c’est-à-dire le monde subjectif propre à chaque animal, filtré par ses sens et son cerveau. Les oiseaux possèdent quatre types de cônes rétiniens et perçoivent les ultraviolets. Un pigeon traite l’information trois fois plus vite qu’un humain, voyant ainsi le monde au ralenti. L’ornithorynque, quant à lui, capte les impulsions électriques des muscles de ses proies grâce à des récepteurs situés sur sa mâchoire.
Les compétences mathématiques ne sont pas une exception humaine. Des araignées américaines, les néphiles, sont capables de compter les proies sur leur toile et de repérer l’absence de l’une d’entre elles.
Les poussins savent dénombrer jusqu’à cinq dès leur naissance. L’expérience des gobelets menée avec des chouas prouve leur capacité d’addition : un individu a été capable de vérifier méthodiquement le contenu de plusieurs récipients par des hochements de tête pour atteindre le compte exact de cinq friandises.
La mémoire et le repérage spatial atteignent des sommets chez certaines espèces. Le chimpanzé Ayumu surclasse les humains dans des tests de mémoire de travail à court terme sur écran tactile.
Les poissons gobies mémorisent la topographie exacte des flaques à marée haute pour pouvoir sauter de l’une à l’autre sans erreur en cas d’attaque de prédateurs. Le cassenoix de Clark détient le record absolu : il cache jusqu’à trente mille graines en hiver, les éparpille sur une zone de vingt-sept kilomètres, et les retrouve toutes sans exception durant les six mois suivants.
La notion de temps et la projection dans l’avenir sont tout aussi réelles. Dans une étude comparative, le labre nettoyeur, un petit poisson des récifs, surpasse les chimpanzés et les enfants de quatre ans pour comprendre l’inversion de règles temporelles liées à la nourriture.
Les geais buissonniers sont capables de prévoir le manque de nourriture du lendemain et de cacher activement leurs provisions dans les cages appropriées. Ils gèrent également l’urgence en fonction du caractère périssable de leurs cachettes : ils consomment les vers avant les cacahuètes.
Les pigeons excellent dans la catégorisation d’objets purement humains : ils classent des visages, des chaussures ou des voitures en plusieurs catégories distinctes. Ils dissocient également les émotions humaines comme la tristesse sur un visage.
Les corbeaux résolvent des problèmes complexes de physique en insérant des cailloux dans un tube rempli d’eau pour faire monter le niveau et attraper une proie. Ils sélectionnent uniquement les galets les plus lourds pour maximiser l’efficacité de leur action.
La personnalité et le développement psychologique
L’idée que les animaux d’une même espèce sont interchangeables est une erreur scientifique majeure. Chaque individu possède une personnalité unique. Les modèles de psychologie humaine s’appliquent avec succès pour étudier le comportement des fourmis, des cafards ou des écrevisses, révélant des individus audacieux ou timides.
L’état psychologique d’un invertébré peut être altéré par le stress. Des écrevisses soumises à de légères décharges électriques manifestent de l’anxiété en se réfugiant exclusivement dans les zones sombres.
Leur cerveau sécrète alors de la sérotonine, la même molécule liée à l’anxiété chez l’être humain. L’injection d’un anxiolytique humain bloque immédiatement ce comportement de peur, incitant l’écrevisse à explorer de nouveau les espaces éclairés.
Les traumatismes de l’enfance altèrent durablement le comportement adulte. L’histoire du bonobo Bryan, victime d’abus de la part de son père en laboratoire, montre des troubles psychiatriques graves similaires à ceux observés chez les humains : balancements constants et automutilations.
Sa réhabilitation dans un groupe social a été rendue possible grâce à une thérapie combinant des antidépresseurs et l’attention bienveillante de ses congénères. Une vieille femelle aveugle et le mâle leader l’ont guidé et protégé jusqu’à sa réintégration totale.
Ces pathologies psychologiques se retrouvent massivement dans les élevages industriels. Les porcelets et les veaux sevrés prématurément développent des troubles majeurs de l’apprentissage et une forte anxiété due à l’absence de transmission maternelle.
La relation parents-enfants structure les codes sociaux. Chez les chèvres, les chevreaux nés à la même période forment des crèches autogérées sous la supervision distante des adultes.
Le langage animal dépasse les simples cris émotionnels. Les chauves-souris et les diamants mandarins apprennent à communiquer par un babillage approximatif durant leur enfance, imitant progressivement les adultes.
Les chiens de prairie possèdent un vocabulaire d’une précision chirurgicale : ils décrivent la taille, la vitesse et la couleur des vêtements d’un humain en approche. Les oiseaux pomatostomes utilisent des notions syntaxiques complexes : ils inversent l’ordre de deux phonèmes pour transformer un appel de vol en un signal d’alarme lié au nid.
Les dauphins maîtrisent la grammaire et comprennent l’ordre des compléments d’objet direct et indirect. Le célèbre perroquet Alex a prouvé sa capacité à déstructurer des phonèmes pour inventer de nouveaux mots, désignant une pomme comme une grosse cerise au goût de banane.
Adolescence et âge adulte : culture, outils et politique
La transmission culturelle se définit par l’apprentissage de traditions propres à un groupe. Sur l’île de Koshima, une jeune macaque a initié la pratique de laver les pommes de terre dans l’eau de mer pour les saler, une coutume qui perdure encore aujourd’hui.
Les suricates enseignent activement la chasse aux scorpions à leurs petits en leur apportant d’abord des proies mortes, puis des scorpions vivants dont le dard a été sectionné par les parents. Les macaques exagèrent leurs mouvements pour apprendre à leurs nouveaux-nés à utiliser des cheveux humains comme fil dentaire.
Les outils ne sont pas l’apanage de l’humain. Les corbeaux de Nouvelle-Calédonie fabriquent des outils sophistiqués à partir de feuilles de pandanus, perfectionnant les techniques de génération en génération.
Les pieuvres transportent des coquilles de noix de coco ou des coquillages pour s’en servir de boucliers en cas de danger, anticipant ainsi un besoin futur. En aquarium, l’aigrette verte utilise des morceaux de pain comme appâts pour pêcher des poissons. Des orques capturées ont également appris à régurgiter du poisson pour attirer et capturer des oiseaux sur les rebords des bassins.
L’automédication témoigne d’une grande flexibilité cognitive. L’argile est universellement utilisée par les chimpanzés, les perroquets et les bovins comme pansement gastrique.
Les étourneaux se frottent contre des fourmis pour déclencher des projections d’acide formique afin d’éliminer leurs parasites. À Mexico, les oiseaux intègrent des mégots de cigarettes dans leurs nids, exploitant les propriétés antiparasitaires de la nicotine.
La théorie de l’esprit correspond à la capacité de se mettre à la place de l’autre et de comprendre ses intentions. Des expériences montrent que les porcs cachent leurs intentions de nourriture s’ils se savent observés par un rival agressif.
Les poulets commettent des mensonges stratégiques en émettant de faux cris de nourriture pour attirer les femelles. Les geais font des fausses cachettes s’ils repèrent le regard d’un congénère espion.
Le chien Rico, un border collie, a démontré des capacités de métacognition : face à un nom d’objet inconnu, il a déduit par élimination qu’il devait rapporter le seul jouet nouveau de la pièce. Cette capacité à savoir ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas est également prouvée chez les rats et les pigeons.
La vie en société, la morale et le rapport à la mort
Les structures sociales des animaux sont d’une complexité politique inouïe. La notion de mâle alpha chez les loups est un mythe scientifique : les meutes sont en réalité des structures familiales basées sur des relations de parents à enfants.
Chez les hyènes, la société est un matriarcat strict où le rang social est hérité de la mère et régi par des systèmes complexes d’alliances et de fidélité. Les macaques de Tonkean pratiquent une forme de démocratie participative : les décisions de direction globale du groupe se font par un système de vote corporel majoritaire.
La morale et la justice s’observent dans le jeu. Les canidés utilisent une posture spécifique pour instaurer les règles du jeu, et tout contrevenant aux principes d’équité est définitivement ostracisé du groupe.
Les célèbres expériences du primatologue Frans de Waal sur les capucins démontrent le refus de l’iniquité : un singe refuse catégoriquement un morceau de concombre et le projette sur le chercheur s’il voit son voisin recevoir un grain de raisin pour le même travail.
Les sentiments d’amitié et d’amour sont étayés par la biologie. Des poissons cichlidés forment des partenariats basés sur la confiance, surveillant les arrières de leur compagnon pendant qu’il s’alimente.
Les moutons sécrètent de l’ocytocine lorsqu’ils sont séparés ou réunis avec leurs partenaires amoureux. L’homosexualité et les structures de couples à trois chez les oies cendrées créent des alliances sociales durables et puissantes.
La conscience de la mort engendre des rituels et des manifestations de deuil poignantes. À la perte d’un membre bas dans la hiérarchie, une meute de loups cesse de hurler collectivement durant plusieurs jours, manifestant des signes de dépression clinique.
Les éléphants recouvrent les dépouilles de leurs proches avec de la terre et des branches, et des clans éloignés viennent se recueillir sur les restes d’une ancienne matriarche. Les pies et les corbeaux organisent des rassemblements autour des corps de leurs congénères, déposant parfois des brins d’herbe sur le défunt.
Le deuil peut mener au suicide. Jane Goodall a observé un jeune chimpanzé se laisser mourir de faim sur la branche où sa mère venait de s’éteindre.
La conférence se clôture sur la mort d’Athena, la pieuvre géante. Sa disparition provoque les larmes du chercheur, soulignant l’importance de chaque individu non humain.
La science moderne détruit l’illusion d’une barrière infranchissable entre l’homme et l’animal. Il devient impératif de cesser de construire notre monde contre les autres espèces, pour apprendre enfin à bâtir une société avec elles.