En quelques mois seulement, le monde du rap français s’est retrouvé aux pieds d’un phénomène venu du vingtième arrondissement de Paris. Mohamed Bellahmed, connu sous le nom de Moha La Squale, incarnait le conte de fées prolétarien par excellence. Mais derrière la trajectoire exemplaire et le sourire ravageur, se cachait une réalité bien plus sombre marquée par des violences répétées.

Ce qu’il faut retenir

  • Une ascension fulgurante : parti du quartier de La Banane et passé par la case prison, Mohamed Bellahmed s’est fait connaître grâce à des freestyles hebdomadaires. Son charisme lui a ouvert les portes du Cours Florent, des grands labels et des marques de luxe.
  • Un basculement brutal : en septembre 2020, la libération de la parole des femmes sur les réseaux sociaux a révélé les coulisses toxiques du rappeur. Plusieurs anciennes compagnes ont déposé plainte pour des violences physiques, psychologiques et des séquestrations.
  • La chute d’une icône : le divorce avec son public, ses partenaires commerciaux et la justice s’est avéré inéluctable. L’artiste est tombé de son piédestal, mettant fin au mythe du gentil bandit de la rue.

Du quartier de La Banane aux planches du Cours Florent

Mohamed Bellahmed naît le 24 février 1995. Il grandit dans les blocs de béton des Amandiers, un secteur du vingtième arrondissement parisien surnommé La Banane.

Sa jeunesse est traversée par les difficultés. Son père abandonne le foyer et sa mère, non voyante, tente de subvenir seule aux besoins de la famille.

Très tôt, le jeune garçon prend le rôle de chef de famille. Il quitte l’école dès la classe de troisième pour vendre du cannabis.

Les démêlés avec la justice s’enchaînent rapidement. Malgré l’indulgence initiale des juges pour enfants, il finit par purger une peine de prison à Fleury-Mérogis à l’âge de dix-huit ans.

C’est derrière les barreaux qu’un déclic se produit. En regardant les reportages télévisés sur les résultats du baccalauréat, il réalise la trajectoire manquée de son existence.

À sa sortie de prison, muni d’un bracelet électronique, il devient livreur de repas. Sur sa bécane, il compose ses premiers textes entre deux courses. Il saisit ensuite l’opportunité de jouer dans un court-métrage indépendant.

Cette première expérience devant la caméra agit comme un déclencheur majeur. Il décide de s’inscrire au prestigieux Cours Florent.

Dans cette institution de théâtre, il découvre les classiques de la littérature. Il se passionne pour Shakespeare et déclame des alexandrins avec la même énergie qu’il met dans son rap.

L’explosion fulgurante du petit prince du rap

Pendant l’été 2017, le destin du jeune homme bascule définitivement. Il commence à publier des freestyles enregistrés directement dans sa cuisine sur Facebook.

Un joint à la main, vêtu de son pull bariolé, il débite ses rimes avec une rage authentique. Ses vidéos cumulent très vite des millions de vues.

L’industrie musicale flaire immédiatement le filon. Quelques semaines seulement après ses premières publications, il signe un contrat avec le label Elektra Records, une filiale de Warner.

Son concert à la Maroquinerie se joue à guichets fermés en seulement trente secondes. La salle parisienne affiche complet pour célébrer l’enfant du quartier.

En 2018, il sort son premier album intitulé Bendero. L’opus compte vingt-quatre titres rédigés dans une urgence créative impressionnante.

La presse générale et les médias culturels s’emballent pour son profil. Augustin Trapenard le reçoit sur France Inter et les Inrockuptibles lui consacrent leur couverture.

L’intelligentsia parisienne tombe sous le charme de cet ancien délinquant capable de citer Shakespeare. Le milieu du luxe s’intéresse à son image.

La marque Lacoste en fait la toute première égérie issue de la scène rap. Mohamed arbore désormais le crocodile lors de chacune de ses apparitions publiques.

Les coulisses sombres d’une ascension sous emprise

Derrière les caméras, la réalité est radicalement différente. Le rappeur au sourire ravageur dissimule un comportement extrêmement toxique envers ses compagnes.

Sur les plateaux de télévision, il avoue avec légèreté fouiller le téléphone de sa fiancée. Les observateurs s’en amusent, pensant qu’il s’agit d’une maladresse anodine.

Pourtant, en septembre 2020, la vague d’accusations de la campagne Balance Ton Rappeur déferle sur les réseaux sociaux. La parole des victimes se libère de façon retentissante.

Trois jeunes femmes franchissent la porte d’un commissariat parisien pour porter plainte. Parmi elles se trouve celle qui a inspiré son célèbre morceau Luna.

Les témoignages décrivent un schéma récurrent de violence et de contrôle. Au début, l’artiste se montre attentionné et charmant pour séduire ses partenaires.

Rapidement, la jalousie maladive et les crises de rage prennent le dessus. Les victimes évoquent des insultes quotidiennes, des humiliations constantes et des agressions physiques brutales.

Certaines ex-compagnes racontent avoir subi des tentatives d’étouffement avec des oreillers. D’autres décrivent des tirages de cheveux si violents que la peau de leur crâne se décollait.

Après chaque accès de fureur, l’homme tentait de se faire pardonner avec de la glace pour effacer les hématomes. Il offrait des cadeaux de luxe et jurait de ne plus jamais recommencer.

Le naufrage judiciaire et la fin du mythe

La chute est aussi rapide que l’ascension. En l’espace de quelques jours, la marque Lacoste rompt son contrat d’égérie de manière définitive.

Sur les réseaux sociaux, Mohamed Bellahmed adopte une attitude provocatrice. Il publie des photos équivoques et nie fermement l’ensemble des faits reprochés.

Il crie au complot orchestré pour détruire sa carrière. Cependant, les investigations judiciaires se poursuivent et les plaintes s’accumulent pour atteindre un total de six dépositions.

Il est mis en examen pour agressions sexuelles, violences volontaires et séquestrations sur plusieurs compagnes. Une autre mesure d’assignation à résidence est prononcée.

Fin 2023, il tente de fuir la justice en partant en Allemagne. Sa cavale s’avère de très courte durée et les autorités l’interpellent rapidement.

Placé en détention provisoire, il bénéficie d’un non-lieu pour les accusations de viol au début de l’année 2024. Il reste néanmoins poursuivi pour les faits de violences conjugales et de séquestration.

Désormais confronté à ses responsabilités, l’ancien prodige n’a plus l’excuse de la jeunesse ni celle du déterminisme social. Le conte de fées s’est définitivement mué en une tragédie judiciaire.