Cet entretien avec l’historien Abbes Zouache, directeur des études à l’Institut français d’archéologie orientale au Caire, nous plonge au cœur d’une réflexion passionnante sur l’histoire des croisades.

À l’occasion de la sortie de son ouvrage intitulé « La croisade : une histoire partagée », il propose de dépasser les visions simplistes et souvent antagonistes qui opposent l’Orient et l’Occident.

L’objectif de ce travail est de déconstruire les mythes mémoriels pour proposer une approche réellement plurielle. Il s’agit d’un appel à la rigueur scientifique et à l’honnêteté intellectuelle face à un sujet qui, encore aujourd’hui, reste un terrain de luttes idéologiques intenses.

Ce qu’il faut retenir

  • L’histoire des croisades est trop souvent lue à travers le prisme de deux historiographies qui s’ignorent: d’un côté un regard occidental marqué par l’héritage colonial, et de l’autre une vision proche-orientale parfois instrumentalisée par des discours radicaux.

  • La réalité militaire et diplomatique du terrain était bien plus pragmatique que les récits de « guerre sainte » ou de « djihad » ne le laissent supposer: les alliances entre belligérants de religions différentes étaient courantes et les traités diplomatiques se comptaient par centaines.

  • L’archéologie et l’étude des « failles » dans les textes permettent de faire émerger une histoire plus populaire et complexe: cela inclut notamment la place des femmes, qui furent des actrices bien réelles des expéditions et non de simples figures romanesques ou secondaires.

L’exigence méthodologique et le défi des langues

Abbes Zouache souligne d’emblée que l’un des principaux obstacles à une histoire équilibrée est d’ordre linguistique.

Pour appréhender la complexité des échanges et des confrontations au proche-orient médiéval, l’historien doit idéalement maîtriser une multitude de langues: l’arabe classique, le latin, le grec, mais aussi l’arménien médiéval ou le syriaque.

Cette barrière linguistique explique en partie pourquoi les historiographies nationales se sont longtemps construites en vase clos.

En Europe, on a tendance à ignorer les travaux des chercheurs arabes ou turcs, tandis qu’en Orient, le prisme de la prédation impérialiste domine parfois l’analyse au détriment de la recherche factuelle.

Pour sortir de cette impasse, il est nécessaire de pratiquer ce que l’auteur appelle un « pas de côté »: il faut savoir se distancier des sources narratives produites par les élites religieuses ou politiques de l’époque.

Ces récits sont souvent des mises en scène destinées à glorifier un pouvoir ou une foi, masquant ainsi la réalité quotidienne des populations et la diversité des motivations individuelles.

Déconstruire les représentations et les idéologies

L’historiographie de la croisade est un champ où se sont accumulés, au fil des siècles, des sédiments de projections politiques. Au 19e siècle, la France coloniale a souvent utilisé la figure du croisé pour justifier sa « mission civilisatrice » en Méditerranée.

À l’inverse, dans le monde arabe contemporain, la croisade est parfois agitée comme un « chiffon rouge » par des mouvements radicaux pour justifier des actions violentes. Ces utilisations politiques jettent un voile sur le phénomène historique réel et empêchent une compréhension apaisée du passé.

L’historien insiste sur le fait que le mot même de « croisade » est une construction tardive: les contemporains de la première expédition n’avaient pas forcément conceptualisé l’événement comme nous le faisons aujourd’hui.

Ils vivaient une aventure extraordinaire, motivée par la foi mais aussi par des ambitions politiques et économiques très concrètes, sans nécessairement s’enfermer dans une catégorie idéologique figée.

La place des femmes : entre réalité et légende

Un chapitre important de cet entretien est consacré aux femmes, ces grandes oubliées des chroniques officielles souvent écrites par des hommes d’église.

Contrairement aux idées reçues, les femmes ont participé activement aux premières croisades, même si des efforts ont été faits plus tard pour « professionnaliser » et masculiniser les armées.

Dans les sources, elles sont souvent réduites à des rôles de prostituées ou de causes d’immoralité pour l’armée. Pourtant, l’étude des parcours individuels révèle des figures de proue et des actrices politiques majeures dont l’histoire reste encore largement à écrire.

Abbes Zouache évoque également la postérité littéraire de personnages comme Jeanne d’Angleterre, la sœur de Richard Cœur de Lion.

La littérature du 19e siècle a magnifié et romantisé ces figures féminines, créant des légendes de rencontres impossibles entre Orient et Occident qui, si elles sont historiquement discutables, témoignent de la fascination pour cette dimension de « rencontre » au sein de la violence.

Une guerre ordinaire et une diplomatie active

L’un des apports les plus stimulants de cette réflexion est la remise en question du caractère exceptionnel de la violence lors des croisades.

Bien que les massacres aient existé, l’historien rappelle que la guerre de croisade s’apparentait souvent à une guerre médiévale classique, faite de sièges de châteaux et de batailles rangées pour le contrôle de territoires.

Il rejette l’utilisation systématique des termes « guerre sainte » ou « djihad », qui sont des concepts souvent plaqués a posteriori sur des réalités bien plus pragmatiques. Les chefs militaires, qu’ils soient croisés ou musulmans, étaient avant tout des hommes de pouvoir soucieux de préserver leurs forces et leurs ressources.

La diplomatie jouait un rôle central: on ne passait pas deux siècles à se battre sans interruption. Les échanges de cadeaux, les trêves et les alliances de revers entre princes chrétiens et souverains musulmans montrent que la frontière religieuse était bien plus poreuse que ne le suggèrent les récits de propagande.

L’archéologie : un témoin du quotidien

Enfin, l’archéologie apparaît comme un outil indispensable pour renouveler notre connaissance des croisades. Elle permet d’accéder aux « angles morts » de l’histoire, comme la vie quotidienne des soldats et des populations civiles, ou encore les pratiques funéraires.

Les fouilles récentes ont permis de découvrir des armes et des objets dont nous n’avions que des descriptions textuelles imprécises. L’étude des cimetières médiévaux au proche-orient apporte des informations précieuses sur la démographie, la santé et les distinctions sociales de l’époque.

Malheureusement, l’instabilité politique actuelle de la région, de la Syrie au Liban en passant par la Palestine, freine considérablement ces travaux de recherche.

Malgré ces difficultés, Abbes Zouache plaide pour la poursuite de projets internationaux communs, car c’est par le partage des données et des regards que nous parviendrons à une histoire réellement universelle et apaisée.