Cette conférence est présentée par Michael Schneider, analyste international indépendant et éditeur du World Nuclear Industry Status Report. L’événement est soutenu par plusieurs organismes environnementaux et scientifiques québécois. L’expert propose un bilan rigoureux et chiffré de l’industrie nucléaire globale. Son analyse cherche à dépasser les discours politiques pour observer les réalités industrielles, économiques et historiques de cette source d’énergie.

Ce qu’il faut retenir

L’industrie nucléaire mondiale est en déclin structurel constant. Sa part dans la production d’électricité globale a été divisée par près de deux depuis son apogée historique.

La Chine est le seul véritable moteur du secteur nucléaire actuel. Sans sa contribution, le parc mondial de réacteurs et la production d’électricité connaissent une baisse drastique.

Les petits réacteurs modulaires, appelés SMR, relèvent aujourd’hui largement du fantasme technologique. Aucun modèle n’est commercialisé à l’ouest, et les projets accumulent de lourds retards et des hausses de coûts.

Indicateurs mondiaux et rôle de la Chine

L’analyse des données historiques permet de comprendre les grandes tendances de l’industrie. Le premier indicateur marquant est la part du nucléaire dans la production d’électricité commerciale mondiale. Le maximum historique a été atteint à la fin des années quatre-vingt-dix avec environ 17,5 % de la production globale. Depuis ce pic, cette part a diminué de manière continue.

À la fin de l’année deux mille vingt-deux, le nucléaire ne représentait plus que 9,2 % du mix électrique mondial. En chiffres absolus, la production exprimée en térawattheures a atteint son sommet historique au milieu des années deux mille. Bien que la production globale ait connu des fluctuations, elle reste globalement en deçà de ce sommet.

La trajectoire du nucléaire change du tout au tout lorsque l’on isole le rôle de la Chine. En deux mille vingt-deux, la production nucléaire mondiale a baissé de 4 %, alors que la Chine augmentait la sienne de 3 %. Si l’on observe le monde en dehors du territoire chinois, la réalité montre une chute de l’ordre de 5 % sur la seule année deux mille vingt-deux. Ce recul ramène la production hors Chine à un niveau comparable à celui du milieu des années quatre-vingt-dix.

Démarrages et fermetures de réacteurs

Le bilan entre les connexions au réseau et les arrêts définitifs confirme cette tendance lourde. Pour définir ces mouvements, le démarrage correspond exclusivement à la connexion finale au réseau électrique. La fermeture est fixée au dernier jour de production réelle, sans tenir compte des annonces politiques ultérieures.

L’histoire industrielle montre des vagues massives de mises en service durant les décennies soixante-dix et quatre-vingts. Les trente dernières années affichent un profil beaucoup plus plat et atone. Sur les vingt dernières années, le bilan mondial est négatif avec cent trois démarrages contre cent dix fermetures définitives.

Ici encore, la Chine modifie profondément la perception des données globales. À elle seule, la Chine a démarré cinquante réacteurs sur cette période sans en fermer un seul. Hors de Chine, le bilan net affiche une perte de cinquante-sept unités. Dans l’Union européenne, la situation est encore plus polarisée : on compte seulement trois démarrages pour trente-sept fermetures, soit un solde négatif de trente-quatre réacteurs.

Le parc de réacteurs en service

La vision cumulée du nombre de réacteurs en fonctionnement illustre la stagnation du secteur. La courbe montre une montée en puissance jusqu’à la fin des années quatre-vingt, suivie d’un plateau prolongé. La catastrophe de Fukushima au Japon a provoqué une rupture nette et une baisse drastique du parc en activité.

Malgré une légère remontée récente, le nombre de réacteurs reste inférieur aux niveaux historiques. Au milieu de l’année deux mille vingt-trois, le monde comptait quatre cent sept réacteurs en service. En mille neuf cent quatre-vingt-neuf, ce chiffre s’élevait déjà à quatre cent dix-huit unités.

L’Union européenne suit une trajectoire de décroissance encore plus marquée. Son pic d’unités en service a également été atteint à la fin des années quatre-vingt. Depuis le début des années deux mille, le parc européen subit une baisse continue. L’Union européenne est désormais passée sous la barre des cent réacteurs, contre cent trente-six au plus fort de son histoire.

Réacteurs en construction et influence géopolitique

La notion de réacteur en construction répond à une définition technique stricte. Elle correspond au premier coulage de béton pour les fondations du bâtiment du réacteur. Cette définition exclut toutes les phases préalables : études d’impact, procédures administratives d’autorisation et préparation du site. Il s’agit d’une distinction essentielle, car la durée de construction ne reflète pas la durée totale du projet.

Le nombre total de réacteurs en construction est en net recul par rapport au siècle dernier. Le pic mondial a été enregistré à la fin des années soixante-dix. Le niveau actuel s’établit à cinquante-huit réacteurs en construction, soit environ un quart du maximum historique.

Être comptabilisé en construction ne garantit pas une mise en service future. Historiquement, un réacteur sur huit a été définitivement abandonné avant de produire la moindre électricité. Certains projets sont stoppés après d’importants investissements, comme aux États-Unis où deux réacteurs ont été abandonnés après dix milliards de dollars de dépenses. Les consommateurs continuent de payer ces échecs industriels à travers des hausses de tarifs, tandis que le constructeur Westinghouse a fait faillite.

L’analyse géographique des cinquante-huit chantiers actuels révèle un fait géopolitique majeur : la Russie est devenue le premier constructeur mondial. Si elle ne bâtit que cinq réacteurs sur son propre sol, elle en construit vingt autres à l’étranger. La Chine domine également le secteur sur son territoire national, mais ses deux grands constructeurs sont désormais blacklistés par le gouvernement américain. Cette situation rend les collaborations commerciales et diplomatiques internationales extrêmement complexes, tant pour la Chine que pour la Russie.

Vieillissement des parcs nucléaires

L’absence de nouvelles constructions massives entraîne un vieillissement inévitable des installations. Parmi les grands parcs mondiaux, seule la Chine possède une flotte jeune, avec une moyenne d’âge inférieure à dix ans. La Corée du Sud se situe sous la barre des vingt-cinq ans, tandis que la Russie a temporairement stabilisé son indicateur en fermant de vieilles unités.

En France et aux États-Unis, le vieillissement suit une trajectoire linéaire et ininterrompue. La moyenne d’âge des réacteurs français augmente de façon constante depuis le milieu des années quatre-vingt. Aux États-Unis, ce phénomène a débuté dès la décennie soixante-dix.

Au niveau mondial, la moyenne d’âge globale dépassait trente et un ans. Dans l’Union européenne, cette moyenne est encore plus élevée. Le Canada affiche une situation critique avec une moyenne d’âge de quarante ans pour ses dix-neuf réacteurs en service. Cette ancienneté pose des questions technologiques majeures, l’expert rappelant avec ironie qu’une technologie de quarante ans correspond à une époque automobile totalement obsolète.

La mythologie des SMR (Small Modular Reactors)

Les petits réacteurs modulaires font l’objet d’un intérêt politique et médiatique intense. L’argument principal repose sur les économies d’échelle inversées : des réacteurs plus petits nécessiteraient moins de capitaux initiaux. Historiquement, l’industrie a pourtant fait le choix inverse en augmentant la taille des réacteurs pour rentabiliser les coûts fixes de ces installations complexes.

La réalité industrielle des SMR est en décalage total avec les discours promotionnels. Il n’existe actuellement que quatre SMR en fonctionnement dans le monde entier : deux en Chine et deux en Russie. À l’ouest, aucun réacteur modulaire n’est en service commercial.

Les projets occidentaux traversent de graves difficultés techniques, réglementaires et financières. Une entreprise américaine emblématique a tenté de certifier un module, mais l’augmentation successive de sa puissance a forcé une réévaluation complète par les autorités de sûreté. Le concept initial, vendu comme simple, rapide et bon marché, s’avère long et hautement complexe.

De nombreux projets largement médiatisés restent virtuels. L’expert utilise le terme de « réacteurs PowerPoint » pour désigner ces concepts sans ingénierie concrète. En Ontario, des dirigeants politiques se mettent en scène sur des chantiers pour annoncer de futurs réacteurs. Pourtant, ces modèles ne possèdent ni certification, ni autorisation de construction. L’industrie se trouve ainsi face à un véritable fantasme technologique éloigné des réalités du réseau électrique.