La Corse du Sud est une terre de contrastes saisissants où les sommets granitiques de l’intérieur répondent à la blancheur éclatante des falaises littorales. Ce documentaire nous invite à un voyage immersif au cœur de traditions séculaires, guidé par des passionnés qui font vivre leur terroir.

Des vestiges préhistoriques aux savoir-faire artisanaux, chaque étape révèle la richesse d’une culture préservée et la splendeur sauvage de l’île de beauté.

Ce qu’il faut retenir

  • Un patrimoine historique et archéologique exceptionnel : l’île conserve les stigmates de son passé tourmenté, des alignements mégalithiques de Philitosa aux citadelles et tours génoises construites pour repousser les invasions barbaresques.
  • Des savoir-faire artisanaux et pastoraux vivants : la transmission familiale reste le pilier de l’économie locale, comme en témoignent la fabrication confidentielle du beurre blanc de brebis et l’art exigeant de la coutellerie forgée à l’ancienne.
  • Une nature généreuse et préservée comme source d’inspiration : qu’il s’agisse de la cueillette de l’immortel sauvage dans le maquis ou de la cuisson ancestrale du porcelet à la broche, la terre corse dicte un mode de vie authentique.

Le littoral ouest, entre Girolata et la vallée de l’Ortolo

Le voyage commence sur la côte occidentale, un espace où la terre et la mer s’entremêlent de façon spectaculaire. Les tours génoises, autrefois sentinelles militaires, ponctuent le paysage. Elles servent aujourd’hui de repères historiques pour les visiteurs.

Le hameau de Girolata est une enclave maritime singulière. Son accès est impossible par la route : on y vient uniquement à pied ou par la mer. Le fortin qui domine le village est l’une des soixante-neuf tours génoises encore debout sur le littoral insulaire. Édifié entre le quinzième et le dix-septième siècle, cet ouvrage fortifié protégeait les populations des incursions des pirates et des troupes barbaresques. Le célèbre Barberousse y aurait même trouvé refuge.

Sur les hauteurs du village, les anciennes aires de battage du blé témoignent d’un passé agricole oublié. La végétation a repris ses droits sur les versants autrefois cultivés. Ces structures en pierre étaient stratégiquement positionnées pour utiliser la force du vent afin de séparer le grain de la paille.

En s’enfonçant dans les terres vers la vallée de l’Ortolo, le paysage se transforme. Le maquis et les vignobles remplacent le rivage maritime. C’est ici que paissent les brebis de race corse, dont le lait est parfumé par les herbes locales comme le ciste.

Cette vallée préserve une tradition laitière rare : la fabrication du beurre blanc. Ce produit typique est élaboré en fin de lactation, lorsque le lait des brebis devient particulièrement riche en matières grasses. Le processus de transformation reste inchangé. Après l’écrémage et la maturation, la crème est battue dans une baratte. Le beurre est ensuite lavé à l’eau fraîche pour éliminer le babeur, salé selon un secret de fabrication bien gardé, puis moulé à la main avant d’être enveloppé dans des feuilles d’arôme.

Les mystères mégalithiques de Philitosa et les essences de Sénetosa

Près de Propriano, le site préhistorique de Philitosa s’impose comme un musée à ciel ouvert. Occupé du sixième millénaire avant notre ère jusqu’à l’époque romaine, le site fortifié présente des structures défensives monumentales. Les habitations de l’âge du bronze y étaient construites contre des remparts cyclopéens en blocs de granite.

La célébrité de Philitosa repose sur ses statues-ménhirs sculptées. Découvertes par hasard au milieu du vingtième siècle, ces œuvres anthropomorphes représentent des guerriers ou des figures divines. Les archéologues ont constaté que plusieurs de ces monolithes avaient été brisés et réutilisés comme de simples matériaux de construction par les civilisations suivantes. Ce phénomène traduit une profonde rupture culturelle ou religieuse au sein de la société préhistorique corse.

Plus au sud, la région de Sénetosa abrite une flore exceptionnelle dont l’immortelle est la reine. Cette plante colonise les sols granitiques et s’épanouit particulièrement sur les terres ayant subi des traumatismes environnementaux comme des incendies ou des crues.

La cueillette des fleurs sauvages ou cultivées exige une grande rapidité d’exécution. La distillation doit être réalisée immédiatement après la coupe afin de préserver l’intégralité des principes actifs. Les fleurs sont chauffées à la vapeur dans un alambic traditionnel. Le nectare précieux est ensuite recueilli après séparation de l’huile essentielle et de l’eau florale par simple gravitation. Il faut traiter environ cent kilogrammes de végétaux pour obtenir une quantité infime d’huile essentielle.

Le littoral ouest s’achève en apothéose avec les calanques de Piana. Ces formations géologiques de granite rose plongent de façon abrupte dans les eaux de la Méditerranée. L’érosion y a sculpté des formes fantastiques dans la roche volcanique, à l’image du célèbre rocher des amoureux.

L’Alta Rocca, la terre des seigneurs

L’Alta Rocca est une région de moyenne montagne caractérisée par ses traditions pastorales et ses paysages accidentés. Sarten, qualifiée par Prosper Mérimée de plus corse des villes corses, en est le cœur historique.

La place Porta constitue le véritable forum de la cité sartenais. Bordée par l’église Sainte-Marie et l’ancien palais du gouverneur génois, elle fut le théâtre d’événements historiques majeurs. C’est ici que le général de Gaulle prononça son premier discours dans une France libérée en septembre 1943. Les ruelles étroites du quartier de Petragio abritent des maisons hautes en granit. L’échauguette du seizième siècle rappelle les heures sombres de la ville, notamment le raid barbaque de 1583 au cours duquel des centaines d’habitants furent capturés pour être vendus comme esclaves.

La culture sartenais s’exprime avec ferveur à travers les polyphonies. Ces chants traditionnels résonnent lors des répétitions dans le couvent Saint-Damien. Ils évoquent des thèmes spirituels profonds et l’histoire tragique de l’île.

En montant vers les sommets, le massif de Bavella déploie ses aiguilles de granite qui culminent à plus de mille huit cents mètres d’altitude. La forêt est dominée par le pin laricio, un arbre endémique millénaire dont le bois rectiligne servait autrefois à la fabrication des mâts de navires. Les arbres morts, appelés chandelles, abritent une faune spécifique comme la sittelle corse. Ce massif est aussi le refuge du mouflon, animal emblématique de la liberté insulaire.

Le plateau du Cuscionu offre un paysage radicalement différent à mille cinq cents mètres d’altitude. Cet espace est célèbre pour ses pozzines : des tourbières issues d’anciens lacs glaciaires colmatés par la végétation. Ces pelouses spongieuses traversées par des ruisseaux constituent des zones de pâturage idéales pour les chevaux et les vaches élevés en liberté.

À Levie, l’artisanat d’art atteint des sommets avec la coutellerie traditionnelle. Le travail de la forge y est élevé au rang d’alchimie. À partir d’une simple barre de métal chauffée à huit cent cinquante degrés, le forgeron étire, tourne et lisse la matière sur l’enclume. La lame reçoit ensuite le poinçon du maître avant d’être trempée dans un bain d’huile d’olive locale pour figer le métal.

L’extrême sud, de la citadelle de Bonifacio aux plaisirs de la table

À l’extrémité méridionale de l’île, le paysage se métamorphose en un immense plateau de calcaire blanc qui surplombe les Bouches de Bonifacio. La citadelle fortifiée fait face aux côtes de la Sardaigne, situées à seulement quelques kilomètres.

Bonifacio occupe une position stratégique essentielle pour le contrôle du commerce maritime en Méditerranée. La ville haute fut fortifiée dès le douzième siècle par les Génois, qui y installèrent quatre cents familles après avoir chassé la population locale. Cette histoire a généré une rivalité séculaire entre les habitants de la haute ville, appelés les Bonifaciens, et ceux de la marine.

L’architecture de la cité témoigne de son passé militaire. L’escalier du roi d’Aragon, sculpté à flanc de falaise calcaire, compte cent quatre-vingt-sept marches vertigineuses qui descendent jusqu’à la mer. Le cimetière marin, quant à lui, regroupe des mausolées familiaux aux styles architecturaux variés, construits face aux flots. Sous terre, les installations du Gouvernail abritaient d’anciennes fortifications de la Première Guerre mondiale, équipées d’un projecteur puissant destiné à éclairer le détroit pour guider les tirs d’artillerie.

La gastronomie de l’extrême sud célèbre la convivialité et la richesse des produits du terroir. Sur la plage de Saint-Cyprien, la préparation du porcelet rôti à la broche relève du rituel dominical. L’animal est farci avec un mélange homogène de trois viandes : le porc, le bœuf et le veau corse. On y ajoute du pain de campagne imprégné de lait et des cèpes du maquis.

La cuisson au feu de bois s’accompagne d’un arrosage régulier avec la salamandre. Cette marinade traditionnelle rassemble du vin rouge, du thym, du laurier, du romarin, des baies de myrte et de la népéta, une marjolaine sauvage aux notes mentholées. Les pommes de terre qui accompagnent le plat sont cuites à l’étouffée avec une noix de beurre blanc fermier.

La découverte de la région se prolonge en mer à bord de voiliers traditionnels gréés en voile latine. C’est l’occasion de déguster les douceurs locales comme le pain des morts : une recette historique à base de noix, de raisins secs et de beurre. Les confiseries artisanales au miel de Bonifacio, aux amandes et aux écorces d’agrumes confits viennent parfaire ce voyage sensoriel au cœur de la Corse du Sud.