Le cinéma populaire français regorge de chefs-d’œuvre qui, derrière leurs éclats de rire, cachent des racines littéraires insoupçonnées.
C’est précisément le cas du film culte La Folie des grandeurs, réalisé par Gérard Oury et sorti sur les écrans au cours de l’année 1971. Porté par le génie comique de Louis de Funès et la gouaille d’Yves Montand, ce long-métrage s’impose aujourd’hui comme un classique absolu du divertissement familial.
Pourtant, avant d’illuminer les salles obscures et de faire rire des générations de spectateurs, cette intrigue cynique et rocambolesque est née sous la plume dramatique de l’une des plus grandes figures de la littérature française.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
L’adaptation d’un grand drame romantique : le film comique trouve sa source directe dans la célèbre pièce de théâtre Ruy Blas écrite par Victor Hugo, transformant une tragédie sombre en une farce burlesque.
Un duo mythique né d’un drame absolu : initialement prévu pour réunir Bourvil et Louis de Funès après leurs triomphes passés, le rôle du valet a dû être réécrit à la hâte pour Yves Montand après le décès prématuré de Bourvil.
Un triomphe public malgré la déception des producteurs : le film a attiré plus de cinq millions de spectateurs, signant un immense succès populaire, bien que la critique de l’époque et les attentes financières initiales aient espéré des chiffres encore plus stratosphériques.
De Ruy Blas à La Folie des grandeurs
L’idée de transposer la tragédie classique sur le ton de la comédie n’est pas le fruit du hasard. Gérard Oury a eu une véritable révélation en assistant à une représentation de l’œuvre à la Comédie-Française. Il y incarnait lui-même le terrible et machiavélique don Salluste. Fort du succès retentissant de ses précédents films comme Le Corniaud ou La Grande Vadrouille, le réalisateur souhaitait initialement reformer son duo fétiche.
Le destin a malheureusement bouleversé ses plans initiaux. Bourvil s’est éteint des suites d’une longue maladie avant le début du tournage. Ce triste événement a forcé l’équipe à repenser intégralement l’écriture du long-métrage.
Le rôle du valet, autrefois pensé pour Bourvil, a été confié à Yves Montand. Louis de Funès, quant à lui, a conservé le rôle de l’odieux ministre des Finances. L’acteur a d’ailleurs exigé un personnage particulièrement détestable : un homme arrogant avec les pauvres et servile avec les puissants. Ce contraste social exacerbé est devenu le moteur principal du comique de situation.
L’intrigue et les personnages chez Victor Hugo et Gérard Oury
Le scénario a été coécrit par Gérard Oury, sa fille Danièle Thompson et l’écrivain marcel Jullian. Le trio a choisi de conserver la trame de fond imaginée par Victor Hugo. L’action prend place au cœur du dix-septième siècle à la cour d’Espagne. Don Salluste se fait chasser par la reine pour avoir refusé d’épouser une suivante qu’il avait séduite.
Pour se venger et retrouver ses privilèges perdus, le ministre déchu conçoit une machination diabolique. Il décide d’utiliser son valet, nommé Blaze dans le film et Ruy Blas dans la pièce de théâtre. Ce serviteur cache un secret inavouable : il aime éperdument la souveraine.
Don Salluste le transforme alors en gentilhomme pour l’introduire à la cour sous une fausse identité. À la cour, la reine se meurt d’ennui, délaissée par un roi passionné de chasse. Elle est surveillée par la terrible duègne, dunya Juana, incarnée à l’écran par l’inoubliable Alice Sapritch. Le génie de Gérard Oury a été de transformer ce personnage austère en un ressort comique majeur.
Dans la pièce originale de Victor Hugo, la duègne favorise discrètement les amours des deux jeunes gens. Dans le film, elle devient un obstacle hilarant en raison d’un immense quiproquo amoureux. Elle se croit aimée par Blaze, ce qui donne lieu à des scènes de séduction devenues légendaires.
Le dénouement : entre tragédie et farce
C’est dans la résolution de l’histoire que les deux œuvres se séparent de façon radicale. Chez Victor Hugo, le dénouement est profondément noir et lourd de désespoir. Poussé à bout par le chantage de son ancien maître, Ruy Blas préfère tout avouer à la reine. Il tue don Salluste avant de mettre fin à ses jours en avalant du poison. Il meurt ainsi dans les bras d’une reine brisée par le chagrin.
Gérard Oury a balayé cette fin tragique pour offrir un dénouement adapté à une comédie familiale. Pas de mort ni de suicide dans la version cinématographique. Les deux protagonistes se retrouvent finalement exilés et vendus aux barbaresques dans le désert.
Don Salluste y reçoit son ultime châtiment pour son complot manqué. Blaze, quant à lui, préfère la dureté du désert à un mariage forcé avec la duègne qui le poursuit de ses assiduités. Les scénaristes ont toutefois tenu à rendre un hommage appuyé au dramaturge dans le générique du film.
Ils y mentionnent avec humour que toute ressemblance avec un célèbre drame ne serait qu’une fâcheuse coïncidence. Ils le remercient également pour sa précieuse collaboration d’outre-tombe.
La réception de l’œuvre et sa postérité
La pièce de théâtre originale n’avait pas reçu un accueil chaleureux à sa création. Ses contemporains, parmi lesquels Honoré de Balzac, reprochaient à Victor Hugo son style trop novateur. Balzac avait même qualifié la pièce d’énorme bêtise.
Le film de Gérard Oury a connu un destin bien plus heureux dès sa sortie pendant les fêtes de fin d’année. Plus de cinq millions de Français se sont déplacés dans les cinémas pour découvrir cette œuvre. Le film s’est hissé à la quatrième place du box-office annuel.
Les critiques ont salué l’exploit d’avoir transformé un drame romantique sombre en un divertissement familial universel. La postérité du film reste immense, influençant de nombreux créateurs contemporains. Alexandre Astier, le créateur de la série télévisée Kaamelott, a souvent revendiqué cette influence.
Il a d’ailleurs dédié sa célèbre série à Louis de Funès. En guise de clin d’œil, il a même baptisé l’un de ses sénateurs romains du nom de Lucius Silius Sallustus, rendant ainsi hommage au personnage de don Salluste. Pour les amateurs de fidélité historique, des adaptations théâtrales filmées, notamment celle avec Gérard Depardieu, permettent de redécouvrir le texte originel dans toute sa noirceur.